Christopher vogler et le mentor

Par William Potillion @scenarmag

L’archétype du mentor ou le vieil homme sage (s’applique aussi à une femme ou à toute autre entité) est celui des contes et des rêves selon Carl Gustav Jung.
Un concept que Joseph Campbell a repris dans sa description du Voyage du héros (Le héros aux mille et un visage (The hero with a thousand faces)).

Voici l’approche que Christopher Vogler propose de cet archétype du mentor.

Une figure positive

Le mentor est donc un archétype. On le trouve assez fréquemment dans les rêves, les mythes et sa fonction principale est d’aider ou de préparer le héros à l’aventure qui l’attend.

Cet archétype se manifeste dans tous ces personnages qui se présentent comme des précepteurs pour le protagoniste.
Le mentor a en charge l’éducation du héros mais aussi sa protection.

De plus, il lui remet une sorte d’artefact comme le sabre laser que remet Obi Wan Kenobi à Luke Skywalker.
Les exemples de mentor sont  légion : Merlin qui guide Arthur, la fée qui aide Cendrillon ou encore le sergent aguerri qui conseille la jeune recrue.

Une origine mythique

Mentor était un personnage de l’Odyssée qui aidait Telemaque dans son voyage.
Notez la notion de voyage, de parcours du héros.
La vérité est que Athena avait pris les traits de Mentor afin de s’incarner auprès de Telemaque.

Cette origine divine marqua profondément la caractérisation du mentor. Celui-ci n’est cependant pas mû par un esprit étranger qui se serait emparé de lui et lui dicterait sa conduite.
Le mentor est véritablement inspiré par le divin.

Le moi ordinaire et le soi

Le moi conscient est ce rôle que nous avons adopté et qu’au fil du temps et de nos interactions avec notre entourage, nous confondons avec notre identité.

Ce moi conscient, notre persona, n’est pourtant qu’une partie seulement de notre être. Il existe cependant une dimension plus vaste, plus riche de nous-mêmes.
Pour Jung, elle est le centre de notre personnalité, le soi.

Pour Vogler, le mentor représente ce soi. Il est une conscience qui nous guide sur le chemin de la vie pour nous protéger. Il est ce Gepetto en chacun de nous qui nous dit ce qui est bien et ce qui est mal.
Christopher Vogler va même jusqu’à avancer « the god within us », cette part divine en nous.

Le mentor se présente donc comme la conscience du héros. Il tente de lui inculquer un code moral alors que, dépourvu de cette connaissance, le héros qui s’ignore erre au gré de ses désirs et de ses passions.

Cependant, l’apprenti héros se rebelle assez souvent contre cette conscience qui le harcèle.
Pinocchio dans l’œuvre original de Collodi n’a t-il pas essayé d’écraser le criquet ? nous rappelle Christopher Vogler.

Et puis les arguments du diable ne sont-ils pas aussi attirants (si ce n’est plus) que ceux du bien ?

Un sage

Sous l’angle philosophique, la figure du mentor est celle qui se rapproche le plus du sage.

Et tout héros devrait chercher sa vérité, c’est-à-dire atteindre à la sagesse même s’il n’y parvient pas.
Car ce qui compte, c’est la quête même et non forcément de découvrir sa vérité ou de rencontrer son soi pour être heureux.

Cette route des héros, c’est d’aller à la rencontre de soi, de sa vraie nature.

Or le mentor est souvent lui-même un héros à la retraite en quelque sorte et qui aspire à partager sa connaissance du monde.
Ainsi, ils représentent les aspirations les plus élevées du héros que ce soit dans les contes, les mythes, les rêves ou vos scénarios.

Un substitut

Peut-être plus concrètement, le mentor représente une figure parentale.
La fée dans Cendrillon serait l’esprit de sa mère ou Merlin serait un substitut du père de Arthur.

C’est en cela qu’il faut comprendre le besoin et le respect que les héros vouent envers le mentor. Ils ont besoin de se fonder sur un modèle et comme celui du parent est déficient, ils se reportent sur le mentor.

Un précepteur

C’est une des fonctions dramatiques essentielles du mentor dans une histoire.

Qu’il soit sergent instructeur, professeur, père ou mère ou grand-parents ou bien un coach quelconque, tous ces personnages qui ont en charge l’éducation du héros manifestent cet archétype.

Notez, cependant, que le mentor apprend autant de ses élèves que lui peut leur apprendre.

L’offrande

C’est un moment presque incontournable lorsqu’un mentor est de la partie.
Dans sa Morphologie du conte, Vladimir Propp le mentionne déjà.

Le mentor fournit au héros quelque chose qui va l’aider dans sa vie future. Cela peut être une arme magique, un indice crucial, un code secret ou une clef pour pénétrer l’antre secret d’un dragon.

Le don au héros n’est pas une invention récente. Dès la mythologie, Pandore, Persée (surtout Persée, parangon des héros selon Vogler), les dieux offraient à leurs héros des dons qui ne manquaient de les distinguer des autres mortels (si tant est que ces héros l’étaient encore).

Cependant, ces offrandes devaient être méritées. Peut-on les considérer comme la sanction d’un apprentissage ?
Ou plutôt peut-être comme le symbole du sacrifice auquel se voue désormais le héros.

Et si ce n’est aussi noble qu’un sacrifice, l’idée reste tout de même celle d’un engagement certain et ferme envers un idéal.
C’était un présent des dieux à l’homme. L’homme ne pouvait moins faire que d’essayer d’atteindre à la perfection pour se montrer digne de ce présent divin.

Un inventeur

C’est aussi sous les traits de l’inventeur de génie qu’apparaît assez souvent le mentor.

Parmi les modèles dont vous pourriez vous inspirer pour la construction d’un tel personnage dans votre histoire est le mythique Dédale.
Et souvenez-vous du Doc de Retour vers le futur. Inventeur, génie et un conseiller hors pair pour Marty.

Une incitation

D’un point de vue structurel, le héros refuse très souvent de s’engager immédiatement dans l’aventure.
C’est ce que Joseph Campbell a nommé le Refusal of the call.

Lorsqu’il est proposé au héros une aventure (le Call to adventure), celui-ci est souvent circonspect.
Il a concrètement quelques difficultés à quitter ce qu’il pense être faussement sa zone de confort.

C’est aussi une fonction importante du mentor que de le motiver à s’engager dans l’aventure et de l’aider à surmonter ses peurs. Parfois le don qui est fait au héros suffit à le rassurer et à le décider. Ce don peut être même être une révélation.
Mais la plupart du temps, le mentor intervient pour montrer la voie au héros, l’inciter à agir.
N’est-ce pas ce que fait Mickey Morrissey avec Frank Galvin dans Le Verdict ?
N’est-ce pas lui qui lui apporte cette affaire de la dernière chance et qui indirectement l’incite à se rendre auprès de cette jeune femme dans le coma auprès de laquelle Frank a soudain cette révélation ?

Et parfois l’incitation se présente sous la forme (différemment illustrée) d’un bon coup de pied dans l’arrière-train.

Le mentor est récurrent dans la vie du héros

Certaines informations qui doivent être communiquées au lecteur le sont souvent par le mentor.
Prenons l’exemple de Q, l’un des mentors de James Bond. Les gadgets qu’il lui offre en lui faisant systématiquement promettre d’en prendre soin sont d’une importance cruciale non sur le moment où cette information est donnée mais plus tard dans l’histoire lorsque que ces gadgets (qui rappelle la présence du mentor auprès du héros) sortiront le personnage principal de la mauvaise passe ou de l’impasse dans laquelle il s’est engouffré.

C’est une façon de dire que ce que nous apprenons de nos mentors ne reste jamais lettre morte.
Et que ces mentors nous accompagnent tout au long de notre vie.

Différents mentors

Le mentor répond aux mêmes règles que tout personnage. Il peut être agréable à vivre ou une vraie peste.

Certains d’entre eux apprennent aux autres malgré eux. D’autres apprennent par leur mauvais exemple qu’il ne faut pas suivre. La décadence d’un mentor peut montrer à un héros les écueils qu’il aura à éviter.

Comme tous personnages, le mentor possède un côté sombre ou négatif qu’il ne manque pas d’exprimer.
L’archétype est alors utilisé pour détourner l’attention du lecteur. Il sert alors d’artifice pour leurrer le héros et l’attirer plutôt vers le danger au lieu de lui faire prendre conscience de la dangerosité de sa situation.

Le mentor devient alors un être séducteur inversant les valeurs conventionnels.

Dans les faits, il est important pour un héros de s’affranchir du mentorat. Ce dernier s’est souvent rendu indispensable et nécessaire à la vie actuelle du héros.
Mais celui-ci doit continuer son chemin seul s’il veut pleinement vivre sa vie.

Et permettre à l’histoire de prendre son envol.

Le mentor déchu

Il est possible que le mentor éprouve de graves incertitudes sur ses croyances.
Souvent représenté comme un individu vieillissant (la sagesse est une recherche de longue haleine), le mentor pourrait mal vivre la fin de sa vie.

Il peut être aussi un héros qui erre depuis qu’il a chuté hors de la voie héroïque qu’il s’était assigné. Vous constaterez d’ailleurs que souvent, le mentor est lui-même un ancien héros.

Jimmy Dugan de Une équipe hors du commun est un ancien champion sportif (donc un héros) écarté de la compétition suite à une blessure. On peut dire de lui que la grâce l’a abandonné.
Pourtant, le lecteur s’investit dans ce personnage, espère qu’il reprendra le dessus afin  de remplir sa fonction : aider l’héroïne.
Million Dollar Baby en est un autre exemple.

Des traits de caractère qui se partagent

Un archétype n’est pas une figure rigide. Si l’un de vos personnages se retrouve dans une situation où il doit apprendre quelque chose à un autre personnage ou bien lui donner quelque chose, il peut temporairement emprunter le masque du mentor.

De plus, si vous avez eu la curiosité d’étudier la théorie narrative Dramatica en suivant nos articles, vous savez aussi que des personnages complexes peuvent être imaginés en empruntant des éléments de caractérisation qui tombent naturellement sous l’égide de différents archétypes.

Pour une approche des personnages archétypaux et des personnages complexes selon Dramatica, vous pouvez consulter cet article :
DRAMATICA : LA THEORIE EXPLIQUEE (6)

Et bien que Joseph Campbell ajoute à sa définition du mentor un aspect vieillissant, rien n’interdit par ailleurs d’en faire un être jeune.
Parfois, la jeunesse n’oblitère pas la sagesse et l’innocence peut illuminer l’esprit du vieillard.

La notion d’archétype se comprend comme une fonction dans l’histoire. Si certaines descriptions physiques vous semblent bien plus opportunes que l’image traditionnelle d’un Merlin ou d’un Obi Wan Kenobi, jouissez de votre liberté.

Plus concrètement, ce que fait le personnage dans des circonstances spécifiques déterminera quel aspect archétypal devra se manifester.
De plus, une histoire n’a pas nécessairement à mettre en place un mentor. Néanmoins, l’énergie que draine un tel archétype se manifestera à un moment ou l’autre de l’histoire.

Cette énergie peut être symbolique mais elle est surtout universelle. Elle sera ainsi pertinente et crédible. Même si vous n’apercevez pas de mentor à proprement parler parmi vos personnages, tentez d’exprimer et de manifester cette énergie spécifique d’une manière ou d’une autre.
A un moment ou à un autre, l’un de vos personnages (le héros, peut-être) aura besoin d’apprendre quelque chose ou de recevoir quelque chose afin de continuer sa quête.

C’est cette force particulière de l’archétype du mentor qui peut permettre cela.

Un code moral

Et en effet, posséder une éthique, c’est adopter un comportement qui guide nos actions.

Pour Vogler, cela peut être la manifestation dématérialisée d’un mentor. Même si un tel personnage n’existe pas dans l’histoire, il est forcément dans la mémoire du héros.

Il fait partie de son passé ou lui a servi de modèle mais quoi qu’il en soit, il participe à la définition de sa personnalité.

Il peut même être symbolique.
C’est-à-dire un artefact quelconque (un livre, une montre à gousset…) qui contient symboliquement la présence du mentor auprès du héros.

En conclusion

Habituellement, le mentor intervient tôt dans l’histoire, dès l’acte Un.
Mais les exigences de votre fiction pourraient le solliciter à d’autres moments critiques dans l’acte Deux voire l’acte Trois. Il peut d’ailleurs réapparaître plusieurs fois au cours de l’histoire sans déstructurer celle-ci.

Ainsi, qu’il se manifeste sous la forme d’un personnage ou qu’il soit intériorisé comme un code moral, l’archétype du mentor est un outil puissant de l’arsenal de l’auteur.

Nous vous conseillons l’interview de Cecilia Najar qui insiste beaucoup sur la voix authentique de l’auteur.

CONSEILS POUR UN SCENARIO EFFICACE