“Digger” d’Alejandro González Iñárritu

Par Boustoune

Digger, c’est le prénom du personnage principal du nouveau film d’Alejandro González Iñárritu. Digger Rockwell (Tom Cruise) est un milliardaire texan qui a fait fortune dans l’extraction pétrolière, comme ses aïeuls avant lui. En 1917, son grand-père a acheté une pelle pour 10 cents et a creusé deux semaines durant, jour et nuit, avant de trouver du pétrole et de créer l’entreprise qui, un peu plus tard, deviendra l’empire familial. Plus de cent ans après cette ruée vers l’Ouest, Digger perpétue la tradition familiale, mais plus au nord. Il exploite notamment un gisement au Groenland, un forage autorisé temporairement suite à un “deal” avec les autorités groenlandaises. Ces dernières ne semblent pas très enclines à renouveler la concession, donc le milliardaire met le paquet pour piller le sol tant qu’il peut – 6 millions de barils/jour, quand même… Ah, quand on a l’esprit pionnier, on continue de creuser, encore et encore… Même si on creuse sa tombe, lentement mais sûrement, et celle de l’humanité avec.

Le récit ne tarde pas à annoncer la catastrophe. Digger a à peine le temps de s’occuper de son chat, un félin presque quadragénaire qui a l’air mal en point, qu’il est déjà assailli d’appels. Parmi ceux-ci, une communication urgente en provenance du site de forage groenlandais. Le technicien cherche à l’alerter sur la menace qui pèse sur le site. Une fissure est apparue dans la glace, il y a quelques semaines. L’équipe a envoyé de nombreuses alertes, photos et vidéos à l’appui, mais Digger les a ignorées. Tant que le site tenait la cadence de production, il n’avait pas besoin de s’inquiéter. Mais désormais, la fissure s’est transformée en faille. Du méthane s’en échappe, faisant peser une menace sur l’équipe. Le milliardaire se montre inflexible. Hors de question de fermer un site aussi productif. Il raccroche au nez du malheureux technicien qui, hélas, avait raison de s’alarmer. A peine dix minutes après, d’autres conseillers viennent lui rendre visite, pour lui annoncer que le site… a explosé, causant la mort de la vingtaine de personnes qui y travaillaient. Le milliardaire accuse le coup, mais plus en pensant à ses pertes de profit qu’au sort de ses employés.
Mais les ennuis ne font que commencer. L’explosion a provoqué la séparation d’une partie de la plateforme glaciaire et cet iceberg gigantesque, baptisé Judy, dérive en direction de l’Europe du Nord. Le docteur Ganesh (Riz Ahmed), conseiller scientifique de Digger, lui conseille d’organiser en urgence une réunion avec le président des Etats-Unis et son staff, car selon ses calculs, la collision de ce bloc de glace avec les côtes norvégiennes risque de provoquer des tsunamis dans de nombreux pays européens. Une telle catastrophe risque de provoquer, outre des milliers de morts, quelques tensions géopolitiques entre les Etats-Unis et les pays du “Vieux continent”…

Le récit s’attache essentiellement à suivre les efforts du milliardaire d’abord pour essayer d’étouffer l’affaire, puis pour se prémunir de la vindicte populaire et sauver sa peau, d’autant que la chaîne de catastrophes naturelles ne s’arrête pas à cet incident dramatique. Le film fonctionne bien parce qu’il s’appuie sur des éléments crédibles, et des comportements malheureusement très humains. En revanche, le ton utilisé risque de désarçonner plus d’un spectateur, y compris les habitués du cinéma d’Iñárritu. Si ses oeuvres ne sont pas toutes ancrées dans le réalisme pur et dur – Birdman et Bardo, notamment, ont même un côté onirique ou fantastique – et peuvent contenir des éléments humoristiques, elles sont généralement à catégoriser comme des drames. Digger est au contraire une satire, ou plutôt, une farce. Les personnages sont outranciers, caricaturaux à l’extrême, et plusieurs éléments jouent ouvertement la carte du grotesque. Il faut être armé pour supporter cela, car les curseurs sont poussés assez loin. Cela commence avec ce chat agonisant, sur lequel le milliardaire fait de l’acharnement thérapeutique alors que sa maison est truffée de trophées de chasse, d’animaux empaillés et de descentes de lit en mode “Animaux du monde”. Puis ses réunions matinales mouvementées, où il échange successivement, en pyjama/santiags, avec la plateforme groenlandaise, Ganesh, le vétérinaire ou sa soeur, Emma (Sandra Hüller), qui prépare l’introduction en bourse de sa société, une entreprise de technologies destinées, ironie du sort, à limiter le réchauffement climatique. La réunion avec le président des Etats-Unis et ses faucons, assemblée de vieux mâles WASPs, est aussi un sommet de gaudriole politicienne.
Le ton est celui d’une comédie, mais le propos est tout sauf risible. La planète se réchauffe et le fond de l’air effraie.

Même si on est dans de la science-fiction et que le film se déroule quelques années après 2030, Alejandro González Iñárritu fait clairement allusion à des personnalités de notre temps et à leurs actes délétères.  Difficile de ne pas penser à Donald Trump et ses ambitions d’annexion du Groenland, aux velléités de certains milliardaires d’aller exploiter les minerais et les ressources fossiles dans des zones jusque-là préservées (Arctique, Antarctique, fonds marins, voire même la Lune ou Mars…), aux va-t-en-guerre qui ne pensent qu’à utiliser leurs nouveaux jouets de destruction massive. Le cinéaste mexicain cherche à secouer le spectateur et lui faire prendre conscience de l’imminence d’une catastrophe climatique dont nous pouvons déjà constater plusieurs signes avant-coureurs, entre canicules et inondations, tornades, glissements de terrain et tsunamis. Il veut aussi inciter chacun à se remettre en question, notamment avec le discours de son personnage face à l’assemblée des Nations Unies – ou une entité similaire. Cette longue tirade, sublimée par la performance remarquable de Tom Cruise, est l’un des moments forts de l’oeuvre. Digger, plutôt que d’essayer de nier sa responsabilité, enfonce le clou et affirme que cette catastrophe n’est qu’un modeste tribut à payer pour continuer de satisfaire au confort du plus grand nombre. Il pointe la responsabilité des différents participants au meeting, qui pestent contre les méchantes compagnies pétrolières et gazières, mais demandent de plus en plus d’énergie pour faire fonctionner leurs voitures, leurs moyens de transports, leur climatisation, leur chauffage, leurs téléphones dopés à l’IA et les data centers qui vont avec. Le discours est plein de cynisme et de morgue, mais quelque part, il n’a pas tout à fait tort. Nous, citoyens occidentaux, apprécions nos vies confortables et ne sommes pas spécialement disposés à y renoncer. Nos sociétés reposent sur une logique de croissance, de production de biens et de génération de richesses, alors que le bon sens pousserait plutôt à aller vers de la décroissance. Evidemment, il n’est pas question de revenir à l’âge de pierre, mais sans doute certaines dérives quant à l’utilisation des ressources naturelle de la planète pourraient être évitées.
Attention, le cinéaste ne cherche pas à donner des leçons. Il invite juste à réfléchir sur l’état de notre monde et les dangers qui nous guettent.

Pour autant, il ne semble pas croire à l’effondrement total de la société. C’est peut-être le sens du second arc narratif du film, un récit dans le récit qui remet en perspective toute l’histoire de Digger et la crise internationale qu’il occasionne. Là, le cinéaste mexicain semble mettre en avant le rôle de l’art – notamment le théâtre, le cinéma – dans le quotidien des individus. Partager des émotions dans une salle, rire de choses graves, pleurer de joie, ressentir une vibration collective est et sera toujours un moyen de cimenter les êtres humains, de les faire appartenir à une collectivité, de faire société. L’art permet de documenter des choses du passé, de faire réfléchir à l’avenir, de lutter contre les dérives des puissants et de porter le combat des sans-grades. Il y a tout cela dans ce segment du film, même si c’est un mince motif d’espoir dans un univers sombre et déprimant, entre autoritarisme et pauvreté.

Au-delà de cela, Digger est encore une formidable démonstration de cinéma de la part d’Alejandro González Iñárritu. Il est truffé de plans-séquences époustouflants – sans toutefois égaler la virtuosité technique de Birdman ou The Revenant – qui ne sont nullement gratuits. Ils accompagnent un monde toujours en mouvement, toujours en croissance, en marche vers une apocalypse inéluctable. Si le mouvement n’est pas associé à la caméra, il se trouve dans le ballet incessant, digne d’un vaudeville, des personnages gravitant autour de Digger. Parfois, la caméra prend aussi du recul, pour autoriser des plans saisissants, particulièrement signifiants et valorisant les décors magnifiques concoctés par Dennis Gassner, Richard L. Johnson et Anna Pinnock (qui avait déjà signé ceux de The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, auquel on pense parfois ici en raison de l’empilement d’éléments surréalistes et du côté artisanal de certains effets). Difficile d’oublier cette antichambre où Digger et Ganesh attendent leur moment d’aller à la tribune face à la foule hostile, avec des murs qui prennent l’eau et une orchidée qui s’étiole de minute en minute, ou l’ouverture du film, qui montre des plans de nature se fondant en une sorte de tableau dans la chambre de Digger. Deux plans qui décrivent une nature désormais réduite à une image d’Épinal, un lointain souvenir.
Cela semble simple, parfois, ou au contraire trop lourdement appuyé, mais tout ceci obéit néanmoins à un travail artistique très précis et minutieux, auquel contribue aussi la mise en lumière d’Emmanuel Lubezki.
De la même façon, Iñárritu réussit à tirer le meilleur de ses acteurs, malgré le côté outrancier des personnages et des situations. Bien sûr, il y a les numéros imposants de Tom Cruise, John Goodman (formidable en président des Etats-Unis fatigué) ou Riz Ahmed, mais chaque personnage réussit à trouver sa place dans le dispositif. Chacun peut briller, le temps d’une scène ou même d’une simple expression (la mère de Digger, par exemple, qui s’exprime par moues ou onomatopées amusantes).

Il est clair que Digger va diviser les spectateurs. Ceux qui ne réussiront pas à accepter ce dispositif gigogne singulier ou qui refuseront son apparence de farce grotesque risquent fort de ne pas être à la fête. Les autres pourront apprécier l’ampleur de l’oeuvre, ses fulgurances visuelles et le jeu des acteurs. Pour autant, ce n’est pas un film très aimable, à cause de son message alarmiste et du fond très sombre et amer de sa conclusion (il faut bien un plan-séquence de plus pour supporter cela).
Mais que l’on aime ou pas, c’est malgré tout une véritable leçon de cinéma, donnée par l’un des meilleurs réalisateurs contemporains.


Digger
Digger

Réalisateur : Alejandro González Iñárritu
Avec : Tom Cruise, Riz Ahmed, John Goodman, Sandra Hüller, Michael Stuhlbarg, Jesse Plemmons, Burn Gorman, Sophie Wilde, Danny Kirrane
Genre : Farce-catastrophe
Origine : Etats-Unis
Durée :
Date de sortie France : 30/09/2026

Contrepoints critiques :

”Derrière cette fable en apparence grand-guignol et simpliste, Alejandro Gonzalez Iñarritu signe un film complexe, qui questionne avec âpreté le monde contemporain”
(Laurence Houot – Franceinfo Culture)

”La farce catastrophe sur fond d’extinction prochaine de l’humanité nous sert dans un ragoût indigeste un propos aussi vain qu’inutile.”
(Elisabeth Franck-Dumas – Libération)

Crédits photos : copyright Warner Bros