[Orizzonti]
De quoi ça parle ?
D’une famille iranienne sur le point de déménager, car leur quartier est en train d’être rasé, et qui, subitement, se retrouve en pleine tourmente.
Rashid et les siens ont attendu la dernière minute pour quitter les lieux. Les bulldozers sont déjà à l’oeuvre sur les maisons voisines et tous les anciens occupants de la rue sont déjà partis. Mais ce départ tardif n’est pas de leur fait. La famille attendait de leur ancien logeur le remboursement de leur “rahn”, l’important dépôt de garantie nécessaire à la location d’un logement, pour pouvoir prendre possession de leur nouveau logement. La somme enfin versée, les occupants préparent leurs cartons. Cependant, plusieurs évènements vont bouleverser leurs plans.
Déjà, Rashid, gardien de prison modèle, au comportement professionnel et apprécié des détenus, est soupçonné d’avoir favorisé l’évasion d’un prisonnier. Le dépôt de garantie qu’il a reçu via un intermédiaire en lien avec le fugitif, le rend suspect de corruption et de collusion avec le malfrat. Il est emprisonné de façon provisoire et sa libération est sujette à caution.
Il pourrait bien sûr piocher dans le dépôt de garantie qu’il a reçu. Le problème, c’est qu’une partie de la somme a déjà été dépensée par sa fille aînée, Ensi (Laleh Marzban), pour acheter un billet pour la Turquie. La jeune femme, qui rêve de devenir mannequin, a en effet été repérée par une agence, qui lui offre une opportunité d’emploi unique. Ensi est prête à tout pour réaliser ce rêve, d’autant qu’elle vient d’apprendre une nouvelle beaucoup moins réjouissante : elle souffre d’un cancer qui nécessiterait une opération chirurgicale assez urgente, donc des fonds supplémentaires que la famille, modeste, ne possède pas. Ensi n’a prévenu personne de sa maladie. Elle ne veut pas inquiéter ses proches, qui ont d’autres problèmes à gérer. En revanche, elle a mis au courant sa mère, Zinat (Rina Raminfar) et sa soeur cadette, Janan (Elena Khakbazan) de son envie de partir en Turquie pour tenter sa chance. Ensi a déjà fait quelques photos en Iran, mais ni les conditions de shooting (voilée, couverte, sans possibilité de poser de façon libre), ni le salaire, ne correspondent à ses aspirations professionnelles. Si Ensi parvient à décrocher quelques contrats en Turquie, cela pourrait d’une part lui permettre de gagner de quoi mettre à l’abri sa famille pour un bon moment, et d’autre part lui ouvrir grand les portes du mannequinat professionnel international, qui la fascine depuis l’enfance.
Les trois femmes ont pris le parti de garder tout cela secret, par peur de la réaction de Rashid, très conservateur et un peu trop protecteur envers ses filles. Zinat avait prévu de lui annoncer une fois la jeune femme dans l’avion, quand il n’aurait plus la possibilité de faire un esclandre. Evidemment, quand Rashid découvre les projets de sa fille, il entre dans une rage folle. Il veut bien être accusé à tort, condamné et même emprisonné, mais il refuse de voir sa fille partir loin de lui, surtout pour exercer une profession à laquelle il ne comprend rien, sauf que les mannequins occidentaux posent souvent dans des tenues indécentes, interdites par la morale religieuse.
Une fois sorti de prison, il perd complètement les pédales et entraîne toute la famille dans sa folie.
Pourquoi les fondations sont solides ?
Mohsen Gharaei a probablement vu et revu Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof. Comme dans ce long-métrage, Prix Special à Cannes en 2024, Moragheb filme une famille au bord de l’implosion après que le père, employé du régime en pleine tourmente professionnelle et confronté aux velléités d’émancipation et de liberté de ses filles, tente de réaffirmer son autorité à la maison, ou du moins ce qu’il en reste. Le coup de folie de Rashid est soudain et prend un tour inquiétant à mesure que le récit progresse, comme celui d’Iman, le personnage central du film de Rasoulof. Bien sûr, on peut, comme en ce dernier, y voir également une allégorie de l’Iran d’aujourd’hui : un pays qui souffre de ses traditions patriarcales, de ses dogmes, de son contexte économique et social compliqué, qui est rongé par la corruption et les comportements autoritaires et, enfin, ne laisse aucune autre possibilité à ses enfants que de fuir à l’étranger, en quête d’une vie meilleure.
Disons-le tout de suite, le long-métrage de Mohsen Gharaei est moins subtil que Les Graines du figuier sauvage. Le cinéaste ne fait pas dans la dentelle avec cette fable morale qui est un peu chargée en mélodrame et qui force un peu les situations. La démonstration est un peu schématique, mais c’est souvent le cas dans les films iraniens. Leurs auteurs doivent trouver les moyens de faire passer leurs messages en contournant la censure, et n’ont parfois pas d’autre levier que d’appuyer lourdement sur les symboles et les métaphores.
Ici, donc, l’Iran est semblable à la maison de cette famille : un foyer transformé en prison, dont il est impossible de sortir ; un endroit qui devrait être un lieu de joie et de partage, mais qui abrite en fait beaucoup de désespoir ; une bâtisse isolée, abandonnée de tous, soumise à la menace d’une destruction complète. L’Iran est aussi semblable au corps d’Ensi, qui peut être considéré, selon les points de vue, comme rongé par un mal insidieux ou, au contraire, transformé par des cellules qui se rebellent, s’organisent et menacent l’ordre établi.
On vous avait prévenus, l’allégorie n’est pas des plus subtiles. Le film, en revanche, fonctionne très bien, grâce à la tension que le cinéaste parvient à instiller tout au long du film. Si bon nombre de films iraniens adoptent un rythme lent et un style contemplatif, ce n’est pas le cas ici. Le spectateur est immédiatement plongé dans l’intrigue et assiste, assez effaré, à la dérive de Rashid, s’inquiétant du sort des différents personnages qui l’entourent. L’homme, de prime abord, semblait pourtant une personne honnête, généreuse et aimante. Bien sûr, il travaille au service du pouvoir, en tant que gardien de prison, dont les cellules sont pleines d’innocents et d’opposants au régime des mollahs, mais il a l’air d’être correct avec les détenus, n’hésitant jamais à leur faciliter l’existence. Il obéit aux règles imposées par le pouvoir religieux, mais laisse aussi à ses filles une certaine liberté au sein du foyer. Sa dérive vers une sorte d’autoritarisme est donc assez inattendue, même si elle résume bien, finalement, cet héritage patriarcal autour duquel le régime s’arc-boute.
Dans le rôle, Farhad Aslani, acteur vu notamment chez Saeed Roustayi (Leila et ses frères, La Loi de Téhéran), se montre absolument parfait, avec sa présence massive, imposante, tantôt véritable boule de violence et de colère, tantôt bête blessée, assommée par le désespoir. En contrepoint, le film s’appuie sur trois comédiennes épatantes, encore inconnues du public occidental : Rina Raminfar, Elena Khakbazan et, surtout, Laleh Marzban, à qui le jury Orizzonti a remis le prix d’interprétation féminine. L’actrice incarne la jeunesse iranienne avide de liberté, de paix et d’ouverture au monde. Elle se montre touchante dans le rôle de cette fille aimante, tiraillée entre son attachement à sa famille et sa volonté de vivre ses rêves.
Grâce à ces belles performances, grâce à la mise en scène au cordeau de Mohsen Gharaei et un scénario qui fait habilement monter la tension, Moragheb s’avère être une oeuvre intéressante et haletante.
L’Iran menace peut-être de s’effondrer, mais pas sa cinématographie, grâce à des auteurs engagés et des acteurs passionnés qui continuent de lutter, avec leurs armes, contre l’iniquité du régime et tentent d’apporter un peu d’espoir dans les ténèbres. Les fondations sont solides…
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