CONJURING 2 – LE CAS ENFIELD : La peur est un travail d’artisan ★★★★☆

James Wan est de retour pour nous jouer un très bon tour !

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S’il faudra encore un peu de temps pour savoir si James Wan rejoindra le clan des génies du cinéma d’horreur, il est d’ors et déjà clair qu’il en est l’un des derniers grands artisans. De Saw au premier Conjuring, il a su se réapproprier le genre tout en exploitant à bon escient (le plus souvent) ses références. Et si sa franchise Insidious l’a laissé se reposer sur ses lauriers, il a immédiatement su s’interroger sur l’apport qu’il pouvait encore faire à l’épouvante, s’en éloignant le temps du défouloir Fast and Furious 7 pour prouver, d’une nouvelle manière, sa merveilleuse gestion du rythme et de l’espace. Le voir ainsi retrouver le couple Warren sonne avant tout comme un retour réfléchi et solide sur la scène de l’horreur, préparé comme un magicien réserverait ses meilleurs tours. Et il lui suffit d’un prologue tétanisant fondé sur la célèbre histoire d’Amityville pour affirmer son étreinte qui ne nous lâchera plus durant les deux heures suivantes. Ses effets ont beau être nombreux (débullage de la caméra, allers et retours en travelling, mais aussi un très bel usage du jump cut), ils ne conduisent jamais à l’abus, tout simplement parce que Wan possède une réelle maîtrise de la grammaire cinématographique, ainsi qu’un sens habile de la psychologie lui permettant d’équilibrer l’ensemble de sa structure, de répéter des idées jusqu’à leur point de rupture et de se renouveler au moment où le spectateur s’y attend le moins.

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Dès lors, la réussite de Conjuring 2 ferait presque figure, à l’heure d’un cinéma d’horreur de plus en plus taylorisé, d’un théorème sur l’épouvante. Tout comme son prédécesseur, son ancrage dans la réalité (la saga est basée sur de vrais cas traités par Ed et Lorraine Warren) n’est pas qu’un outil pour renforcer l’immersion du spectateur. Il est un guide dont il s’éloigne progressivement pour marquer son crescendo émotionnel, usant du didactisme du couple de démonologues pour définir son art autant que le monde des esprits. Certes, on pourra lui reprocher quelques dialogues mièvres ou chargés d’un prosélytisme un peu trop nauséabond, mais il est juste amoureux de ses personnages, auxquels il offre un arc narratif plus complexe que dans le premier opus, laissant la place au doute et à la crise de foi. Et si la cas Enfield est l’un des plus connus de l’histoire du paranormal, Wan exploite à merveille sa médiatisation pour remettre en question la véracité de son histoire ; l’occasion d’une distance et d’une pointe de second degré bienvenus. Pourtant, sa forte dimension spectaculaire n’entache en rien le rapport qu’il déploie avec cette famille monoparentale de l’Angleterre prolétaire des années 70. En quelques plans véritablement virtuoses, il dresse le portrait de toute la maisonnée, avec une limpidité promettant une complexité grandissante dans leur relation. A ce titre, Wan retrouve le brio tétanisant de William Friedkin sur L’Exorciste, référence évidente que le cinéaste use moins pour son horreur que pour ce qu’elle sous-tend. Le principal grief que l’on peut faire aux deux Insidious réside dans le manque de profondeur de son drame familial, la façon dont l’épreuve que les personnages traversent les détruit de l’intérieur. Friedkin a su transmettre cette gêne, cette sensation que rien ne sera plus comme avant pour Megan et sa mère dans la perception qu’elles ont l’une de l’autre. Mais Conjuring 2 retrouve cette puissance de l’horreur quand elle est replacée dans son quotidien, se développant dans ses rares moments d’accalmie que Wan choit jusqu’à un final plus cynique qu’il n’y paraît, nous interrogeant sur notre peur de la perte des autres et de leur transformation, à l’instar de l’enfant devenant adolescent sous les yeux de sa mère.

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Ainsi, le savoir-faire de James Wan n’est pas sans rappeler la profession de foi du récent The Witch, en cherchant à revenir à la source de nos frayeurs. Outre un travail de design extrêmement efficace, qui joue avec les diverses formes que s’amuse à prendre le démon du film (un vieillard, un grand homme courbé et bien sûr, la déjà culte nonne à la peau pâle), le réalisateur exploite la moindre parcelle de son décor quasi unique qu’il truffe de concepts géniaux, d’une cabane faite de linges dont l’ouverture béante ne laisse voir que de l’obscurité, ou encore une cave remplie d’eau parvenant à s’inspirer de nos pires souvenirs des profondeurs, Les Dents de la mer en tête, avec seulement trois mètres cube de liquide ! De sa lumière au moindre mouvement de caméra, la mise en scène de Conjuring 2 se révèle d’un millimétrage saisissant, créant une atmosphère qui manque cruellement au cinéma d’horreur actuel, et tenant sa tension tout du long au point de rendre terrifiants les quelques jump scares qu’il dissémine. Ce dernier a, semble-t-il, bien fait de remettre en question son style, qui trouve ici son équilibre le plus juste à ce jour. Sans jamais desservir ses inspirations, dont il puise l’essence, il y ajoute toujours son petit plus, sa touche qui plonge son métrage dans la modernité. Ce n’est ainsi pas étonnant que les personnages regardent dans un miroir comme dans un rétroviseur, tant la démarche du cinéaste s’y apparente. Ainsi, l’une des plus belles idées du film se trouve dans l’un des jouets des enfants : un zootrope, ancêtre du cinématographe qui crée le mouvement grâce à la persistance rétinienne. Pour James Wan, la peur est une émotion que le septième art transmet depuis ses origines, une émotion primaire mais complexe à faire ressentir. Il accepte sa dimension d’attraction, d’objet forain dans le sens noble du terme. L’art jalonne le film comme un exutoire, trouvant sa plus belle expression dans la meilleure séquence du métrage, où l’ombre du démon longe un mur pour se placer derrière un tableau qui le représente. Et même quand il s’amuse de quelques effets numériques, Wan saccade le mouvement comme du stop-motion, rappelant les recherches de Nakata sur son Ring (Sadako était filmée à l’envers pour rendre sa gestuelle plus étrange). Comme les Warren avec les maisons hantées, il mêle le passé au présent, les effets d’antan et les technologies actuelles pour définir son propre style. En bref, ce que l’on attend d’un véritable artisan, et d’un véritable artiste.

Réalisé par James Wan, avec Vera Farmiga, Patrick Wilson, Frances O’Connor

Sortie le 29 juin 2016.