Les Valseuses (Hédonisme et décadence)

valseuses

genre: comédie dramatique (interdit aux - 16 ans)
année: 1974
durée: 1h55

l'histoire : Liés par une forte amitié, deux revoltés en cavale veulent vivre à fond leurs aventures. Cette fuite sera ponctuée de provocations et d'agressions mais également de rencontres, tendres instants de bonheur éphémères. 

La critique :

Au milieu des années 1970, Bertrand Blier est encore un réalisateur méconnu. On lui doit essentiellement des documentaires et des courts-métrages. Les Valseuses, sorti en 1974, va évidemment signer sa consécration et asseoir sa notoriété au cinéma, tout comme les principaux acteurs du films : Gérard Depardieu, Patrick Dewaere, Miou-Miou, Jeanne Moreau et Brigitte Fossey.
Néanmoins, parmi les seconds rôles, on aperçoit déjà certains visages qui vont devenir célèbres quelques années plus tard, notamment Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, Sylvie Joly et Isabelle Huppert. Ils ne le savent pas encore, mais tous ces acteurs vont devenir générationnels et porteurs d'une idéologie dominante et consumériste.

Ils voulaient changer le monde et mener la révolution contre un capitalisme de plus en plus autoritaire. Or, c'est justement l'inverse qui va se produire. Ils vont devenir eux-mêmes les "moralines" de ce système mercantile. Comme un symbole, Bertrand Blier voulait engager Coluche dans le rôle de Pierre. A l'époque, Coluche est le comique qui triomphe et fait rire la France entière.
Les facéties, les gaudrioles et l'humour grinçant de la star déclenchent les inimitiés du pouvoir en place. Cependant, peu avant le tournage, Bertrand Blier et Coluche se querellent. Le réalisateur choisit alors Patrick Dewaere, encore méconnu à l'époque. Bertrand Blier souhaite créer un duo à la Laurel et Hardy, donc avec un gros et un petit. Les Valseuses est aussi l'adaptation d'un roman écrit par Blier lui-même.

742

Au moment de sa sortie, le long-métrage déclenche une vive polémique dans une France post-soixante-huitarde encore peu habituée à de telles obscènités et priapées. En effet, le film exalte la sexualité débridée, sous toutes ses formes et toutes ses positions : bisexualité, pédérastie, voyeurisme, lactation, triolisme, défloration et fétichisme font partie du programme érotique...
D'ailleurs, Les Valseuses écope d'une interdiction aux moins de 16 ans. A l'instar de ses interprètes, cette comédie dramatique est souvent considérée comme un film générationnel et le reflet d'une certaine époque, qui marque entre autres la libération sexuelle, mais pas seulement... J'y reviendrai ultérieurement...

Attention, SPOILERS ! Dans la France des années 1970, Jean-Claude et Pierrot sont deux voyous qui tuent le temps comme ils peuvent en commettant des larcins. Après avoir harcelé une dame avec un chariot de supermarché et lui avoir volé son sac, ils « empruntent » un véhicule pour faire un tour, puis le replacent à l'endroit même où ils l'avaient dérobé. Le propriétaire, patron d'un salon de coiffure, les surprend à leur retour et les menace avec un revolver en attendant l'arrivée de la police.
Jean-Claude et Pierrot parviennent à s'enfuir, mais ce dernier est légèrement blessé par un coup de feu. Dans leur fuite, ils emmènent Marie-Ange, l'employée et maîtresse du patron du salon de coiffure. Commence alors une fuite en avant pour le trio.

7562_3

Entre le début et la fin des années 1970, le cinéma est marqué par plusieurs longs-métrages scandales et polémiques, notamment La Grande Bouffe, Les Diables, Orange Mécanique ou encore Salo ou les 120 Jours de Sodome, pour ne citer que ces exemples... Le monde occidental est en pleine déliquescence pour des raisons diverses. La France veut sortir de cette anomie générale et regimbe l'autorité du pouvoir, encore marquée par les années de Gaulle.
En ce sens, Les Valseuses peut apparaître comme un film marxiste, quelque part entre Jules et Jim et Easy Rider. Pourtant, Bertrand Blier ne sait pas encore que ce film va lui ouvrir les portes de la gloire. Quant à Gérard Depardieu, symbole de la force, de la virilité et de la rébellion, il ne sait pas non plus qu'il va devenir une nouvelle icône et une caricature de lui-même, se transformant par la suite en un gaulois à l'appétit pantagruélique.

Plus qu'un paradoxe, un oxymore. Ces artistes qui prônaient la révolution sont devenus les chantres de la mondialisation. Les Valseuses suit les pérégrinations de trois personnages : Jean-Claude, Pierrot et Marie-Ange. Nos trois héros deviennent de véritables experts dans l'art de la déprédation, de la prose facile et des petits larcins contre une bourgeoisie à la fois triomphante et lénifiante.
Ainsi, la France se transforme en immense Far West. Les riches en prennent pour leur grade dans l'indifférence générale, tout du moins dans une ambiance festive, de bacchanales et de banquets plantureux. L'autorité et le pouvoir ne sont plus seulement brocardés, vilipendés et récriminés. Ils sont aussi ridiculisés, le tout dans une ambiance goguenarde et bon enfant.

les-valseuses_910_13606

Dans Les Valseuses, nos héros ripaillent, s'énamourent, se querellent et changent régulièrement de partenaire sexuel. Certes, certaines critiques y voient parfois un film mysogine. Miou-Miou symbolise cette jeune femme à la fois chaste et innocente qui s'abandonne corps et âme à ses nouveaux partenaires.
Pierrot et Jean-Claude la balanceront carrément dans la flotte.
Pourtant, c'est bien elle qui va remettre en cause leur virilité. Défiant l'autorité masculine et le dieu "Phallus", Marie-Ange va pourtant trouver le plaisir sexuel lors d'une partie de débauche avec un vulgaire histrion. Quant à nos deux autres comparses, ils s'interrogent eux aussi sur leur sexualité, à l'image d'un Depardieu qui tente sa chance avec un Patrick Dewaere rétif.

Vous l'avez donc compris. Dans Les Valseuses, ce sont les dynamiques qui s'inversent. Il ne s'agit pas seulement de se rebeller ou de fronder le pouvoir en place. Il s'agit surtout d'inverser (encore une fois) la logique, les us et coutumes d'une époque corsetée dans sa bien-pensance. Le film annonce déjà les prémisses d'une société consumériste avec cet hédonisme sexuel, social, moral... Bref, le film exalte l'individu roi dans toute sa splendeur. Le super consommateur est né.
Comme une évidence. Les Valseuses, symbole à priori de l'insolence contre l'autorité et le pouvoir en place, va se transformer en égérie de la consommation à tous crins, dans une société de plus en plus moribonde. Au risque de me répéter, Les Valseuses est non seulement un film générationnel, mais aussi le fruit d'une doxa dominante, à la fois pernicieuse, talentueuse et irrévérencieuse.
Le long-métrage est le parfait reflet de notre nombrilisme et égotisme, le tout dans une ambiance paillarde, grivoise et égrillarde. Paradoxalement, le film possède tout de même cette outrecuidance, cette arrogance et un certain parfum d'hérésie. Il bouscule et dérange... Néanmoins, force est de constater que le film a bien souffert du poids des années.
Certes, aujourd'hui, le film appartient aux nobles classiques du cinéma français. Toutefois, je dois avouer que je ne suis plus aussi fan des Valseuses, même si je reconnais ses qualités. Je lui préfère largement Tenue de Soirée, toujours réalisé par Bertrand Blier, et qui sortira douze ans plus tard. Un constat plutôt amer sur les conséquences d'une société en pleine déliquescence...

Note : 15/20

sparklehorse2

Alice In Oliver