[Venise 2026] “Jupiter” d’Alexandre Smia

Par Boustoune

[Hors Compétition]

De quoi ça parle ?

Du président de la République, Paul Archambault (Denis Ménochet), confronté à un emballement du conflit ukrainien et contraint à un choix cornélien.
Dans cette dystopie, très proche de la situation géopolitique actuelle, la Russie a tenté d’envahir l’Ukraine en progressant militairement dans le Donbass, mais l’opération qui ne devait durer que quelques jours s’est transformée en une guerre interminable. Le peuple ukrainien se montre résilient et ne cède pas. Toute ressemblance avec des faits réels est parfaitement volontaire et délibérément terrifiante…
Un jour, un attentat contre Chernov, le Poutine de l’intrigue, est déjoué de très peu. Le président russe est blessé mais survit. Est-ce l’acte d’un terroriste ukrainien, d’un opposant interne au régime ou une mise en scène opérée par les Russes eux-mêmes ? Difficile à dire. Toujours est-il qu’en représailles, Chernov pose un ultimatum à l’Ukraine et son président, Kovalenko – l’équivalent fictionnel de Volodymyr Zelensky. Si le pays ne capitule pas d’ici 48 h, il subira l’envoi de missiles nucléaires.
La France, alliée de l’Ukraine, ne peut pas laisser passer cette escalade verbale. Archambault convoque les principaux responsables politiques du pays et ses conseillers militaires au PC Jupiter, la salle de réunion hautement sécurisée où se prennent les décisions stratégiques importantes. Il fait monter d’un cran le niveau d’alerte et, comme cela se pratique dans ce genre de cas, rappelle que la France est aussi dotée d’un arsenal nucléaire dont elle peut se servir pour riposter à d’éventuelles attaques contre elle ou ses alliés. Généralement, cette dissuasion suffit pour faire revenir chaque partie à davantage de diplomatie et de sagesse, car personne n’a vraiment envie de déclencher un conflit nucléaire globalisé qui mènerait l’humanité à sa perte. Mais Chernov, cette fois-ci, se montre déterminé à anéantir Kiev et place Archambault dans une situation délicate.
Les autres puissances occidentales, conscientes de la folie de Chernov, hésitent à suivre l’escalade. Certains suggèrent de sacrifier Kovalenko ou d’abandonner tout soutien à l’Ukraine. Autour d’Archambault, on constate les mêmes divisions, et des avis radicalement opposés quant à la marche à suivre. Le président, lui, est déterminé à maintenir son opposition à la Russie. Il a donné à Kovalenko sa parole quant à un soutien sans faille de la France et sait qu’après l’Ukraine, la Russie attaquerait d’autres pays européens. Reculer serait de surcroît une humiliation infligée par Chernov. Alors, il tient bon. Mais jusqu’où cela peut-il le mener ? Dans la balance, il y a beaucoup de vies en jeu, et l’avenir du monde…

Pourquoi on demande la non-prolifération ?

Ça suffit! Déjà, l’an dernier, Kathryn Bigelow a cherché à foutre les jetons à tout le monde avec son A House of Dynamite, racontant la gestion d’une potentielle attaque nucléaire sur le sol américain et montrant le peu de temps disponible pour prendre les décisions adéquates en matière de riposte, évacuation, organisation des services d’urgence. Mais le propos était hypothétique, non relié à une menace imminente. La cinéaste cherchait à inciter les différentes nations du monde à respecter les traités de non-prolifération et à aller plus loin en matière de désarmement, pour éviter qu’un bug, un piratage ou l’intervention d’une IA non-contrôlée ne provoque un jour une apocalypse nucléaire.
Ici, Alexandre Smia situe la menace en France, dans un contexte réaliste, d’une actualité brûlante, et il veut nous traumatiser. Comme dans ce scénario, la Russie n’est pas parvenue, plus de quatre ans après le début de l’invasion de l’Ukraine, à annexer totalement le Donbass. Malgré des attaques massives de missiles et de drones, les Ukrainiens résistent et tiennent tête à leur agresseur. Ils réussissent fréquemment leurs attaques contre les infrastructures pétrolières et énergétiques russes, ce qui provoque la colère du Kremlin. Poutine essaie de diviser les dirigeants européens pour isoler l’Ukraine et empêcher que des aides supplémentaires soient votées en faveur de son ennemi. Il sème la zizanie en perturbant des élections démocratiques, en diffusant des fake news, et essaie d’instaurer un climat de peur en testant fréquemment les pays de l’OTAN ou de l’Union Européenne avec des incursions de drones ou des violations de l’espace aérien. Rien n’indique, à ce stade, qu’il puisse recourir à l’arme nucléaire, même s’il a plusieurs fois utilisé un vocabulaire sans équivoque. Cependant, il serait bon de ne pas lui donner ce genre d’idée. S’il se sentait acculé, Poutine serait tout à fait capable d’utiliser son arsenal colossal sur ceux qui se mettent en travers de sa route.

Le film d’Alexandre Smia joue avec cette idée. Cela donne évidemment un thriller terrifiant car ultra-réaliste. De ce point de vue là, il est très réussi, d’autant qu’il s’appuie sur une brochette d’acteurs remarquables : Denis Ménochet, parfait en président vacillant, tiraillé entre orgueil et responsabilité ; André Dussollier, crédible en haut officier chargé de guider ses décisions ; Reda Kateb, Ella Rumpf, Dominique Blanc, Frédéric Pierrot, Céline Sallette, regroupés autour de la table du PC Jupiter. C’est bien mené, filmé avec soin par Nicolas Loir, monté au cordeau par Pierre Deschamps. Les effets sonores et la musique permettent d’accentuer la tension. Techniquement et artistiquement, c’est irréprochable. Après, le scénario et son contenu nous semblent bien plus discutables. La pertinence d’un tel film, en ce moment, avec les échéances qui s’annoncent est problématique.

Le cinéaste montre un président français au pouvoir limité, presque humilié par le président russe, isolé au sein d’une UE incapable de prendre des décisions et de parler d’une seule voix. Il expose les désaccords avec les Etats-Unis en pleine dérive trumpienne. Il décrit la politique française comme un nid de guêpes, avec des personnes incapables de s’entendre autour de sujets de cette importance stratégique, dépeint une armée en proie à un manque de moyens. Le portrait n’est pas réjouissant du tout. Assez réaliste peut-être, admettons-le. Mais est-ce bien raisonnable d’exposer à ce point nos faiblesses aux regards extérieurs ? Est-ce bien le moment d’agiter ces sujets anxiogènes dans le contexte de tensions géopolitiques actuelles et à quelques mois des élections présidentielles (1) ?
A qui s’adresse le film ? Quel est le but du cinéaste ? Faire peur à la population ? Pas besoin, hein… Il suffit de regarder les informations.
Interroger sur le manque de moyens dont dispose la France ? La faiblesse de son arsenal par rapport aux Russes, aux Chinois, aux Américains ? Et après ?
D’accord, le film rappelle bien que le président de la république est aussi garant de la sécurité du pays et le principal décisionnaire pour lancer une frappe nucléaire. Autant dire que ce n’est pas un pouvoir à laisser entre n’importe quelles mains et qu’il vaut mieux tenir les fous furieux ou les incompétents à l’écart de l’Elysée. Mais en pointant du doigt tout ce qui ne va pas, les insuffisances politiques du pouvoir en place, c’est aussi faire campagne, indirectement, pour des partis dont les programmes électoraux en matière de relations internationales sont beaucoup plus sujets à caution.

On veut bien frissonner au cinéma, mais pas dans la vraie vie. Et la perspective de voir arriver au pouvoir des partis extrémistes prompts à abandonner les Ukrainiens à leur triste sort et saborder définitivement des années de relations diplomatiques avec des pays alliés est tout aussi effrayante que la menace nucléaire russe. Que Jupiter nous en garde !

(1) : La sortie du film en France est prévue le 18 novembre 2026

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