« Kraken » de Mohamed Chabane & Théo Jourdain-Rhodes

KrakenLe kraken, c’est un monstre tentaculaire issu des légendes scandinaves, une sorte de calamar géant qui s’attaquait aux bateaux et aux navigateurs égarés pour les entraîner dans les profondeurs aquatiques. Le film éponyme de Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes se déroule en banlieue parisienne, dans une cité de l’Essonne. Côté mer, c’est plus calme… On a peu de chance d’y trouver des marins. En revanche, cela pullule de lascars, de dealers ou de keufs, qui viennent parfois faire des rondes pour rétablir un semblant d’ordre. Le seul kraken du coin est l’oeuvre d’un street artist, qui l’a graffé sur la passerelle menant à une tour HLM. Cette dernière est aujourd’hui à l’abandon après avoir subi un incendie, quelques années auparavant.
Il n’y a pas de calamar géant à l’intérieur, mais la tour semble bien abriter une entité mystérieuse, tout aussi meurtrière.
On le constate dès la première séquence. Un veilleur de nuit, intrigué par la lumière allumée dans un appartement situé dans les derniers étages de l’immeuble, part faire une ronde dont il ne reviendra pas. Il est attaqué par l’occupant des lieux, assommé et traîné de force vers les entrailles du bâtiment. À cette disparition s’ajoute celle d’un policier, que ses collègues recherchent activement.

Quelques jours plus tard, Idriss (Alassane Diong), un jeune de la cité, sort de prison, décidé à laisser derrière lui ses anciennes activités et sa vie de voyou. Il veut retrouver son ex, Melia (Manon Bresch), et démarrer une nouvelle vie. Il réclame son dû à son ancien boss, Mam’s (Gazo), le caïd de la zone, mais celui-ci, en échange, lui demande un dernier service : chasser l’occupant de la tour, par la force s’il le faut. Idriss refuse. Alors, Ouss (La Mano 1.9), l’un de ses hommes de main, décide d’y aller pour prouver sa valeur. Il entraîne dans son sillage Marvin (Bilel Chegrani), le frère de Melia, un youtubeur qui veut filmer la tour comme si elle était hantée. Il a du pif, il a senti que cette visite allait être riche en sensations. Il n’a juste pas mesuré à quel point…
Quand elles réalisent que Marvin a suivi Ouss et pénétré dans l’immeuble, Melia et sa copine Layla (Lucie Charles-Alfred) sollicitent l’aide d’Idriss pour le ramener avant qu’il ne commette une bêtise. Le trio pénètre à son tour dans le bâtiment, et s’y retrouve bientôt piégé, proie d’un tueur impitoyable.

Les tours HLM constituent un décor idéal pour les films d’horreur et les thrillers, avec leurs longs couloirs mal éclairés, leurs portes faciles à enfoncer et leurs ascenseurs toujours en panne. Au cours des dernières années, l’une a servi d’hébergement à des araignées mutantes et agressives (Vermines), une autre a été la cible d’un brouillard mortel (La Tour), une troisième a été assaillie par des morts-vivants affamés (La Horde). Outre-Manche, on a vu un brave homme confronté à des sauvageons, entre junkies et créatures démoniaques (Citadel) et une bande de jeunes repousser une invasion extraterrestre (Attack the Block). La “Tour du Kraken” vient s’ajouter à cette liste, même si ici, le tueur (Guillaume Gouix), crackhead plutôt que kraken, n’a rien de surnaturel. Il n’en est pas moins dangereux et sauvage, comme en témoigne la violence des meurtres commis. Pas un personnage ne sortira indemne du bâtiment. L’homme sait varier les plaisirs pour éliminer ceux qui cherchent à le déloger de son antre : pieds, poings, flashball, couteau, fourchette, et même un… frigo (c’est violent). Les personnages piégés dans le bâtiment doivent être constamment sur le qui-vive, car la tour abandonnée n’est évidemment pas éclairée et chaque recoin peut servir de cachette à l’assassin. Ils vont devoir garder la tête froide pour espérer s’en sortir, voire espérer garder leur tête tout court… (c’est violent, on vous dit. Le film est assez logiquement interdit aux moins de 16 ans). L’ensemble est bien mené et fonctionne parfaitement. Les cinéastes réussissent très vite à créer une ambiance angoissante et à rendre leurs personnages attachants. On ne s’attendait pas à une telle maîtrise pour un premier long-métrage, d’autant qu’à l’origine, Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes viennent essentiellement du milieu du clip musical. Le second avait bien réalisé deux courts-métrages (Finistère et Mab an Tarz – Fils de l’écume, autour de la mer, des bateaux et des pêcheurs, mais sans kraken), mais les seules collaborations du duo étaient pour des séries (ReuSSS et Young Millionnaires) n’ayant à priori aucun lien avec le thriller horrifique.

On sent que les cinéastes connaissent tous les codes du genre et ne se privent pas pour les appliquer, afin de créer des effets saisissants. Ceci étant dit, ils auraient malgré tout pu se passer de certains effets faciles, comme le coup du tueur increvable à la Jason Voorhees ou Michael Myers. L’occupant de la tour semble en effet refuser de trépasser malgré les nombreuses blessures reçues (oui, il morfle aussi, le crackhead… C’est violent, on vous dit !).
Parmi les défauts, on reprochera quelques petites incohérences – les policiers qui cherchent leur collègue et ne pensent pas à fouiller l’immeuble, le chien qui se volatilise… – et quelques moments où la topologie des lieux devient un brin confuse, où l’on ne sait plus trop à quel étage on se trouve. Cela n’altère nullement le suspense et la force de cette petite série B bien ficelée, qui prouve que le cinéma de genre français est inspiré et prolifique. On ne va pas s’en plaindre, après plusieurs années d’essais plus ou moins ratés.


Kraken
Kraken

Réalisateurs : Mohamed Chabane, Théo Jourdain Rhodes
Avec : Manon Bresch, Bilel Chegrani, Alassane Diong, Guillaume Gouix, Lucie Charles-Alfred, Gazo, La Mano 1.9
Genre : La banlieue, c’est pas rose, la banlieue c’est morose
Origine : France
Durée : 1h35
Date de sortie France : 29/09/2026

Contrepoints critiques :

”Un premier long métrage solide, qui maîtrise les codes et qui s’en donne à cœur joie dans le sang et la violence. Un huis clos tendu et un divertissement jouissif.”
(La rédaction – Konbini)

”Séquences gores, ambiance pesante, “Kraken” en met plein les yeux mais le premier long-métrage de Chabane et Jourdain Rhodes s’abîme dans sa propre mécanique.”
(Simon Besnard – Les Inrockuptibles)

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