[Venise 2026] “What Belongs to Others” de Grzegorz Dębowski

Par Boustoune

[Orizzonti]

De quoi ça parle ?

D’une jeune cambrioleuse, Kasia (Monika Sabina Kwiatkowska), qui, après l’arrestation de son compagnon et complice, Darek (Robert Mania), se retrouve à la rue, expulsée de leur logement. Elle doit emménager dans un appartement vacant qu’elle a repéré un peu plus tôt dans la journée, lors d’une série d’effractions, et dont la porte n’était pas fermée à clé. Enfin, “vacant”, oui et non… Disons que son propriétaire n’en aura plus besoin, mais qu’il est encore présent dans la salle de bain, oscillant à 40 cm du sol…
Comme l’appartement regorge d’objets appartenant au défunt, Kasia continue de faire ce qu’elle a appris auprès de Darek : elle tente de les refourguer à un mont-de-piété. Hélas, le propriétaire du magasin, pas dupe quant à leur provenance, ne lui propose que des sommes dérisoires, loin de suffire pour envisager une nouvelle vie.
Au bout d’un moment, la cohabitation avec le défunt n’est plus possible et Kasia décide d’appeler la police pour faire enlever le corps. Pour conserver l’appartement et toucher l’assurance-vie du malheureux, elle se fait passer pour sa petite amie. Cette escroquerie la contraint à rencontrer plusieurs proches du disparu : sa mère, qui perd un peu la boule, sa soeur, avec qui il n’entretenait plus qu’une relation distante, et son ex-femme, qui nourrissait vis-à-vis de lui une certaine rancoeur.

Pourquoi on donne les clés à Grzegorz Dębowski ?

Au départ, What Belongs to Others semble osciller entre le drame social et le film noir. Kasia semble engluée dans la petite délinquance, chaque pas la faisant progresser un peu plus vers la prison. On ne connaît pas trop son histoire, mais elle semble subir la mauvaise influence de Darek, un sale type, autoritaire et abusif, qui la tire vers le bas. C’est toujours elle qui doit faire le sale boulot, prendre des risques en pénétrant dans les appartements pour y commettre ses larcins. C’est elle, encore, qui doit faire face à leur logeuse quand celle-ci vient réclamer les arriérés de loyer et constater les dégâts causés dans l’appartement, avant leur expulsion. Il se contente de toucher l’argent et de la rudoyer pour qu’elle en fasse plus. Paradoxalement, c’est en cherchant à lui faire plaisir, volant un flacon de parfum à l’étalage, qu’il se fait pincer par la police. Dans un premier temps, un peu paumée, la jeune femme ne s’écarte pas du seul schéma qu’elle connaît – le vol et la fraude. Mais peu à peu, elle apprend à s’émanciper de la tutelle de Darek, au point de refuser de payer sa caution. Dans l’appartement du défunt, elle trouve une forme de stabilité, d’apaisement, un début de vie normale. En rencontrant ses proches, elle se trouve aussi une famille de substitution – un peu particulière, certes, et ne baignant pas vraiment dans la joie. Sa présence semble ressouder les personnes qu’elle croise, recréer un lien entre le défunt et ses proches.

Petit à petit, d’autres perspectives s’ouvrent à elle. Au début, c’était une imposture, un acte crapuleux. Puis cela devient un rôle à jouer, quelque chose qu’elle fait autant par intérêt que par envie d’en savoir plus sur le défunt et son rapport aux autres. Enfin, elle finit par se métamorphoser elle-même, en changeant de vêtements et en soignant son apparence. Imperceptiblement, elle quitte la misère pour une classe sociale un peu plus élevée. Ce faisant, Kasia opère une mue complète, trouvant même une sorte de rédemption dans la dernière partie du film. Sa métamorphose est semblable à celle du film de Grzegorz Dębowski, où le drame sordide se transforme progressivement en une fable lumineuse. Le cinéaste cite Frank Capra comme l’une de ses influences, mais le décor et le côté austère nous ramènent bel et bien en Pologne, où d’autres auteurs ont pu nourrir le film. On pense notamment au cinéma de Krzysztof Kieślowski, dont l’ombre plane sur cette oeuvre qui associe critique sociale, thématiques morales complexes et intimes, ainsi qu’une lueur d’espoir et de bienveillance qui fait du bien au milieu d’oeuvres plus pesantes.

Le cinéaste réussit à trouver l’équilibre tout au long de ce récit surprenant, en s’appuyant à la fois sur la situation, le suspense qui en découle – Kasia va-t-elle être démasquée ? Va-t-elle être rattrapée par son passé de délinquante ? – et sur le personnage principal, campé par Monika Sabina Kwiatkowska. L’actrice avait déjà joué un second rôle dans le précédent long-métrage de Dębowski, Next to Nothing, et sa prestation lui a donné envie de lui confier le rôle principal du film. Belle inspiration : elle est parfaite dans le rôle de cette femme qui retrouve à la fois dignité et humanité.
Les autres comédiens sont au diapason : Robert Mania incarne un Darek désagréable à souhait, que l’on adore voir remis à sa place par Kasia ; Ewa Pająk, Martyna Rozwadowska et Jadwiga Grygierczyk incarnent les femmes de la vie du défunt, qui trouvent une forme d’apaisement auprès de Kasia.

Le film se permet même une jolie scène, en fin de récit. Au cours des funérailles, la mère du suicidé demande, dans un moment d’absence, à pouvoir danser. Tout le monde est un peu gêné et ne sait comment réagir à cette demande farfelue. Kasia la prend en charge, esquisse quelques pas de danse avec elle, au grand soulagement de tous. Toute l’humanité des personnages se dégage de cette scène toute simple et est assez emblématique de la tonalité de ce joli récit.
On donne volontiers les clés à Grzegorz Dębowski pour signer d’autres films aussi sympathiques que celui-ci.

Crédits photos : Images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema