Love & Friendship

Par Cinealain

Date de sortie 22 juin 2016


Réalisé par Whit Stillman


Avec Kate Beckinsale, Chloë Sevigny, Tom Bennett,

Stephen Fry, Jenn Murray, Emma Greenwell, Xavier Samuel, Lochlann O'Mearain


Genre Romance


Production Irlandaise, Française, Néerlandaise

Librement adaptaté du roman de Jane Austen, Lady Susan

Synopsis

Angleterre, fin du XVIIIème siècle : Lady Susan Vernon (Kate Beckinsale) est une jeune veuve dont la beauté et le pouvoir de séduction font frémir la haute société. Sa réputation et sa situation financière se dégradant, elle se met en quête de riches époux, pour elle et sa fille adolescente.


Épaulée dans ses intrigues par sa meilleure amie Alicia (Chloë Sevigny), une Américaine en exil, Lady Susan Vernon devra déployer des trésors d'ingéniosité et de duplicité pour parvenir à ses fins, en ménageant deux prétendants : le charmant Reginald (Xavier Samuel) et Sir James Martin (Tom Bennett), un aristocrate fortuné mais prodigieusement stupide…

Chloë Sevigny et Kate Beckinsale

Le court roman de Jane Austen.


Lady Susan est un court roman épistolaire (41 lettres + conclusion du narrateur) probablement écrit par Jane Austen entre 1793-95, mais jamais publié de son vivant (1775-1817). C’est seulement en 1871 que son neveu James Edward Austen-Leigh décide de le publier en même temps que A Memoir en forme de biographie qu’il consacre à son illustre tante, choisissant lui-même le titre Lady Susan d’après le nom de l’héroïne.
La publication du roman a lieu en 1871, en pleine époque victorienne : héroïne très problématique considérée comme "détestable", Lady Susan incarne une féminité dangereuse et néanmoins fascinante, dans la mesure où elle subvertit non seulement les convenances et les normes qui régissaient alors le comportement féminin, mais elle représente aussi l’exact opposé, le double monstrueux, du modèle de l’ange du foyer ou de la "proper Lady" : duplicité, fourberie, ruse perfide, manipulation de ses proches, du langage et des apparences, absence de sentiment maternel, cupidité, vanité, conscience de sa beauté, de sa supériorité intellectuelle et de sa vivacité d’esprit (le "wit ") sont autant de vices qui s’opposent à l’idéal de soumission, docilité, douceur, abnégation, pudeur, respect des convenances et des bienséances, inhibition du désir et des passions que lesnfemmes intériorisaient à l’époque.




Héroïne à la grâce féline (parfaitement incarnée par Kate Beckinsale), passée maître dans l’art de la tromperie, Lady Susan a tout de la veuve noire et joyeuse qui a probablement précipité le décès de son premier époux…


Dotée d’une énergie masculine et d’un désir d’appropriation, de possession, de maîtrise, elle se joue d’un monde où les hommes contrôlent l’accès à la propriété foncière, à l’argent et la transmission de l’héritage, tandis que les femmes s’en trouvent exclues, dépossédées du fait des règles de primogéniture et de substitution qui privilégient la branche mâle.
Faisant fi de tout idéal romantique, elle comprend parfaitement les rouages du marché matrimonial et en inverse les règles, considérant les hommes comme des proies destinées à servir ses intérêts, y compris à travers le mariage de sa fille : elle est donc la version féminine du roué, personnage typique de la comédie sous la Restauration.
Femme adultère fougueuse, elle ose avoir trois prétendants avec lesquels elle flirte éhontément avant que son choix ne se porte sur celui qui lui promet un accès immédiat à la richesse, Sir James Martin – et non Reginald de Courcy qui doit attendre la mort de son père pour hériter de la fortune familiale. Elle se joue de la société pudibonde et recourt à la duplicité parce qu’il s’agit d’une stratégie de survie.


Morale finale ambigüe, comme si Jane Austen était tellement fascinée par sa créature qu’elle refuse de décider du dénouement, encore moins de la punir ou de la condamner : elle laisse donc "au monde" le soin de juger de la morale de l’histoire, donnant ainsi l’avantage à Lady Susan par rapport à des figures masculines fades, faibles, déficientes, dans tous les cas peu inspirantes, irresponsables et donc méprisables.


Ultime ironie du récit, la romancière fait fi des diktats de la morale conventionnelle en laissant son héroïne prospérer – un dénouement "approprié" aurait conduit au bannissement, à la mort ou, tout au moins à la condamnation d’une créature aussi subversive !


Mais Lady Susan peut être attirante dans la mesure où elle refuse d’être une victime passive, de soumettre sa volonté “aux caprices des autres” et de s’abaisser face à des personnes envers lesquelles elle n’a aucun respect et auxquelles elle ne doit rien : son indépendance rappelle les injonctions de la romancière radicale Mary Wollstonecraft, dans A Vindication of the Rights of Woman publié en 1792 et immédiatement traduit en français sous le titre Défense des droits de la femme".  Elle est donc une survivante au sein d’un système patriarcal qui prive les femmes d’une demeure, d’un foyer stable et rassurant, d’une position sociale assurée.
Ambivalence morale également liée au mode de narration du roman avec la forme épistolaire qui donne un accès direct aux pensées et au désir du personnage, sans la médiation d’un narrateur susceptible de rétablir une norme morale. Or, Lady Susan est l’auteur principal des lettres, elle contrôle donc le récit, apparaissant comme un double de l’auteur : par conséquent, sa verve, son éloquence, la vivacité de ses répliques cinglantes sont aussi séduisantes que son énergie ou que le plaisir qu’elle prend à séduire ses prétendants.


Affiliations littéraires :
- Les Liaisons dangereuses, roman épistolaire de P. Choderlos de Laclos en 1782 dont l’héroïne, la marquise de Merteuil, partage moultes traits avec Lady Susan. Le dénouement est également moralement ambigu.
- Les romans de Richardson
- Ceux, parodiques et ironiques, de Fielding.

L’adaptation cinématographique.


Whit Stillman a adapté cette oeuvre de jeunesse tout à fait singulière au sein du corpus austenien, aux romans plus mesurés et nuancés que Lady Susan, en s’inspirant d’un autre titre, tiré d’une nouvelle burlesque d’Austen effectivement intitulée Love and Freindship.(sic)


Adaptation réjouissante d’un roman certes court et peu connu, mais qui livre une clé de lecture essentielle pour l’interprétation du corpus austenien, Love and Friendship dépoussière, modernise et réénergise le genre : au-delà de l’équilibre entre respect du texte, analyse psychologique et comédie de moeurs satirique, le film parvient à infléchir ironiquement les codes du film patrimonial par la mise en scène audacieuse de ces liaisons dangereuses.


Bien qu’elle ne se refuse aucun des stratagèmes ou des codes du film patrimonial, cette adaptation quelque peu sulfureuse orchestre avec lucidité, finesse et brio les jeux de rôles et les duels pervers des deux manipulatrices, levant le voile sur la face sombre des rituels sociaux, le matérialisme, l’appât du gain et la brutalité des passions qui sous-tendent le marché matrimonial.


Le film se délecte de cette exploration d’une figure féminine extravertie et rebelle, une anti-héroïne au charme machiavélique, maîtresse dans l’art de la séduction, qui ne se refuse aucun stratagème pour parvenir à ses fins et qui reste attrayante dans la mesure où elle semble venger les femmes des contraintes matérielles et psychologiques qui pèsent sur elles.


Par l’exploration d’une féminité prédatrice et transgressive, le film révèle habilement toute la complexité de l’oeuvre austenienne, ainsi que ses dynamiques sous-jacentes, livrant par ailleurs en creux un étonnant et détonant portrait de la jeune artiste, avant qu’elle ne se résolve à canaliser son exubérance jubilatoire et son esprit de rébellion par une structure morale serrée et une esthétique contrôlée – mais dont les jeux ne cessent de laisser affleurer l’incertitude et la contradiction.


Marie-Laure Massei-Chamayou.
Maître de Conférence d’Anglais à Paris I - Panthéon Sorbonne
Centre d’Histoire du XIXe siècle.

Mon opinion

La plume, souvent acerbe, de Jane Austen trouve, une fois encore, un reflet idéal sur le grand écran.

Dès les premières images, les portraits des principaux protagonistes défilent. La mise en scène, très classique, ne s'impose pas et laisse au récit la première place. Le scénario est construit à partir d'un court roman, jamais publié du vivant de la romancière. Les dialogues sont jouissifs, souvent cruels et permettent aux acteurs de laisser éclater tout leur talent.

Les splendides décors, les costumes raffinés et l'ensemble du mobilier de ces châteaux anglais de la fin du XVIIIème siècle, sont l'écrin parfait pour ce jeu, dans lequel la manipulation reste la carte maîtresse.

À la tête d'un excellent casting, Kate Beckinsale, s'impose avec naturel et une aisance déconcertante. À ses côtés, dans un rôle de crétin richissime Tom Bennett est remarquable.