Juste La Fin Du Monde

Par Cinealain

Date de sortie 21 septembre 2016


Réalisé par Xavier Dolan


Avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux,

Vincent Cassel, Marion Cotillard


Genre Drame


Production Canadienne, Française

Juste la fin du monde est l'adaptation d'une pièce théâtrale éponyme de Jean-Luc Lagarce.

Disparu en 1995 à 38 ans seulement, il est aujourd'hui l'auteur le plus joué. Adapter au cinéma Lagarce, connu pour son travail précis des mots, était un vrai défi pour Xavier Dolan, qui a décidé de respecter l'oeuvre originale au maximum : "Je voulais que les mots de Lagarce soient dits tels qu’il les avait écrits. Sans compromis. C’est dans cette langue que repose son patrimoine, et c’est à travers elle que son œuvre a trouvé sa postérité. L’édulcorer aurait été banaliser Lagarce", explique le réalisateur.

 Festival de Cannes 2016

Juste la fin du monde est récompensé par :

- Le Grand Prix

- Le Prix du Jury Oecuménique.

Synopsis

Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine.


Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

Copyright Shayne Laverdière, courtesy of Sons of Manual

Gaspard Ulliel

Mot du réalisateur relevé dans le dossier de presse.


C’était en 2010 ou 2011, je ne me souviens plus. Mais peu de temps après J’ai tué ma mère, j’étais chez Anne Dorval, assis au comptoir de sa cuisine où nous atterrissons tout le temps pour parler, se retrouver, regarder des photos, ou ne rien dire, souvent. Elle me parlait alors d’une pièce extraordinaire qu’elle avait eu le bonheur d’interpréter aux alentours de l’an 2000.


Jamais, me disait-elle, n’avait-elle dit et joué des choses ainsi écrites et pensées, dans une langue si intensément particulière. Elle était convaincue qu’il me fallait absolument lire ce texte, qu’elle avait d’ailleurs conservé dans son bureau, tel qu’elle l’avait annoté dix ans plus tôt ; notes de jeux, positions de scène et autres détails inscrits dans la marge.


Je ramenai chez moi ce document imposant imprimé sur papier grand format. La lecture s’annonçait exigeante. Comme de fait, je n’eus pas le coup de foudre auquel Anne me destinait. Pour être honnête, je ressentis a l’inverse une sorte de désintérêt, et peut-être même d’aversion pour la langue. J’avais à l’égard de l’histoire et des personnages un blocage intellectuel qui m’empêchait d’aimer la pièce tant vantée par mon amie. J’étais sans doute trop pris par l’impatience d’un projet ou l’élaboration de ma prochaine coiffure pour ressentir la profondeur de cette première lecture diagonale. Je mis Juste la fin du monde de côté, et avec Anne, on n’en parla plus vraiment.


Après Mommy, quatre ans plus tard, je repensai au grand texte à la page couverture bleue rangé dans la bibliothèque du salon, sur la tablette la plus haute. Il était si grand qu’il dépassait largement des autres livres et documents entre lesquels il était fourré, la tête haute, comme s’il savait qu’on ne pouvait indéfiniment l’oublier.


Tôt cet été là, je relus - ou lus, vraiment- Juste la fin du monde. Je sus vers la page 6 qu’il s’agirait de mon prochain film.


Mon premier en tant qu’homme. Je comprenais enfin les mots, les émotions, les silences, les hésitations, la nervosité, les imperfections troublantes des personnages de Jean-Luc Lagarce. À la décharge de la pièce, je ne pense pas avoir, à l’époque, essayé de la lire sérieusement. À ma décharge, je pense que, même en essayant, je n’aurais pas pu la comprendre.


Le temps fait bien les choses. Anne, comme toujours ou presque, avait raison.


Xavier Dolan, 2 avril 2016


Lorsque j’ai commencé à dire que Juste la fin du monde serait mon prochain film, le projet fut accueilli par une sorte de scepticisme bienveillant mêlé d’appréhension. Le doute venait de mes amis, surtout. Anne, notamment, Serge Denoncourt, ou Pierre Bernard, qui avaient tous deux été de la pièce lorsqu’elle avait été montée à Montréal, en 2001.

Anne m’avait exhorté à lire ce texte conçu sur mesure, disait-elle, pour moi, mais s’interrogeait sur la faisabilité de cette adaptation…
"Comment préserveras-tu la langue de Lagarce ?" me demandait-elle. "C’est ce qui fait de ce texte quelque chose de pertinent et d’unique. En même temps, cette langue n’est pas cinématographique… Et si tu la perds, où est l’intérêt d’adapter Lagarce ?"


Mais je ne voulais pas la perdre. Au contraire, le défi pour moi était de la conserver, et la plus entière possible. Les thèmes abordés par Lagarce, les émotions des personnages, criées ou muselées, leurs imperfections, leur solitude, leurs tourments, leur complexe d’infériorité… tout de Lagarce m’était familier – et le serait sans doute pour la plupart d’entre nous. Mais la langue, elle… m’était étrangère. Et nouvelle.


Tissée de maladresses, de répétitions, d’hésitations, de fautes de grammaire… Là où un auteur contemporain aurait d’office biffer le superfétatoire et la redite, Lagarce les gardait, les célébrait. Les personnages, nerveux et timorés, nageaient dans une mer de mots si agitée que chaque regard, chaque soupir glissés entre les lignes devenaient – ou deviendraient, plutôt – des moments d’accalmie où les acteurs suspendraient le temps.


Je voulais que les mots de Lagarce soient dits tels qu’il les avait écrits. Sans compromis. C’est
dans cette langue que repose son patrimoine, et c’est à travers elle que son oeuvre a trouvé sa postérité. L’édulcorer aurait été banaliser Lagarce. Que l’on "sente" où non le théâtre dans un film m’importe peu. Que le théâtre nourrisse le cinéma... N’ont-ils pas besoin l’un de l’autre de toute façon
?

Retrouver Gabriel Yared


Derrière tout grand compositeur se cache apparemment une eau de toilette attendant son voleur. Nous l’allons montrer tout à l’heure…


À l’époque où il avait composé la musique de Tom à la ferme, Gabriel Yared travaillait depuis Paris, tandis que de l’autre côté de l’océan, je jouais dans un film et entamais l’écriture de Mommy. L’expérience fut déterminante, mais entièrement virtuelle ; jamais je n’eus l’occasion de le rencontrer en personne durant cette collaboration. L’aventure de Juste la fin du monde, nous le savions, devait être plus… physique.


Quelques semaines avant le tournage, j’envoyai à Gabriel une pièce instrumentale en guise de référence, histoire de donner le ton. Il m’envoya en retour une valse bouleversante qui me toucha droit au coeur. Lorsque je l’entendis, je sus tout de suite qu’elle serait destinée à la crise
finale du film ; toute l’incompréhension, toute l’impuissance des gens sans écoute qui ne voient rien venir et s’effondrent lorsque le sol se dérobe sous leurs pieds… J’entendais déjà les
bégaiements confus de la mère : "Mais on prend tout de même le temps de se dire au revoir ?"
En décembre dernier, j’invitai Gabriel à me rejoindre à Los Angeles, où je terminais le montage du film. J’avais besoin de changer d’air. Onze jours pour livrer le film fini, dont il manquait de grands épisodes - la fin, notamment. Gabriel ne vint que six jours. La production trouva une maison charmante où l’on installa la table de montage dans la cuisine, et Gabriel et son assistant David au fond de la maison, dans la chambre d’enfant, avec leur clavier, leurs moniteurs et tout le bataclan. Je faisais la navette entre les deux pièces, découvrant à tour ce que Gabriel venait de composer, et lui livrant la cuvée quotidienne des nouvelles scènes à habiller. Ce fut un des moments les plus extravagants de toute la vie du film.


Nous passions de longues heures à parler, crier, s’émouvoir, s’exciter, ou stagner, bien sûr. Nous mangions toujours les mêmes pâtes bolognaise d’un petit restaurant près de la Paramount, prenions de grandes marches dans Larchmont, jouions au Scrabble dans le salon. Mais nous avions sans le savoir loué la maison de Robert Schwartzman, le chanteur du band Rooney (I’m Shakin’) - mais d’abord et avant tout, dans mon coeur, Michael du Journal d’une princesse. Robert était lui-même, à notre insu, reclus dans la cabane du jardinier, dans la cour arrière de la maison qu’il nous prêtait. Il avait transformé ce grand débarras en studio de montage et de musique luxuriant, alors que nous avions transformé sa maison en studio de postproduction de fortune.


Six jours plus tard, Gabriel repartit avec sous son bras 45 minutes de musique. Mais l’histoire démontre qu’il ne s’agit pas du véritable point culminant de ce séjour.


En effet, Robert et moi n’avions pu nous empêcher de remarquer l’enivrant parfum de Gabriel, et de lui demander de quoi il s’agissait. Égoïste de Chanel, naturellement. Impatient de s’approprier cette odeur, Robert commanda un flacon de 100ml qui arriva incontinent par la poste, dans une boîte blanche impeccablement enrubannée de soie rouge. Il piqua à Gabriel son odeur. Et moi, un soir, tard, saoul avec mon ami, je piquai à Robert Égoïste.


Évidemment, Gabriel ne sait rien de cette histoire.

Mon opinion

Incommunicabilité à tous les niveaux.

Ce film peut déranger au plus haut point ou séduire au plus profond. Pour ma part, et pour quantités de raisons, je salue cette réalisation impeccable. Implacable aussi, qui d'un gros plan à un autre, nous entraîne là, où, souvent, nous préférons fermer les yeux. Ignorer le plus profond. Tourner le dos à tout ce qui dérange.

Le scénario est magnifiquement écrit. Une nouvelle fois chez Xavier Dolan, pas de figure paternelle, mais des femmes et deux frères.

Fuir pour exister. Un besoin extrême d'être aimé sans trouver la juste voie, ou plus simplement le courage.

La fureur des dialogues, et les silences étourdissants, poussent toujours plus loin dans cette impossibilité de communiquer, d'être soi, d'exister, vraiment.

La musique de Gabriel Yared, "physique", selon les termes du réalisateur est parfaite. Elle augmente cette sensation d'isolement et de malaise profond.

Le casting, est, tout simplement éblouissant !