Elle s’appelle Corinne Maclou (Isabelle Huppert), “comme le vendeur de moquettes”, et est actrice de profession. Mais personne ne connaît son nom, car elle n’est jamais en haut de l’affiche. C’est déjà bien si on peut l’apercevoir plus de quelques secondes dans un film ou une série et il est rare de la voir prononcer ne serait-ce qu’une réplique. En effet, Corinne est figurante, l’échelon le plus bas de la profession. Plutôt que moquette, elle est carpette, piétinée par des assistants de production qui la font poireauter pendant des heures pour finalement la sortir du champ de la caméra, critiquent son style, lui collent la pression, et lui interdisent même le droit de prendre un café au buffet de l’équipe. Elle doit enchaîner les petits rôles sous-payés pour pouvoir atteindre son quota d’heures d’intermittente du spectacle. Beaucoup renonceraient, refusant d’être traités ainsi pour un salaire de misère. Pourtant, Corinne s’accroche. Ce métier, c’est plus qu’un gagne-pain, c’est une passion. Elle n’est pas une simple figurante, elle est une véritable actrice, qui a déjà tenu des premiers rôles au théâtre, mais pas sur les scènes les plus exposées. Elle travaille chaque rôle, même les plus insignifiants, se renseigne sur les autres acteurs, les metteurs en scène, relit fréquemment les écrits de Stanislawski. Elle croit encore en sa chance d’être enfin reconnue et adulée. En fait, il est inexact de dire que personne ne la connaît. Elle bénéficie d’une certaine réputation sur les plateaux de tournage et auprès des agences de casting. Elle est perçue comme une enquiquineuse qui essaie vaille que vaille de refourguer son C.V. à ses partenaires ou aux membres de l’équipe, et beaucoup la fuient comme la peste. En fait, c’est une vendeuse de tapis plutôt qu’une pro de la moquette…
Un jour, sur un tournage, elle fait la connaissance de Sandrine Kiberlain (Sandrine Kiberlain, dans une version fictive d’elle-même), et réussit à lui donner le lien vers une captation d’une pièce chilienne qu’elle a jouée quelques années auparavant. La star est un peu désarçonnée par l’intrusion de cette figurante, mais n’ose pas l’envoyer promener. Ses partenaires, Vincent Dedienne en tête, ont moins de scrupules et l’affaire finit en humiliation pour la malheureuse Corinne, obligée de quitter le tournage. Un jour, Corinne découvre que Sandrine Kiberlain a repris le rôle qu’elle avait tenu dans la pièce en question, et la joue sur une grande scène parisienne. Elle assiste à une représentation et, contre toute attente, sympathise avec l’actrice. Corinne voit dans cette relation naissante une occasion d’accéder à des cercles plus influents, qui pourraient enfin lui donner sa chance.
Au début, tout semble idyllique. Sandrine Kiberlain invite Corinne dans son cercle social germanopratin, lui présente ses amies actrices, Anne Marivin et Diane Kruger, son metteur en scène, Thomas Jolly. Corinne a l’impression d’être enfin vue et reconnue, même si cela ne se concrétise toujours pas par des rôles intéressants. Mais elle espère que sa nouvelle amie glissera un mot en sa faveur auprès des cinéastes avec qui elle travaille. L’association est gagnante-gagnante car ses conseils permettent à Sandrine d’abandonner ses Louboutin et de sortir de son image de vedette froide, cantonnée aux rôles de bourgeoises sophistiquées, et de lui remettre les pieds sur terre.
Mais très vite, les choses se compliquent. Beaucoup, dans l’entourage de la star, s’étonnent de la place prise par cette figurante inconnue. Certains la jalousent, d’autres s’inquiètent de son influence. Surtout, Corinne ne vient pas du tout du même milieu social et, souvent, les relations avec Sandrine sont teintées d’une forme de condescendance.
D’une comédie jouant sur les oppositions de caractères, le film se mue imperceptiblement en réflexion sur les luttes des classes, par le prisme du milieu du cinéma. Le scénario, habile, permet de montrer les différences de traitement entre les vedettes, les seconds couteaux et les petits figurants, avec différents échelons à gravir pour passer de l’anonymat à la célébrité. En haut de l’échelle, il y a bien sûr les stars, qui peuvent choisir leurs rôles, imposer leurs propres assistants. On les bichonne, on a pour elles tous les égards. Sur un tournage, elles logent dans des hôtels luxueux, mangent à des bonnes tables. Elles ont bien leurs petites contrariétés, quand un réalisateur choisit quelqu’un d’autre pour le rôle principal de son film ou qu’elles ne font pas la une d’un grand magazine, mais globalement, elles sont plutôt favorisées. Il y a aussi le bas de l’échelle, les figurants. Eux ont de la chance quand on les traite dignement. Ils sont sous-payés, doivent venir à leurs frais sur les tournages, parfois avec leurs propres costumes, pour gagner un salaire de misère. Parfois, on les traite même comme des objets, que l’on pose ici ou là, au gré des humeurs. Lors d’un tournage au Maroc, Corinne constate que la production n’a que peu d’égards pour l’équipe de tournage. Loin du palace où logent les actrices principales et la réalisatrice, elle doit se contenter d’un hôtel miteux, avec lits durs comme de la pierre, repas médiocres et trop gras, piscine non-chauffée. L’un des membres de l’équipe résume ainsi les conditions de vie : “C’est Koh-Lanta !”. C’est toutefois un peu exagéré, car même si les inégalités sont indéniables, ces conditions de séjour sont incomparables par rapport au traitement des figurants locaux, à qui l’on refuse même le droit de boire un peu d’eau, alors qu’un soleil de plomb irradie sur le tournage.
Mais entre ces deux extrêmes, il y a bien d’autres acteurs et actrices qui essaient de se faire une place et durer. Le personnage d’Anne Marivin (sa version fictive, du moins) est assez emblématique de cet entre-deux. Elle est un peu connue, notamment grâce au succès de Bienvenue chez les Ch’tis, mais n’est pas aussi adulée que Sandrine Kiberlain. En tout cas pas au point d’avoir le luxe de choisir ses rôles. Elle doit constamment se battre pour continuer à exister, accepter des projets pas forcément très intéressants d’un point de vue artistique, mais capables de faire bouillir la marmite. Si ses relations avec Corinne sont parfois tendues, c’est un peu par jalousie, par peur de ne plus bénéficier des coups de pouce amicaux de Sandrine, mais aussi parce qu’elle se dit qu’elle pourrait très bien, par un coup du sort, finir un jour par retomber dans l’anonymat dans lequel végète Corinne. La situation d’une actrice est d’autant plus précaire que de nouvelles venues, plus jeunes, viennent constamment la concurrencer et la challenger.
Corinne commence à en avoir assez d’attendre que quelqu’un lui donne sa chance, mais elle continue d’y croire. Elle travaille encore et toujours, essayant de tirer le meilleur de chaque expérience. Elle travaille ses personnages, même ceux privés de texte, et apprend les dialogues des autres personnages, au cas où, par miracle, on lui demande de remplacer au pied levé une comédienne qui ne ferait pas l’affaire. Elle se renseigne sur les réalisateurs avec qui elle travaille, même si elle n’aura quasiment aucune interaction avec eux. Et elle aime sincèrement ce travail, la vie de plateau, les échanges avec les techniciens et les autres membres de l’équipe, quand bien même on lui fait comprendre qu’elle n’en fait pas partie.
Pourquoi n’a-t-elle jamais pu avoir sa chance ? Pourquoi en est-elle encore, à son âge, à jouer des silhouettes ? Il n’y a sans doute aucune réponse logique à cette question, si ce n’est que ce ne sont pas toujours les plus talentueux et les plus travailleurs qui réussissent. Marc Fitoussi a déjà exploré à plusieurs reprises les affres du métier d’artiste. C’était le cas dans son premier long métrage, La Vie d’artiste, une oeuvre chorale inégale et un peu déséquilibrée, suivant différents types d’artistes : un écrivain médiocre, une comédienne obligée de faire des doublages de dessins animés pour travailler (jouée par… Sandrine Kiberlain) et une chanteuse douée, mais pas dans l’air du temps, dont l’abnégation et le nom à consonance populaire « Cora Jacquet… Jacquet comme le pain de mie et Cora comme les supermarchés… », rappellent un peu Corinne Maclou. Il nous a aussi entraînés dans les coulisses d’une agence artistique, en signant plusieurs épisodes de la série Dix pour cent (saisons 3 et 4) et dans celles d’un cabaret parisien, avec la série Ça, c’est Paris !
Surtout, il avait signé un court-métrage, Illustre inconnue, qui, déjà, montrait les difficultés d’une jeune comédienne (Maryline Canto) pour décrocher un rôle et faire décoller sa carrière.
Il s’est aussi plusieurs fois frotté aux problématiques d’un monde du travail moderne, qui essaie de formater les individus et les obliger à accepter des compromissions (Copacabana, Maman a tort).
Ce nouveau long-métrage montre également cette logique de classe. Pour pouvoir participer à la société, trouver une place, les individus sont souvent obligés de mettre leurs rêves de côté et d’accepter d’exercer des métiers dans lesquels ils ne peuvent pas s’épanouir. Ici, Corinne est presque contrainte de devenir la servante de Sandrine, avec un rapport de hiérarchie qui abîme leur relation “amicale”. Mais, comme la plupart des personnages du cinéaste, Corinne est une battante, une rebelle, à sa manière. Elle ne veut pas lâcher son rêve. Il n’y a qu’à voir les étoiles dans ses yeux quand elle assiste au tournage, aux côtés de la réalisatrice. On sent que c’est pour cela qu’elle est faite. C’est ce métier, cette façon de recréer le réel, de faire passer des émotions qui la motive chaque jour.
Et elle n’y aurait pas sa place ? Si on ne lui donne pas sa chance, saura-t-elle la provoquer ? C’est tout l’enjeu de ce beau film, l’un des meilleurs de son auteur, truffé de très belles scènes où éclate le talent de ses actrices. Sandrine Kiberlain et Anne Marivin s’amusent à écorner leurs images, l’une versant dans la condescendance de star, l’autre dans le côté peste. Florence Muller est assez irrésistible en agent larguée, faisant un numéro de charme embarrassant à Sandrine Kiberlain. Isabelle Huppert est parfaite dans la peau de cette figurante qui vaut bien plus que l’emploi que l’on fait d’elle, qui encaisse les coups mais y répond de la plus belle des manières, par la grâce et l’émotion.
Ni vue, ni connue
Ni vue, ni connue
Réalisateur : Marc Fitoussi
Avec : Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin, Emmanuelle Bercot, Vincent Dedienne, Ana Girardot, Diane Kruger, Florence Muller, Thomas Jolly, Hugo Becker, Alice de Broqueville
Genre : Comédie sociale
Origine : France, Belgique
Durée : 1h55
Date de sortie France : 07/10/2026
Contrepoints critiques :
”Ni vue, ni connue n’a par ailleurs hélas pas grand-chose à dire sur le monde du cinéma, sauf à égrener les éternels clichés : réalisateurs concentrés et irascibles, acteurs égocentriques, figurants traités comme du bétail. Il y a bien sûr quelques scènes amusantes (…) Mais lorsqu’il fait mine de poser un œil sur les rapports de classes, le film ne peut s’empêcher de sombrer dans la caricature”
(Stratis Vouyoucas – Critikat)
”un face-à-face jubilatoire entre Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain”
(Louis guichard – Télérama)
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