Critique : Gone Girl (2014)

Par Nicolas Szafranski @PoingCritique

Le jeu du mariage.

Le mariage est une folie. À cet instant, la candeur sucrée qui irradiait le visage des jeunes amoureux dans le creux d’une ruelle se dissipe, lentement, pour voir éclore une fleur du mal qui se nourrit des frustrations du quotidien. L’inséparable, dont on chérissait, jusque-là, la présence, devient dès lors une ombre castratrice et menaçante dont on souhaite en « briser le crâne » et en « dérouler le cerveau » afin de découvrir les sinistres rouages de cette union sacrée qui semble pourrir les êtres qui s’y sont enfermés. Cette passion démente laissera des traces sur le mur de la pièce montée par David Fincher au sommet de laquelle il place les deux tourtereaux imaginés par la romancière Gillian Flynn. Amy s’est évanouie dans la nature, laissant pour trace que trois indices et une table de salon brisée en mille morceaux. Nick, quant à lui, devient un cadavre fumant que le grand cirque médiatique piétine, sans retenue, traduisant chacune de ses maladresses comme la preuve ultime de sa culpabilité. Avec Zodiac, Fincher officialisait sa liaison avec une sobriété graphique, un neo-académisme qu’il tenta par la suite de marier à des prouesses visuelles audacieuses et moins tape-à-l’œil (la transformation de Benjamin Button, les jumeaux Winklevoss), avant de débouler avec un édito outré et boursouflé pour sa relecture d’un classique du polar suédois. Mais le magicien range ici sa poudre et laisse son plateau des mensonges et des trahisons se déplier, lentement, devant son objectif. Son point de départ est un fait divers ordinaire dans lequel l’image de Ben Affleck, en sublime falot, est jeté en pâture aux médias, qui en font un homme méprisable, un conjoint violent et un coupable idéal. Bref, tout ce qu’il pourrait ne pas être si le Mastermind de ce jeu ne disséminait pas, en sus, les maux accusateurs plaqués par son épouse dans son journal intime. Pourtant, on ne peut s’empêcher de le voir comme un pion dans cette énigme raffinée, retorse et banale, nichant sa folle efficacité dans le superbe luminol de Jeff Cronenweth et les murmures électro de Trent Reznor et Atticus Ross. Puis, de manière tout à fait inattendue, à mi-parcours, Gone Girl rebat toutes ses cartes. Au même titre que le personnage principal, on s’émerveille devant l’astucieux dispositif grâce auquel notre regard a été conditionné par les mots, les images et leur montage, dissimulant une réalité parallèle, plus machiavélique encore, au cœur de laquelle l’épatante Amy (sublime Rosamund Pike) devient une marotte froide et perfide à laquelle le cinéaste fait porter toutes sortes de chapeaux. Le film se transforme alors en une vertigineuse partie d’échecs où chacun déplacent ses pièces pour se sauver du cloaque dans lequel il est retenu captif. La tragédie, celui du couple, celle de la vision nihiliste de David Fincher, revient finalement au galop pour déboucher sur une terrassante farce macabre, sanglante, grotesque et cynique. La vision malsaine du mariage et de ses terrifiantes concessions n’en demeure, alors, que plus belle. (4.5/5)

Gone Girl (États-Unis, 2014). Durée : 2h29. Réalisation : David Fincher. Scénario : Gillian Flynn. Image : Jeff Cronenweth. Montage : Kirk Baxter. Musique : Trent Reznor, Atticus Ross. Distribution : Ben Affleck (Nick Dunne), Rosamund Pike (Amy Dunne), Carrie Coon (Margo Dunne), Kim Dickens (l’inspecteur Rhonda Boney), Patrick Fugit (l’officier Gilpin), Tyler Perry (Tanner Bolt), Neil Patrick Harris (Desi Collings).