Cinéma | NOTRE SALUT – 16/20

Par Taibbo

De Emmanuel Marre
Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit

Chronique : Quel étrange objet filmique que Notre Salut d’Emmanuel Marre. Son sujet et l’époque qu’il aborde ont été vus mille fois, traités de mille façons, et pourtant la démarche du cinéaste est si singulière, la méthode si audacieuse qu’il nous donne l’impression de les redécouvrir.
Si son scénario a été primé à Cannes, Notre Salut place la mise en scène et le procédé narratif en son cœur. Sa force vient de l’apparente légèreté et de la contemporanéité dont il se pare pour aborder l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire française.
En fil rouge, la correspondance échangée entre les grands-parents du réalisateur au moment où son aïeul, fervent pétainiste et fonctionnaire zélé s’installe à Limoges pour occuper le poste de commissaire à la lutte contre le chômage. Alors que sa femme est restée à Paris avec les enfants, il va consciencieusement gravir les échelons du Régime de Vichy, davantage par opportunisme et ambition professionnelle que par réelle conviction. Ce faisant, il alimente, sciemment ou malgré lui, l’insidieuse mécanique qui conduit à l’instauration d’un système fasciste, et de la collaboration qui l’accompagne. Par peur de perdre les minces avantages glanés au fil des mois, il choisit la compromission et de fermer les yeux face à l’abjecte quand des rafles de juifs se transforment en ramassage puis regroupement dans le langage administratif, alors que d’autres s’indignent et démissionnent.
Ce qui interpelle et marque profondément l’esprit dans Notre Salut, c’est le dispositif employé par le réalisateur pour raconter cette médiocre ascension sociale. Il déploie un style documentaire ultra réaliste, caméra à l’épaule le jour, flash la nuit. Cela donne l’impression de regarder une sorte de « Strip-Tease » à Vichy sous l’occupation, aussi banal que lugubre. Il filme des discussions triviales, dans les dîners, lors des déplacements ou dans les couloirs de l’administration, des propos prosaïques qui pourraient être tenus de nos jours. Le vocabulaire est contemporain, le langage, les démarches également, donnant à cette France vichyste un réalisme et une modernité troublants et malaisants.
Marre amplifie parfois son effet avec des décalages anachroniques assumés, comme lorsqu’il passe Life is Life sur les images d’archives d’une visite de Pétain à Limoges mêlées à la fiction montrant Henry et sa fille dans la foule, lorsqu’il passe une musique new wave à la fin d’une beuverie entre collabos ou quand il lance ses personnages dans une danse absurde et sans âge à la fin d’un dîner mondain.
L’effet est glaçant. Il ne filme pas Vichy comme un passé lointain et figé, mais comme une succession de moments humains (ordinaires, mesquins, lâches ou glorieux mais en tout cas familiers). Et par conséquent duplicables de nos jours.
Notre Salut résonne d’autant plus avec notre époque qu’il n’est jamais démonstratif. Sa puissance réside dans sa retenue, son épure et les ponts qu’ils érigent sobrement avec le présent. Plus qu’il instruit, il nous plonge dans une réalité infâmante et opère un saut dans le temps vertigineux et nauséeux.
Alors certes, le film n’évite pas quelques longueurs. Mais l’effet d’immersion et d’actualisation est si saisissant (la performance magistrale de Swann Arlaud n’y est pas étrangère) qu’il vous hante un long moment une fois les lumières rallumées.

Synopsis : Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…