[Venise 2026] “Un détour par Diane” d’Ann Sirot et Raphaël Balboni

Par Boustoune

[Orizzonti]

De quoi ça parle ?

De la ruée vers l’ouest (ou plutôt du nord-ouest… de la Belgique) de Diane, cowgirl solitaire moderne, à l’ère post #MeToo, qui s’aventure sur les terres du passé de sa mère et de ses propres origines.
Diane (Ninon Borsei, une vraie révélation) est une jeune femme au caractère bien trempé et au franc-parler redoutable. Une fine gâchette qui a un rapport aux hommes assez atypique. Elle ne recherche à leur contact que son plaisir personnel. Une fois qu’elle a atteint l’orgasme, son partenaire est prié d’aller voir ailleurs et de ne rien réclamer en retour, sous peine de finir rhabillé de goudron et de plumes. Autant dire qu’elle n’est pas vraiment encline à se lancer dans une relation sentimentale. Son attitude, qui inverse les rôles avec les mâles alpha, la met parfois dans des situations délicates. La seule qui réussit à l’apaiser un peu, c’est le fantôme de sa grand-mère (Jo Deseure).
Avec sa mère (Sandrine Blancke), en revanche, les relations sont souvent plus tendues. Celle-ci s’agace de voir Diane toujours se plaindre de l’attitude des hommes, souvent pour des broutilles. Ce n’est effectivement rien comparé à ce qu’elle a subi, elle, trente ans plus tôt. Elle avoue à Diane qu’elle a subi un viol. L’évènement a été tellement perturbant qu’elle a dû arrêter ses études, alors qu’elle était une élève brillante. A la place, Maman s’est mariée avec Papa (Peter Van Den Begin), un homme affectueux, mais inconstant, et a eu Diane.
Cette révélation agit aussi bien sur la mère, qui, soulagée d’un poids, se décide à surmonter ce traumatisme et à devenir celle qu’elle aurait dû être, que sur la fille, qui, décidée à venger Maman, part à la rencontre de celui qui l’a violée.
En chemin, elle croise la route d’un homme peut-être un peu moins nul que les autres – un cavalier solitaire chevauchant un vélo fatigué (Lucas Meister). Le premier contact est difficile, car Calamity Diane ne peut s’empêcher de dégainer à la moindre occasion. La suite pourrait ouvrir la voie à une belle histoire. Mais l’aventure prend un tour inattendu…

Pourquoi on parle du film comme d’un western ?

Parce que ç’en est un, pardi ! Un western moules-frites, made in Belgium, avec chapeaux Stetson, bottes en cuir et plumes d’Indiens, où les cowgirls font la loi et où les hommes voient leur virilité déplumée. Un western moderne, des années 2020, qui marque un chamboulement des relations hommes-femmes et les fait entrer dans un nouveau paradigme. Un western qui est aussi une comédie irrésistible, avec des accents mélodramatiques.
Dès la première scène, on découvre le personnage de Diane, chasseresse d’hommes qui danse avec les loups. Une bouille de femme fatale, une allure de cowgirl. En boîte de nuit, sa danse country moderne attire au lasso un potentiel amant. La chorégraphie se mue soudain en coït débridé où la jeune femme chevauche son étalon jusqu’à l’orgasme. Une fois qu’elle a atteint son plaisir, elle commence à se rhabiller, au grand désarroi du type, qui n’a pas encore joui. Il lui demande de continuer un peu, histoire qu’il puisse aussi prendre son pied, mais elle le rabroue, en lui rappelant le nombre de fois où les hommes délaissent le plaisir de leurs conquêtes une fois qu’ils ont fait leur petite affaire. Plus l’homme réclame, et plus elle se braque. Hors de question de faire plaisir à ce pauvre type ! La jeune femme a décidé de ne plus se laisser faire par la gent masculine. Ras-le-bol des comportements machistes, du patriarcat et de l’inégalité des sexes. Elle entend être libre et indépendante, peut-être pour ne pas finir comme sa mère, qui est engluée dans un morne quotidien.
Diane, après avoir appris l’histoire de sa génitrice, décide de se rendre en justicière solitaire dans la petite ville où réside celui qui l’a violée trente ans auparavant. Elle veut en savoir plus et venger l’honneur de sa mère, dont la vie a été ruinée par cet acte survenu dans sa jeunesse, alors qu’elle était venue effectuer un petit job d’été.

Les auteurs assument totalement cette forme de western moderne, genre habituellement très masculin, dont les codes sont ici inversés, et où la vengeance est souvent au coeur des scénarios. L’idée était aussi de restituer la bataille épique que constitue la reconstruction après un viol, en faire un duel au soleil où les héros peuvent en finir une bonne fois pour toutes et s’en aller au soleil couchant, pas en lonesome cowboy/cowgirl, mais en couple, en famille ou entre amis, soulagés d’un poids et prêts à entamer une nouvelle vie.
Car ici, la reconstruction passe autant par l’affrontement avec le passé que par la libération de la parole, la levée d’un secret paralysant. La mère prend un nouveau départ en reprenant ses études, trente ans après, mais aussi en renouant avec sa meilleure amie (Naidra Ayadi).
La fille peut aussi faire avancer sa propre histoire sans avoir à porter ce secret qui la rongeait de façon imperceptible, et cela la rapproche de son cycliste, qui se confronte lui aussi à son histoire de famille, avec la possibilité, peut-être, de s’en affranchir.

Le film interroge aussi les relations hommes-femmes, qui doivent se réinventer après le séisme provoqué par le mouvement #MeToo, l’exposition de nombreux scandales impliquant des célébrités et, d’une manière générale, la libération de la parole concernant les abus sexuels, le harcèlement et la domination masculine subie par les femmes, sans oublier la rébellion contre une société reposant trop sur le patriarcat. Les hommes du film, hormis le violeur, ne sont pas de mauvais bougres, mais ils ont parfois des réflexes de mâles dominants et ne se rendent pas compte que leur comportement pourrait gêner certaines femmes – par exemple, lorsque le cycliste lâche un “charmante surprise !” en découvrant Diane au volant du pickup qui s’est arrêté pour le prendre en stop. Diane se bat contre ces comportements inconvenants, mais en fait aussi une fixation malsaine. Elle est sans doute trop radicale dans son attitude, qui ne favorise pas le dialogue et encore moins la rencontre amoureuse. Cependant, les auteurs lui permettent de s’adoucir un peu, de ranger les colts et de fumer le calumet de la paix au contact de ses proches et de personnages hauts en couleur – un vieux gardien de cimetière et une petite rouquine flamboyante.

On ne dira certainement pas “Charmante surprise !” devant Un détour par Diane. Pas parce que ce n’est pas “charmant”. Le film l’est assurément, plein de tendresse et de poésie loufoque. Mais parce que ce n’est pas une surprise du tout, hormis la découverte du talent de Ninon Borsei, parfaite en cowgirl opiniâtre. Cela fait près de vingt ans que le duo réalise des films au ton singulier, abordant des sujets graves avec légèreté. C’était le cas dans leurs courts-métrages (Lucha Libre, Juste la lettre T, Avec Thelma,…), mais aussi dans leurs deux premiers longs métrages. Difficile d’oublier l’excellent Une vie démente, film original et plein de fantaisie sur le sujet douloureux de la démence sénile ou le mélange de gravité et de comédie du Syndrome des amours passées autour d’une drôle de crise de couple. Ici, ils franchissent sans aucune difficulté le passage souvent délicat du troisième long-métrage et affirment leur style atypique, qui marque autant le renouveau du cinéma belge que sa continuité. On se situe quelque part entre le cinéma fantaisiste d’un Jaco Van Dormael, à qui il emprunte la toujours épatante Sandrine Blancke, et le cinéma social des frères Dardenne, associés à la production de ce très beau film. Mais c’est clairement une oeuvre qui porte la signature du duo Sirot/Balboni, qui devraient vite s’imposer comme les chouchous des festivaliers de cinéma du monde entier.
Parole de Sioux !

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