« The Social Reckoning » d’Aaron Sorkin

Par Boustoune

Dans The Social Network, Aaron Sorkin, scénariste, s’était inspiré d’un livre de Ben Mezrich pour raconter l’essor de Facebook et son développement, sous la houlette de deux étudiants, Mark Zuckerberg et Eduardo Saverin. Cette success story, dans laquelle les deux hommes devenaient milliardaires grâce à la création de ce réseau social, était aussi un brin amère, puisqu’elle menait à la fin de leur amitié. Paradoxal pour une plateforme devant servir à rassembler les gens et développer ses réseaux…
Dans The Social Reckoning, sa suite indirecte, Sorkin passe derrière la caméra (1) et utilise les articles du journaliste du Wall Street Journal, Jeff Horwitz, baptisés “The Facebook Files” pour parler des dérives de la politique menée par le réseau social, à la fin des années 2010, qui ont plongé la compagnie, devenue Meta entretemps, dans une véritable tourmente médiatique et judiciaire.

Certes, Sorkin ne possède pas la virtuosité de David Fincher, réalisateur du premier opus, mais il peut s’appuyer sur son scénario, très bien ficelé, pour exposer comment le journaliste, aidé par une data analyst de Facebook, a réussi à démontrer les effets dévastateurs de l’algorithme du célèbre réseau social en matière de désinformation, de harcèlement des jeunes et de montée des extrémismes  de tout poil.
Tout commence par une banale intervention de police. Deux agents s’arrêtent pour vérifier si la voiture stoppée au bord de la route a besoin d’assistance. Une jeune femme attend à côté, visiblement en état d’ébriété, ce qui pousse les policiers à lui demander ses papiers. La jeune femme refuse, se montre hostile, tient des propos xénophobes et filme toute la scène, qu’elle diffuse ensuite sur son compte Facebook, suivi par des dizaines de groupements d’extrême droite et de mouvements suprémacistes blancs.
L’incident pourrait sembler anodin, mais choque Frances Haugen (Mikey Madison), employée de Facebook au sein du département d’intégrité civique. Cette jeune data analyst connaissait la jeune femme de la vidéo et se demande comment cette dernière, autrefois modérée et progressiste, a pu basculer ainsi dans les idées politiques radicales. Elle réalise que l’algorithme de Facebook est sans doute responsable de sa connexion avec des groupes extrémistes. Selon ses études, 64% des nouveaux adhérents à des groupuscules extrémistes l’ont été suite à des recommandations de la plateforme. Par ailleurs, elle reproche à la société de ne pas prendre en compte ses alertes concernant la propagation de fake news, de propos haineux et complotistes. À chaque fois qu’elle essaie de parler, on ne l’écoute pas et on lui conseille de garder pour elle ses observations. Dans une entreprise où la liberté d’expression est glorifiée, la méthode est étrange…

Frances réalise peu à peu que non seulement les dirigeants de la société sont au courant des dérives de l’algorithme, mais en plus ils les encouragent, car elles rapportent de l’argent. Elle constate que Mark Zuckerberg, le charismatique leader de l’entreprise, préfère faire du profit plutôt que de modérer les contenus problématiques. Aussi, elle se décide à parler à Horwitz (Jeremy Allen White). Le journaliste ne connaît rien à la Tech – il n’est sur aucun réseau et ne sait pas utiliser un GPS – mais il a bien conscience que quelque chose cloche avec la politique de Facebook. Il veut enquêter mais se heurte à l’omerta qui règne au sein de la société. Frances elle-même est réticente. Elle aimerait que les problèmes soient révélés, mais elle aime son job et ne veut pas le perdre. Procurer au journaliste les preuves, des documents internes, serait risquer d’être démasquée.
Horwitz doit donc essayer de procéder patiemment, pas à pas, avec la seule source dont il dispose, et l’inciter sans la contraindre à lui donner plus d’éléments exploitables.
Le film passe régulièrement de l’enquête, en 2019, à début janvier 2021, où Mark Zuckerberg (Jeremy Strong) s’apprête à répondre à une convocation du Sénat. Il va devoir s’expliquer sur la politique de modération de contenu (ou plutôt son absence) quant aux news politiques diffusées sur la plateforme, qui auraient pu influer sur le résultat des élections. Son équipe d’avocats le prépare à toutes les questions pièges qui pourraient être posées par les sénateurs et l’aide à adopter le bon langage corporel, la bonne posture et les mots adéquats.
Révélations du Wall Street Journal et assaut du Capitole encouragé par le président sortant, un certain Donald Trump, vont venir perturber cette séance de répétition (2).

La démonstration est assez magistrale. Grâce à ce montage alterné, la mise en scène traite des prémisses du problème, avec les vaines tentatives de Haugen d’alerter sur les dérives de la plateforme, la tentative ultérieure des dirigeants de Facebook de minimiser le problème en travaillant postures et éléments de langage, puis le constat des conséquences de leur inconséquence, avec l’assaut du Capitole, encouragé par des contenus viraux publiés sur Facebook.
Elle expose comment les algorithmes, pour garder les utilisateurs le plus longtemps possible sur la plateforme, leur proposent des contenus « adaptés », en tout cas orientés. Et si possible, des contenus viraux, qui vont engendrer plus de likes, de repartages, de commentaires. Peu importe que ces contenus soient de qualité ou non, vrais ou faux, modérés ou haineux. Ce qui compte, ce sont les chiffres de fréquentation et les recettes publicitaires liées.
Avec cette méthode, non seulement le réseau social – et les autres sociétés du groupe – rend les utilisateurs « addicts », incapables de lever le nez de leurs smartphones, mais en plus, il les expose à du contenu dangereux pour eux – du harcèlement, des propos haineux – et pour la société en général.
Et ce que le film dénonce est encore pire aujourd’hui. Le récit se termine en 2021 avec la défaite de Trump et les émeutes du Capitole. Là, il y a eu une prise de conscience des dangers des réseaux sociaux sur le plan politique. Le président sortant, à cause de ses messages refusant sa défaite et incitant quasiment à l’insurrection, a finalement été banni de Facebook et Twitter. Il a finalement créé son propre réseau, ironiquement baptisé Truth Social alors qu’il relaie les fake news favorables aux idées MAGA. Mais aujourd’hui, il est de retour au pouvoir, avec l’appui de soutiens comme Elon Musk, qui a racheté Twitter pour en faire un réseau, X, destiné à propager les idées extrémistes sous couvert de « liberté d’expression ». Quant à Zuckerberg, il a transformé le nom de sa société en Meta – le film date le changement de cette époque, sans se risquer à dire que c’est suite à la publication des Facebook files. Pendant un temps, il a mieux filtré les contenus mais en 2025, il a de nouveau mis ce contrôle entre parenthèses, lui aussi au nom de la liberté, imitant le réseau rival de Musk. Il a même complètement retourné sa veste, en faisant allégeance à Donald Trump, alors que beaucoup le considéraient plus proche des idées démocrates et libérales. Il a intégré des proches du président dans les rangs de Meta (Dana White, Dina Powell McCormick), lui a versé 25 M$ pour mettre fin aux poursuites concernant la suspension de son compte en 2021 et s’est mis à tenir des propos assez édifiants sur l’inclusivité, le masculinisme et  le wokisme. Ce rapprochement, associé à une absence de contrôle des algorithmes de Facebook et Instagram, est évidemment inquiétant pour la vie démocratique américaine, et celle d’autres pays du monde. En France aussi, les réseaux sociaux peuvent influencer les résultats électoraux. Le pays subit déjà les fake news venues d’autres puissances ayant intérêt à semer le chaos. Elon Musk ne se cache même pas de promouvoir les idées d’extrême droite sur son réseau social, devenu une “fachosphère” internationale. Et une partie des médias sont détenus par d’autres milliardaires, français ceux-là, qui les utilisent pour propager des idées et des « valeurs » pas si actuelles, et manipuler l’opinion.

The Social Reckoning est donc un film d’utilité publique, qui incite à prendre avec des pincettes les informations qui circulent sur les réseaux sociaux, sans véritable contrôle, et les idéologies qui se cachent derrière ces algorithmes obscurs. L’avenir n’est peut-être pas si sombre. Meta a été récemment condamné par un jury civil californien, qui l’a reconnu coupable pour négligence et pour avoir rendu une adolescente dépendante des réseaux sociaux. Pour mettre fin aux poursuites conduites par 48 états américains, la société a négocié le versement d’une somme colossale pouvant atteindre plus d’une dizaine de milliards de dollars. Elle doit aussi revoir les conditions d’accès de ses plateformes aux mineurs. Cela fera peut-être l’objet, un jour, d’un troisième volet de la saga “Facebook” d’Aaron Sorkin. En attendant, pour les adultes “responsables”, les problèmes liés aux algorithmes sont toujours d’actualité, et il convient d’y prendre garde.

P.S. : Au passage, quel est l’algorithme de connard qui a trouvé que c’était une bonne idée de me submerger de vidéos de loutres sur Facebook ??? À quel moment, leur logiciel s’est dit “tiens, Boustoune doit adorer les loutres” ??? Ca ne va pas la tête ??? Bon, je préfère ça à de la propagande politique ou les vidéos de tarés suprémacistes, mais bon quoi : des loutres !

(1) : Le premier opus a été écrit par Sorkin et réalisé par David Fincher, avec Jesse Eisenberg dans le rôle de Zuckerberg
(2) : La chronologie des faits a été remaniée pour donner plus d’impact au script. Le premier article du Wall Street Journal a bien été publié en 2020, mais les Facebook Files ont été publiés à partir de septembre 2021, soit bien après les évènements du Capitole. Frances Haugen a bien quitté la société avant la révélation de l’affaire, mais en mai 2021. Puisque c’est un film qui dénonce les mauvaises informations, il convient de préciser certains raccourcis fictionnels.


The Social Reckoning
The Social Reckoning

Réalisateur : Aaron Sorkin
Avec : Mikey Madison, Jeremy Allen White; Jeremy Strong, Wunmi Mosaku, Betty Gilpin, Billy Magnussen, Bill Burr, Anna Lambe, Portia Doubleday
Genre : Lanceur d’alerte
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h52
Date de sortie France : 07/10/2026

Contrepoints critiques :

”Efficace digest de l’enquête, le film en restitue les données et faits marquants tandis que le montage alterné avec la prise complotiste du Capitole fabrique une étude de cas. Mais sa mise en scène informative ressemble à l’objet qu’il entend critiquer, et en désamorce toute portée disruptive.”
(Elodie Tamayo – Les Cahiers du cinéma)

”Un film d’investigation journalistique passionnant et complémentaire de The Social Network, soutenue par les performances impeccables de son casting.”
(La rédaction – Konbini)

Crédits photos : Copyright Sony Pictures