Hayat

Par Dukefleed

La vie

Hicran fuit son village et un mariage arrangé pour Istanbul. S’en suivra sur plusieurs années, un trajet tortueux pour faire valoir sa liberté de disposer de sa propre existence dans une société patriarcale qui corsette la femme.

N’ayez tout d’abord pas peur des 2h40 de ce film turc intense ; c’est la durée nécessaire pour bien prendre le temps de caractériser efficacement les personnages et éviter tout manichéisme et traitement partisan qui desservirait son propos. Dans une société où l’indépendance de la femme est encore aujourd’hui un combat aussi bien dans les villes que dans les campagnes ; ce film est indispensable ; tellement indispensable qu’il a eu un énorme succès en Turquie et qu’il a suscité de vifs débats sur le sujet. Hicran est une jeune femme d’une force incroyable. Les hommes vont s’enchaîner dans sa vie, parfois même « l’enchainer à leur propre vie » ; incapable de la comprendre : elle affichera une même détermination stoïque devant tous les événements. Le regard de Miray Daner déstabilise tout autant les hommes de sa vie que le spectateur. Les 2h40 permettent aussi une ampleur narrative et dramatique dans le temps et de travailler toute l’ambiguïté  des personnages. On y voit des hommes tout autant en souffrance que les femmes dans un univers où ils perdent de leur aura et sont confrontés à une solitude affective tragique. On y voie des femmes qui au lieu de s’unir et faire front contre le patriarcat font rentrer dans le rang la brebis qui ose défier l’ordre établi ; la scène terrible des femmes actant de l’acte 2 de la vie d’Hicran sous forme de « proposition » aux accents impératifs en est le principale. Dans sa mise en scène, le réalisateur choisi des ellipses brutales, déstabilisantes et tellement puissantes. En cela, l’exemple le plus marquant se situe au milieu du long métrage : une assemblée d’anciens impose (en faisant mine de proposer) à Hicran de se lier par le mariage avec un instituteur veuf et vieillissant, placide et souhaitant une âme douce et aimante pour l’accompagner dans la vie. Ellipse : Hicran et Orhan l’instituteur (Cem Davran) se retrouvent au restaurant, donnant l’impression d’un premier rendez-vous suivant directement l’entretien avec les anciens, ceci avant que nous ne nous rendions compte que la jeune femme et l’homme mûr sont mariés depuis un temps indéterminé. Une sensation d’étrangeté jalonne le film. Ce film turc à plus d’un titre lorgne du côté de son voisin Iranien ; les deux se rejoignent élégamment autour de cette histoire.

Dans le magazine « Culturopoing » : Michaël Delavaud écrit : « "Hayat" [...] brille donc par son intelligence, par sa façon de prendre son temps pour caractériser ses personnages (le film dure 2h40) ; tout autant fresque intime réaliste que peinture d’une Turquie contemporaine assoiffée de modernité mais encore quelque peu engoncée dans les habits de l’archaïsme, le long métrage de Demirkubuz fait montre d’une rigueur d’écriture et d’un courage certain qui en font une œuvre à ne pas négliger. »

Une très belle surprise

Sorti en 2026

Ma note: 17/20