[Venise 2026] “Makikiraan Po” de Lav Diaz

Makikiraan po affpro[Hors Compétition]

De quoi ça parle ?

Des méfaits de la colonisation dans l’archipel des Philippines, en 1617, environ un siècle après le débarquement de Magellan (le précédent film du cinéaste).
Le père Enciso (Bart Guingona) a été mandaté par les autorités coloniales espagnoles pour « civiliser » les indigènes d’une région reculée des Philippines. Il est admiré par certains et craint par les autres. En tout cas, il règne en maître sur ce territoire, qu’il entend façonner à sa guise. Sa principale lubie est la construction d’une église au milieu de la jungle. Un architecte, Alejo Smith (Daniel Palisa), vient de Manille pour l’aider à concevoir le plan de la bâtisse. Mais pour construire une église en dur, il faut des matériaux en grande quantité, et donc les acheminer à travers la jungle, sur de grandes distances, sans les moyens de transport modernes. Une tâche ingrate, harassante, usante, voire même dangereuse, qu’Enciso confie bien évidemment aux hommes de la communauté indigène. Nombreux sont ceux qui périssent en chemin, victimes de maladies, d’épuisement, d’accidents de travail avec arrêt immédiat, car fatals, ou encore des attaques du bandit de grand chemin Bari Bari (Yul Servo). Les voies du Seigneur sont impénétrables, mais les veuves de ces malheureux, elles, le sont. Pour les “consoler”, le prêtre leur a fait tâter de son goupillon et a fait tomber enceinte plusieurs d’entre elles, ce qui fait jaser au sein de la communauté.
Enciso, lui, ne voit pas le mal dans ses activités impies. Pour lui, ces femmes sont plus à considérer comme des “guenons” que comme des êtres humains et leur progéniture ne trouve pas vraiment grâce à ses yeux, même quand il en est le père.
Par exemple, il charge Dungwen (Christian Bables), l’un des enfants nés de ces viols, de mener la prochaine expédition pour le chantier de construction de l’église. Sa mission ? Transporter à travers la jungle les blocs de marbre nécessaires à la construction de l’autel. Dungwen n’a d’autre choix que d’obéir aux ordres, alors qu’il ne demandait qu’à vivre paisiblement. Le trajet s’annonce encore plus pénible et dangereux que celui des convois précédents.
Dans le même temps, Babayeng (Isabel Sandoval), une guérisseuse itinérante rétive au christianisme, est arrêtée et emprisonnée sur ordre du prêtre, qui voit d’un mauvais oeil cette persistance des croyances ancestrales locales. Elle est emprisonnée dans une cellule de fortune, au grand dam de son frère, Himamat. Celui-ci essaie de trouver de l’aide auprès des autres indigènes pour pouvoir organiser l’évasion de la guérisseuse.

Pourquoi on reste de marbre ?

Lav Diaz est un cinéaste philippin qui s’est essentiellement fait connaître par des films à la durée-fleuve. Si l’on regarde la liste des films les plus longs de l’histoire, en exceptant les films expérimentaux, l’homme a placé dix films dans le top 40. Il se distingue également par son style composé de longs plans fixes, souvent en noir et blanc et esthétiquement sublimes.
Il s’est révélé au public international à la Mostra de Venise, d’abord avec Death in the Land of Encantos (9h), qui a obtenu une mention spéciale dans la section Orizzonti en 2007, puis avec Melancholia (8h30), l’année suivante, qui a remporté le Grand Prix dans la même section.
Norte, the End of History (4h15) a fait sensation à Cannes en 2013. Puis il a enchaîné les trophées prestigieux : Léopard d’Or à Locarno en 2014 pour From What Is Before (5h40), prix Alfred Bauer à la Berlinale 2016 pour A Lullaby to the Sorrowful Mystery (8h10) et Lion d’Or à Venise la même année pour The Woman Who Left (3h50). Deux ans plus tard, il revient à la Berlinale avec Season of the Devil, un drame musical sur la dictature de Ferdinand Marcos (3h50). Et en 2019, il propose The Halt (4h40), film d’anticipation angoissant, à la Quinzaine des Cinéastes. Bref, quand ses films étaient sélectionnés dans un festival, les cinéphiles pouvaient être certains de passer un long moment en salle, mais en ressortir avec la certitude d’avoir vu une oeuvre importante, tant sur le plan technique que sur le contenu.

Mais, depuis ces coups d’éclat, c’est bien plus laborieux. Lav Diaz tourne toujours autant, au moins un film par an, mais son style commence à lasser, d’autant qu’il pâtit souvent d’un manque de financements – son cinéma n’est pas vraiment “commercial” – et que son inspiration tourne en rond. Genus Pan n’était franchement pas passionnant, When the Waves Are Gone est bien trop long pour un thriller. Quant à Magellan, les premiers retours en sortie de projection ne nous ont pas franchement incités à faire le déplacement.
Makikiraan Po (Let Us Through, Dear Ancestors), son nouveau long-métrage, ne va pas arranger ce sentiment. Sur le papier, l’idée est louable. On comprend ce que le cinéaste philippin a voulu faire : construire un récit complémentaire à son Magellan, tourné en couleurs et articulé autour du personnage de l’explorateur. Ici, il entend montrer, en noir & blanc, le sort des opprimés, des “sauvages” contraints de servir les colons et leurs idées saugrenues, au détriment de leur culture, leurs croyances et leur organisation sociale. Mais à l’écran, que c’est pénible !
Le film ne dure “que” 2h30 – un court métrage pour Lav Diaz… –,  mais semble en durer le double. Si l’on retrouve bien le style du cinéaste, avec ses images léchées qui subliment la nature, ses plans fixes qui s’éternisent, dans lesquels les personnages semblent se fondre dans le décor, le scénario, lui, est assez horripilant. C’est une sorte de Fitzcarraldo sous Xanax, distillant un message convenu sur les méfaits de la colonisation et, sous-entendu, les siècles de souffrance du peuple philippin. C’est lent et ennuyeux au possible, plombé par la répétition des mêmes scènes. Surtout, c’est surjoué de façon épouvantable, entre les méchants colons caricaturaux, les indigènes qui chouinent pendant des heures à propos de leurs malheurs – Himamat, notamment, est insupportable – et le bandit Bari Bari qui cabotine doublement, les yeux ronds et la barbe en bataille.

Il y a bien quelques plans plus beaux que les autres, où le cinéaste s’appuie sur des jeux de lumière saisissants, mais c’est trop peu au regard de la durée de l’oeuvre et de ce qu’elle aurait pu constituer. Il n’y a plus de surprise, ni de finesse, par rapport à ses meilleurs films. On devrait peut-être conseiller à Lav Diaz de calmer un peu son rythme de réalisation stakhanoviste pour prendre plus le temps de soigner les détails, le jeu des acteurs, voire essayer d’autres techniques. Il demeure un cinéaste important du cinéma d’art et d’essai mondial, mais il nous semble avoir besoin de trouver un second souffle, et ce Makikiraan Po en est la preuve assez cruelle.

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