[Cannes 2017] Jour 10 : Cannes voit double

Est-ce une conséquence du choc Twin Peaks ou l’un des effets des nombreuses coupes de champagne ingurgitées lors des soirées cannoises? Toujours est-il que la Croisette a vu double aujourd’hui.

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Déjà avec le film de François Ozon, L’Amant double, dernier film français en compétition officielle.
On savait depuis longtemps le cinéaste français fasciné par le thème du double, la gémellité et par la psychanalyse, mais cette fois il aborde ces sujets frontalement et les place au coeur de son scénario. L’intrigue suit Chloé (Marine Vacht), une jeune femme qui souffre de maux de ventre récurrents. Pour son médecin traitant, ces maux sont psychosomatiques. Elle l’adresse donc à un psychanalyste, Paul Meyer (Jérémie Renier), qui suscite immédiatement le trouble chez la jeune femme. Au bout de quelques sessions, l’état de Chloé s’améliore et ils décident d’arrêter la thérapie. Comme le psy est lui aussi tombé amoureux de sa patiente, cela leur permet de se mettre en couple sans contrevenir aux règles de déontologie élémentaires. Ils nagent en plein bonheur quand Chloé découvre que Paul lui cache une part importante de sa vie : son frère jumeau, lui aussi psychanalyste, tout aussi attirant, mais beaucoup plus brutal, désagréable et macho. La jeune femme ne peut s’empêcher d’être attirée par ce double maléfique et sauvage. Elle entame une liaison avec lui, ce qui ravive illico ses maux de ventre et l’entraîne aux confins de la folie.
Ozon s’amuse à jouer avec les codes du thriller érotique, multipliant les références picturales à Hitchcock, De Palma, Polanski ou Cronenberg et créant d’ingénieux jeux de miroir et de symétrie. Il en résulte, de notre point de vue, un film envoûtant, mystérieux et assez sensuel. Mais d’autres ont trouvé le film grotesque et tape-à-l’oeil, d’un érotisme bien trop timoré pour convaincre. Bref, le film divise. Pour un film ayant pour thème le double, c’est bien normal…

in the fade - 2
Même division critique à propos du nouveau long-métrage de Fatih Akin, In the fade, également projeté en compétition.
Certains voient en lui l’un des meilleurs films de ce cru cannois 2017, quand d’autres dénoncent une oeuvre caricaturale et manichéenne, faisant l’apologie de la vengeance. La performance de Diane Kruger partage aussi les festivaliers. Si pour les uns, elle est la grande favorite pour le prix d’interprétation féminine, les autres lui remettraient volontiers une palme de plomb pour son jeu manquant de finesse.
De notre côté, le sentiment est plus nuancé. In the fade est assurément un bon film, bien meilleur que le précédent long-métrage du cinéaste, The Cut, mélodrame historique boursouflé, mais il ne retrouve pas tout à fait l’équilibre de De l’autre côté, sa plus belle réalisation, Prix du Scénario à Cannes en 2007.
On aime le début du film, qui s’inscrit dans un contexte politique brûlant, celui des attentats terroristes, de la montée des communautarismes et de la xénophobie. Le cinéaste filme avec délicatesse le drame vécu par Katja (Diane Kruger), qui découvre, en rentrant chez elle, que son mari, Nuri, un commerçant d’origine turque, et Rocco, leur petit garçon, sont morts dans un attentat. L’horreur est laissée hors champ. Pas besoin de montrer des corps déchiquetés ou calcinés pour comprendre. Nous sommes trop habitués, hélas, à cette violence.
On aime aussi le message que veut faire passer le cinéaste : la menace terroriste ne vient pas seulement des islamistes de Daesh, elle vient aussi des nombreux groupes nationalistes radicaux, xénophobes ou homophobes : néonazis, néofascistes, aube dorée… Autant de mouvements détestables qui auraient dû être dissous depuis longtemps, après les innombrables dérapages de leurs membres ou, pire, après des attentats du même type que celui commis dans le film, sans compter tous ceux qui, mis sur le compte de règlements de comptes entre gangsters issus de la même communauté, n’ont jamais été attribués aux néonazis.
En revanche, nous sommes moins convaincus par la troisième partie, qui prend effectivement une orientation fâcheuse, aux allures de série B peu crédible, et plombe le propos du film, qui se voulait humaniste et porteur d’espoir.

On voyait toujours double à la Quinzaine des Réalisateurs, avec deux films pour le même prix, lors de la cérémonie de clôture : L’Amant d’un jour de Philippe Garrel et Un beau soleil intérieur de Claire Denis se partagent, ex-aequo, le prix SACD.
Le label Europa Cinémas est attribué, lui, au film italien A Ciambra de Jonas Carpignano, tandis que le Prix Art Cinema Award revient à The Rider de Chloé Zhao.
C’est Patti Cake$ de Geremy Jasper qui a fait office de film de clôture, faisant vibrer la salle du Théâtre Croisette avec le rap au féminin de son personnage central.

copyright- Selma Todorova

Et le thème du double dans Posoki, du bulgare Stephan Komandarev, projeté à Un Certain Regard? Euh… eh bien… on y croise des voitures garées en double file, ça compte? Le scénario est composé de plusieurs histoires présentant le point commun de se dérouler la même nuit, dans la même ville et d’avoir pour protagonistes principaux des chauffeurs de taxi.
Evidemment, ce dispositif est surtout prétexte à dresser le portrait de la société bulgare actuelle, qui, malgré la chute du régime communiste, puis l’intégration à l’Union Européenne en 2007, a l’impression de survivre plutôt que d’évoluer. Les chauffeurs de taxi que l’on voit dans le film n’exercent cette profession que pour arrondir les fins de mois. Ils sont entrepreneurs, ouvriers ou prêtres le jour, mais leur travail n’est pas suffisamment rémunérateur pour qu’ils paient leurs factures, leurs loyers ou remboursent leurs dettes. Ils transportent des passagers qui ne sont pas beaucoup mieux lotis : des chômeurs malades, des collégiennes qui se prostituent, des jeunes voyous, des dépressifs, des radins qui négocient le montant des courses…
Et pendant ce temps, les responsables de la faillite du pays, banquiers ou notables corrompus, baignent dans l’opulence.
Le tableau n’est guère réjouissant. Pourtant, Stephan Komandarev arrive à insuffler un peu d’humour à son récit, et à montrer toute l’humanité de ses personnages, lueur d’espoir dans la nuit. En même temps, comme le dit l’un des personnages, “le peuple bulgare est obligatoirement optimiste, parce que les pessimistes et les réalistes ont depuis longtemps fui le pays”.
Les spectateurs, eux, n’ont pas fui devant ce film maîtrisé et porté par de beaux numéros d’acteurs. Ils ont même offert au film une belle salve d’applaudissements. Une double.

Si tout ce double ne nous a pas rendus schizophrènes, à demain pour la suite de nos chroniques cannoises.