[Venise 2026] “No Paradise if You Are Killed by a Woman” de Halkawt Mustafa

Par Boustoune

[Hors Compétition, Séance de Minuit]

De quoi ça parle ?

D’une jeune femme norvégienne d’origine kurde, Vyan (Avan Jamal), enrôlée comme sniper dans une unité de peshmergas pour libérer Mossoul, aux mains des combattants de Daech, mais surtout pour secourir sa jeune soeur, Helin, mariée de force à un sniper de l’Etat Islamique.

La famille de Vyan a quitté le Kurdistan irakien au début des années 2000 après avoir obtenu l’asile politique en Norvège. En 2014, ils retournent en Irak pour un voyage sur les terres de leurs ancêtres. C’est hélas le moment où Daech mène une offensive sur le pays. Les parents de Vyan sont abattus sous ses yeux, tandis que sa jeune soeur et elle sont vendues comme esclaves sexuelles à des soldats de l’Etat Islamique. Vyan parvient à s’enfuir après avoir tué son geôlier et est récupérée par les peshmergas de l’armée kurde irakienne qui la forment à devenir soldat. Elle devient un sniper redoutable, éliminant les ennemis avec une froide détermination.
Blessée, elle est rapatriée en Norvège, qui la menace de poursuites pour avoir rejoint sans autorisation une force armée étrangère et participé aux combats. Aussi, quand elle apprend que Helin serait encore en vie, dans la ville de Mossoul aux mains de l’Etat Islamique, elle n’hésite pas un instant et repart au combat, pour une ultime bataille qui a tout de la mission-suicide.

Pourquoi on est au Paradis ?

On a beau être non-violent et trouver, comme Prévert, que la guerre est une “connerie”, il faut admettre que voir une jeune femme kurde éliminer sans ciller des salopards intégristes qui pillent des villes, tuent ou asservissent des innocents, est plutôt réjouissant.
Après avoir vécu l’enfer, Vyan s’est muée en une combattante redoutable, un véritable Rambo au féminin. Elle est rusée, intelligente, patiente et déterminée, en plus de manier efficacement le Zagros – le fusil de précision utilisé par les peshmergas – et le Glock. Elle est aussi courageuse, opiniâtre et garde son sang-froid en toute circonstance, même lorsque la zone est truffée d’ennemis. Evidemment, elle est assez remontée contre ces soldats qui ont tué ses parents et se montre impitoyable dans sa vengeance.
Mais plus le récit avance, plus la mission se complique. L’Etat Islamique a verrouillé l’accès à la ville et ses tireurs d’élite tuent toute personne qui essaierait de fuir la zone ou d’y entrer. Ils ont mis au point un dispositif de couverture qui interdit l’accès aux bâtiments-clés, et notamment celui où le “sniper suédois”, le tueur le plus redoutable de Daech, détient Helin. Vyan doit trouver un moyen de s’approcher et éliminer un par un les tireurs d’élite sans être blessée par les assauts adverses et sans se faire repérer.
Le film se transforme en un thriller haletant où chaque pas peut s’avérer fatal. No Paradise if You Are Killed by a Woman est, de ce point de vue, parfaitement réussi. Il remplit parfaitement sa fonction de “divertissement” en maintenant une tension permanente et en scotchant le spectateur à son fauteuil jusqu’au dénouement.

Cependant, c’est bien plus qu’un simple film de genre.
Déjà, il documente les méthodes de l’Etat Islamique, et notamment le sort qu’il réserve aux femmes qu’il fait prisonnières. Les plus âgées sont le plus souvent tuées. Les plus jeunes – celles qui ont moins de vingt-cinq ans, sont vendues comme esclaves sexuelles ou comme “épouses”, ce qui revient un peu au même. Il montre aussi comment les combattants kurdes ont fait front avec l’armée irakienne, oubliant pour un temps leurs aspirations indépendantistes pour faire front contre un ennemi commun, qui gangrène tout le Moyen-Orient en essayant d’imposer par la force un état religieux fondamentaliste.

Ensuite, le film est porté par une actrice impressionnante : Avan Jamal. La jeune femme était jusqu’alors inconnue de la plupart des cinéphiles. Elle avait tenu le premier rôle d’un drame, About Maya d’Amir Ganjavie et de Nasim Naghavi, autour de la fille d’un dictateur du Moyen-Orient exilée au Canada et rattrapée par le sombre passé familial. Sa performance avait alors été remarquée sur les écrans canadiens, mais le film était resté inédit en France et dans de nombreux autres pays du monde.
Ici, elle crève l’écran, avec une performance autant physique que psychologique, sans jamais céder à la facilité ou tomber dans la caricature. On peut penser qu’elle est promise à une belle carrière car sa performance a dû séduire bon nombre de réalisateurs.

Enfin, c’est du très bon cinéma, porté par des choix de mise en scène forts. Non seulement Halkawt Mustafa réussit à créer un vrai climat de tension, mais il se montre techniquement très à l’aise dans des espaces pourtant restreints. Il s’autorise de très beaux plans-séquences, portés par des mouvements fluides, des plans larges magnifiques, jouant sur la ligne d’horizon pour montrer l’immensité de la tâche de Vyan et il alterne avec des plans sur le visage de son héroïne, pour mieux nous attacher à elle.
C’est une réalisation très efficace, dans laquelle beaucoup de travail a été investi. Le cinéaste aussi était peu connu, malgré plusieurs films à son actif. D’origine kurde et norvégien d’adoption, comme son héroïne, il se montre tout aussi combatif qu’elle pour mettre en valeur le peuple kurde, ses traditions et ses blessures. Nul doute que lors de cette Mostra, il a su conquérir le coeur de nombreux festivaliers.

Le titre fait référence à une croyance attribuée aux combattants de Daech : être tués par une femme les priverait du paradis promis aux martyrs. Une superstition que Vyan se charge de transformer en menace très concrète, chaque balle envoyant ses adversaires vers un au-delà manifestement moins accueillant que prévu. La croyance mériterait d’être révisée… La jeune femme nous a touchés en plein coeur et pourtant, on est au Paradis.

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