« Butterfly Jam » de Kantemir Balagov

buttefly jamAvec Kantemir Balagov derrière la caméra, on ne s’attend pas à voir une comédie. Le cinéaste, formé à l’atelier d’Aleksandr Sokourov, lui-même disciple d’Andrei Tarkovski – deux autres joyeux drilles –, s’est fait connaître avec des films assez austères, traitant de sujets graves, douloureux, et par une mise en scène accentuant ces atmosphères étouffantes.
D’abord Tesnota, une vie à l’étroit, en 2017. Un drame flirtant avec le thriller ou l’inverse. L’histoire d’une jeune femme issue d’une petite communauté juive du Caucase, qui doit composer avec les règles oppressantes d’une famille, d’une communauté et d’une culture, sur fond de tensions identitaires – entre Juifs, Kabardes et Russes – et de crime crapuleux – l’enlèvement de son frère et sa belle-soeur. Puis Une grande fille (Beanpole), en 2019, un drame se déroulant en 1945, juste après la Seconde Guerre mondiale, et tournant autour de la mort d’un enfant et de la relation complexe entre deux femmes, traumatisées physiquement et psychologiquement par le conflit.
Butterfly Jam, son nouveau film, se situe aux Etats-Unis (1). Le cinéaste y vit en exil depuis l’invasion de l’Ukraine, à laquelle il s’est opposé. Et on comprend vite que le ton ne va pas être beaucoup plus gai que ses films précédents.

Dès la première scène, le drame est annoncé. Le jeune Temir (Talha Akdogan) se prépare à assister aux funérailles de son père, Azik (Barry Keoghan), fauché dans la fleur de l’âge, et le récit va en partie être constitué d’un long flashback nous dévoilant dans quelles conditions le décès s’est produit. Ce faisant, Balagov nous entraîne dans la diaspora tcherkesse du New Jersey. Azik est cuisinier dans un petit restaurant qu’il tient avec sa soeur Zalya (Riley Keough), avec qui les relations sont parfois tendues. La jeune femme, enceinte, a été abandonnée par son bon à rien de mari et n’est pas loin d’accoucher, mais elle continue d’aider jusqu’au bout son frère à tenir leur petite entreprise. L’homme met un point d’honneur à conserver son indépendance et à faire perdurer les traditions familiales, en proposant des spécialités circassiennes traditionnelles, notamment les “meilleurs Delen du pays” et des confitures aussi exotiques que la fameuse “butterfly jam” (confiture aux papillons). Il s’occupe du restaurant comme s’il s’agissait d’une table étoilée, alors que c’est une sandwicherie minuscule, une gargote miteuse qui ne tient que par la fidélité de quelques clients. Quand il ne rame pas pour maintenir à flot son entreprise, Azik essaie de s’occuper de l’éducation de Temir, son fils unique. Ce dernier s’entraîne dur pour devenir lutteur professionnel, tout en suivant ses cours au lycée et en aidant au restaurant. L’adolescent est à la fois admiratif de son père, personnage charismatique et truculent, et furieux contre lui. Il lui reproche son manque d’ambition, son attachement absurde à la sandwicherie familiale alors qu’il pourrait sans doute gagner plus d’argent ailleurs, grâce à son bagout et son dynamisme. Pourtant, les propositions ne manquent pas, mais il refuse de travailler avec certaines personnes et met un point d’honneur à se tenir éloigné des plans foireux que certains membres de la diaspora lui proposent. Azik se satisfait de ce qu’il a. Il ne veut pas risquer de perdre ce qui lui reste, ni mettre Zalya dans l’embarras en se compromettant avec des gangsters.
Un soir, il accepte pourtant de recevoir Kantik, un propriétaire de restaurants de luxe à l’allure mafieuse. Ils discutent et sympathisent. Kantik semble séduit par la qualité de sa cuisine et lui propose une association fructueuse. Azik promet d’y réfléchir et on se dit que cette rencontre pourrait bien être le point de départ de sa descente aux enfers, car il est rarement sage de s’encanailler avec des personnalités puissantes et dangereuses. Mais le danger vient peut-être d’ailleurs. Lors de la même soirée, à la table du restaurateur, on fait connaissance avec Marat (Harry Melling), une sorte d’ami de la famille ou du moins, un habitué qui se définit comme tel. Un ami du genre “gênant”, au comportement erratique et aux idées saugrenues, qui s’attire souvent des ennuis et risque d’en causer aux autres.
Habilement, le cinéaste flirte avec les codes du cinéma de genre américain pour faire monter la tension autour de son personnage. On pense un peu à certains films de Martin Scorsese, Mean Streets, notamment, et, bien sûr, on ne peut s’empêcher de trouver à Butterfly Jam un petit air de famille avec certains thrillers de James Gray, cinéaste américain, mais ayant ses racines en Ukraine. Il nous rappelle Little Odessa ou encore Paper Tiger, présenté à Cannes cette année, comme le film de Balagov (2). Ces deux longs métrages  sont des récits noirs ayant pour cadre la communauté russe de New York, autour de laquelle gravitent des gangsters ou des entrepreneurs qui n’en sont pas très éloignés. Ils traitent tous deux d’histoires de famille complexes, de relation père-fils, ou de relation père-fils de substitution. Comme ici.

Butterfly Jam est assurément un film noir, qui culmine avec la séquence de la mort d’Azik. Un moment très dur, difficile à regarder, porté par une mise en scène brillante qui fait lentement monter la tension avant que la violence ne se libère. C’est un film noir, mais moins par son apparat de thriller que par sa façon de dépeindre la noirceur de l’âme humaine, les blessures d’ego, la jalousie et la rancoeur, les humiliations, la veulerie, toutes ces choses qui poussent les individus à commettre des actes irréparables.
Dans la seconde partie, le cinéaste continue à flirter avec les schémas classiques du film de genre, laissant entrevoir une possible vengeance de Temir et l’alimentation d’un cycle éternel de violence et de haine. Mais c’est là qu’il décide finalement de partir vers une autre voie, plus poétique, plus optimiste, venant démentir la première phrase de cette critique.
Temir décide de laisser derrière lui le drame familial, l’idée absurde qu’un homme doit obligatoirement être fort et viril pour exister. Il commence à construire sa vie et s’apprête à voler de ses propres ailes, à l’instar du pélican sauvage qui a été recueilli par Azik et qui reprenait des forces dans le garage familial.
Le film se déleste peu à peu de ses atours tragiques pour se muer en une oeuvre plus légère, plus tendre, teintée de fantaisie (et de rose), et truffée de séquences mémorables : on y voit des nuages de barbe à papa, l’envol d’un pélican, une méthode originale pour combattre l’acné, une célèbre actrice italienne qui aurait des origines tcherkesses ou de sublimes concerts d’antivols de voiture, à la nuit tombée, qui viennent recréer du lien entre Temir et son défunt père.

Ce virage vers la fantaisie, que d’aucuns rapprochent du Bird d’Andrea Arnold, dont Barry Keoghan était l’un des acteurs principaux, risque fort de dérouter certains spectateurs, mais devrait en ravir d’autres. On se place plutôt dans la seconde catégorie.
Butterfly Jam confirme en tout cas le grand talent de Kantemir Balagov. Certes, le cinéaste russe est encore sous influence, entre ses maîtres russes et ses inspirations anglo-saxonnes, mais il affirme de film en film un style de mise en scène puissant, qui nous offre des scènes hallucinantes de maîtrise. La scène de la mort d’Azik fut l’un des moments chocs du dernier Festival de Cannes et nous hante encore au moment où l’on écrit ces quelques lignes. Et le long-métrage, apprécié lors de sa projection sur la Croisette, continue de creuser son sillon aujourd’hui. Si la confiture aux papillons semble un concept aussi incongru que le mélange de genres qui porte ce récit, elle s’avère assez savoureuse et délicate.

(1) : L’action se déroule aux Etats-Unis, mais le film a été tourné majoritairement… dans le nord de la France. Ce n’est pas un film américain, mais une coproduction majoritairement européenne entre France, Allemagne et Belgique. Il y a cependant des coproducteurs du pays de l’Oncle Sam et une partie des extérieurs a bien été tournée là-bas.
(2) :
Butterfly Jam a fait l’ouverture de La Quinzaine des Cinéastes, Paper Tiger a été présenté quelques jours plus tard en compétition officielle


Butterfly Jam
Butterfly Jam

Réalisateur : Kantemir Balagov
Avec : Barry Keoghan, Talha Akdogan, Harry Melling, Riley Keough, Zaramok Bachok, Jaliyah Richards
Genre : Film noir & fantaisie rose
Origine : France, Allemagne, Belgique
Durée :1h37
Date de sortie France : 07/10/2026

Contrepoints critiques :

”Avec Butterfly Jam, Kantemir Balagov signe un film pataud, jamais à la hauteur de son sujet.”
(Bruno Deruisseau – Les Inrockuptibles)

”Butterfly Jam est une histoire ordinaire, drôle et triste, pathétique et grandiose, tendre et violente.”
(La rédaction – So Film)

Crédits photos :Copyright Why Not Productions