[Venise 2026] « Une femme aujourd’hui » de Robert Guédiguian

Par Boustoune

[Giornate degli Autori]

De quoi ça parle ?

De Juliette (Marilou Aussilloux), analyste financière brillante, qui voit sa vie basculer après la tentative de viol de son supérieur hiérarchique, au terme d’une soirée trop arrosée.
En pleine tourmente professionnelle, cette trentenaire décide de changer de vie lorsqu’elle rencontre Christian (Grégoire Leprince-Ringuet), qui dirige une association d’aide aux femmes migrantes en difficulté.

Pourquoi on aime, aujourd’hui comme hier ?

Une femme aujourd’hui est un peu l’anti Nessun dolore. Le film de Gianni Amelio montrait un homme en proie à la culpabilité qui, se montrant trop accueillant, se faisait déborder par un flux de migrants. Ici, Juliette choisit d’elle-même de s’investir et d’aider les autres. Elle n’éprouve aucune culpabilité mais de la compassion pour ces femmes perdues, souvent jeunes et mères célibataires. Elle change radicalement de vie, passant de petit soldat du capitalisme ultralibéral à pasionaria généreuse, faisant passer les autres avant sa propre vie.

Au début du film, rien ne la destine à cela. Elle est brillante dans son job, appréciée pour ses compétences, sa gestion des dossiers pleine de sang-froid. Ce qui attire l’attention de son chef, réceptif à son talent, ou, peut-être davantage, à sa jolie frimousse (l’un n’empêche pas l’autre). Côté famille, c’est moins l’enthousiasme. Ses parents sont fiers de son parcours, bien sûr. Ils ont tout donné pour qu’elle réussisse ses études et peuvent avoir le sentiment d’avoir réussi à lui donner toutes les chances dans la vie. Le problème, c’est qu’elle ne passe quasiment jamais les voir, ou alors en coup de vent, pour les anniversaires des uns et des autres. Ils s’inquiètent de la voir passer toute sa vie au bureau ou en déplacement au bout du monde, d’autant plus que Juliette n’a pas trouvé son Roméo. Elle est célibataire, sans enfants, et ne semble pas prête à franchir le pas. Sa mère (Ariane Ascaride) s’en inquiète. Ce n’est pas avec ses relations Tinder sans lendemain qu’elle va réussir à se caser. Son père (Gérard Meylan) est un peu plus indulgent, mais est aussi fâché de la voir aussi peu fréquemment. Quant à ses frères, qui ont grimpé moins haut sur l’échelle sociale, ils lui reprochent aussi de s’être vendue au grand Satan capitaliste et d’avoir trahi les convictions familiales. Dans un film de Robert Guédiguian, on ne plaisante ni avec la famille, ni avec les valeurs de gauche, les deux piliers de son cinéma.
Juliette le sait, mais s’en moque un peu. Elle privilégie sa carrière en pensant qu’elle aura bien le temps de s’occuper du reste plus tard.
Tout bascule quand, à la fin d’une soirée où l’équipe célèbre la signature d’un contrat, son supérieur lui saute dessus et tente de la violer. Un peu sonnée et surprise de voir que certains n’ont toujours pas compris la notion de consentement, Juliette s’enfuit, non sans avoir assommé le vilain, et est secourue par Christian, le responsable d’un foyer qui aide les migrantes en difficulté. Elle décide de ne pas porter plainte. Son agresseur, lui, n’a pas tout à fait les mêmes scrupules, ce qui la place dans une situation intenable au travail. Juliette doit donc mettre sa carrière entre parenthèses, voire changer carrément de voie. En attendant, elle décide de s’investir bénévolement dans l’association.

Le film de Robert Guédiguian, comme on le précisait en préambule, prend le contrepied du film de Gianni Amelio, beaucoup trop sec, froid et minimaliste. Il est au contraire foisonnant (peut-être un peu trop), généreux en émotions, toujours sur le fil entre rires et larmes. Il capte parfaitement l’air du temps, même dans ses effluves les moins agréables (racisme, fracture sociale accrue,…), mais ce sont bien les valeurs humanistes, la fraternité, la force du collectif, qui sont une nouvelle fois au coeur du récit.
Sur le Lido, quelques spectateurs se sont agacés du côté politique du film, de sa position « pro-migrants », blablabla, rengaine habituelle des esprits étroits… Pourtant, ce n’est pas du tout une oeuvre qui encourage les déplacements de population. Le cinéaste déplore que certaines populations soient obligées de quitter leurs pays pour s’installer ailleurs. Il n’élude aucunement les problèmes que les arrivées massives de migrants peuvent poser au sein d’une communauté. Les arrivants doivent s’adapter aux règles de leur pays d’accueil, à leur culture différente, et cela n’est pas toujours une mince affaire. Les locaux, eux, doivent accepter des afflux massifs de personnes étrangères, souvent en grande détresse, dans des quartiers déjà touchés par les difficultés sociales.
Même des personnages qui ne sont pas fondamentalement haineux et xénophobes ont un sentiment de “submersion” en voyant ces personnes s’installer dans leur périphérie. L’un des frères de Juliette s’en inquiète. Son voisin aussi, effrayé de la voir passer d’une solitude extrême à une vie communautaire aussi bariolée. Le cinéaste ne cherche pas non plus à faire de l’angélisme avec les personnages de migrants. Si certains profils sont particulièrement touchants, d’autres semblent plus ambigus, à l’instar de cette mère qui abandonne son enfant à l’association pour se prostituer, sans vergogne. C’est bien un film d’aujourd’hui, qui observe la société telle qu’elle est, avec ses difficultés et ses travers.

À la rigueur, on pourrait reprocher à Robert Guédiguian de charger un peu trop la barque avec ses multiples fils narratifs. Parce qu’en plus des thématiques déjà solides de la masculinité toxique et de l’accueil des migrants, il est aussi question d’une éventuelle romance entre Christian et Juliette, du poids de l’histoire familiale et de certains dons héréditaires. Il est vrai que cela fait beaucoup de sujets au sein de la même histoire. Pourtant, cela n’altère jamais son capital sympathie. Le cinéaste réussit à nous emporter, grâce à sa façon de filmer chaleureuse et sa direction d’acteurs toujours pleine de finesse. Comme toujours, le cinéaste s’appuie sur sa troupe d’acteurs habituelle. On retrouve les fidèles Ariane Ascaride et Gérard Meylan, mais aussi Jean-Pierre Darroussin en voisin trop curieux, Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet. Marilou Aussilloux, déjà présente dans La Pie Voleuse, est cette fois le personnage central de cette histoire, femme d’aujourd’hui, à la fois victime de la masculinité toxique et farouchement indépendante. La jeune actrice est étincelante et trouve tout à fait sa place dans le petit monde de Guédiguian, son Estaque de toujours.
Mais peut-être notre adhésion est-elle également due à l’optimisme du récit, qui parvient à aborder des sujets graves avec beaucoup d’énergie positive et de résilience. Le spectateur n’a pas forcément besoin de drames sordides qui viendraient ajouter au marasme ambiant, alors que les crises économiques se succèdent, que les élections à venir sont source d’angoisse et que la planète subit les décisions idiotes de quelques chefs d’État frappadingues. Guédiguian lui offre une oeuvre chaleureuse, baignée de lumière solaire et portée par son humanisme généreux. Cela ne peut faire que du bien et apporter un regain d’énergie pour les futurs combats à venir.


Une femme aujourd’hui
Une femme aujourd’hui

Réalisateur : Robert Guédiguian
Avec : Marilou Aussilloux, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Robinson Stévenin, Lola Naymark, Patrick Bonnel
Genre : Portrait de société pas glorieux, mais chaleureux et optimiste
Origine : France
Durée : 2h02
Date de sortie France : 21/10/2026

Contrepoints critiques :

”Robert Guédiguian se fourvoie en faisant du viol un ressort scénaristique censé transformer son personnage en une personne altruiste et socialement engagée.”
(Séraphin Degroote-Ferreira – AVoir-Alire)

”Par le drame, et la violence du traumatisme, le racisme et le rejet de l’autre, Guediguian impose son contre-point : l’humanité, et la fierté de ses origines immigrées. Le film est donc porteur, ample et sensible, un cru de très haute qualité.”
(Pierig Leray – Culturopoing)

Crédits photos : Copyright Diaphana