De quoi ça parle ?
Du travail et des réalisations de l’architecte suisse Peter Zumthor, lauréat du Prix Pritzker en 2009. C’est un architecte influent, mais qui privilégie l’artisanat et la construction lente à la multiplication des projets tape-à-l’oeil. Son oeuvre se caractérise par une grande sobriété formelle où structures modernes fusionnent avec l’environnement, que ce soit la nature, la ville ou des lieux historiques. L’architecte porte une attention particulière à l’expérience sensorielle des lieux. Ses bâtiments jouent sur la circulation du son, le toucher des matériaux – le béton se mariant avec la pierre, le bois, le verre – et, bien sûr, la vue sur des paysages majestueux, tandis que la lumière vient baigner des intérieurs ultra-cosy. Des lieux uniques, façonnés avec beaucoup de passion, qui invitent à la sérénité, à la contemplation et au recueillement.
Pourquoi on adore ?
Le nouveau film de Wim Wenders est à la fois une masterclass d’architecture et d’art cinématographique.
Il retrace, avec l’aide d’interviews de Peter Zumthor et d’images d’archives, la genèse des différents bâtiments d’exception que l’architecte suisse a dessinés (1). Des bâtiments consacrés à l’histoire, comme les abris des vestiges archéologiques romains, à Coire, ou l’inachevé centre de documentation Topographie de la terreur, à Berlin. Des musées, comme le musée des mines de zinc, en Norvège, ou les David Geffen Galleries du LACMA, le musée d’art de Los Angeles, dont l’histoire de la conception occupe une bonne partie du film. Des bâtiments collectifs comme les thermes de Vals, en Suisse. Des églises comme la chapelle Saint-Benoît de Sumvitg, Suisse, ou la chapelle Bruder Klaus de Wachendorf en Allemagne. Ou encore des habitations comme la maison de Chivelstone, dite “Secular Retreat”, dans le Devon, ou les maisons de Leis, en Suisse.
Pour chaque lieu, Wenders prend le temps de s’intéresser à la petite histoire autour du projet. Comment l’architecte a-t-il conçu les plans et choisi les matériaux, quelles étaient les idées majeures de chaque construction ? A chaque fois, il y a un concept fort, une vision artistique unique. Les maisons sont originales de par leur forme ou leurs matériaux, mais s’intègrent finalement de façon assez subtile au paysage. Surtout, ce sont des lieux de vie incroyables, où les intérieurs sont sublimés par des jeux de lumière au fur et à mesure de la journée et qui semblent communiquer en permanence avec l’environnement.
L’architecte raconte quelques anecdotes, parle de ses relations avec ses clients, qui ne manquent pas de lui rappeler, parfois, que certaines pièces de leur maison doivent rester fonctionnelles. Il explique sa démarche, ses concepts, sa vision unique de l’architecture.
Surtout, Wim Wenders filme les lieux depuis l’intérieur, comme s’il était l’occupant de ses bâtiments. Et si, de l’extérieur, les lieux peuvent sembler austères ou froids, l’expérience est totalement différente quand on les visite de l’intérieur. C’est particulièrement vrai pour les Thermes de Vals. De l’extérieur, de façon rapprochée, ce sont des blocs de pierre qui pourraient sembler assez massifs. Vus avec plus de recul, ils se fondent dans la montagne de manière assez discrète, sans altérer le paysage. Et quand on rentre à l’intérieur, la magie opère. De grandes baies vitrées permettent de profiter du soleil face aux montagnes, dans de grands fauteuils design dont les formes invitent à la relaxation profonde. Les lieux laissent entrer la lumière de façon très subtile, créant des jeux de clair-obscur fascinants. L’eau coule de façon naturelle, via des fontaines disposées dans une allée, et les thermes débouchent sur un grand bassin qui propose à la fois une ambiance feutrée, intimiste, et une ouverture sur l’extérieur. L’ambiance minérale et aquatique, la connexion à la terre, dans laquelle une partie du bâtiment est enfouie et la vue sur les montagnes et sur le ciel, permettent aux curistes une expérience sensorielle unique.
Cela pourrait être un peu frustrant pour le spectateur, contraint d’assister à ce spectacle depuis son fauteuil de cinéma, mais le cinéaste allemand a réussi la prouesse de construire son film comme un voyage immersif. Il y a déjà une utilisation de la 3D absolument parfaite, qui restitue parfaitement la profondeur des espaces et nous propulse littéralement dans l’image. C’était déjà le cas dans Anselm : Le Bruit du temps, qui magnifiait les oeuvres de l’artiste Anselm Kiefer. C’est encore plus flagrant ici, puisque la 3D est idéale pour montrer les volumes, les formes, les perspectives, tout ce qui caractérise le travail de l’architecte. Les plans sont magnifiques et on passe d’un lieu à l’autre avec fluidité. On a l’impression de voyager, de se laisser porter par un flot d’images et de sons agréables. Les choix de musiques participent à cette sensation : jazz planant, musiques discrètes et enveloppantes, dont les textures et les silences font écho aux matériaux, à la lumière et aux volumes de l’architecture de Zumthor, ou chansons délicates, à l’instar de la sublime ballade de Sophie Hunger qui clôt le film.
Wenders a beau avoir derrière lui une imposante filmographie, il semble toujours avoir envie de s’amuser avec les caméras et les outils de création audiovisuelle. Il joue avec les nouvelles technologies, la 3D, les possibilités de mixage son, qui permettent quelques effets saisissants. Surtout, il continue de faire du cinéma, ajoutant du mouvement à chaque plan. Il y a toujours un élément qui vient attirer l’attention : la présence d’un chien observant l’intérieur d’un mémorial, un ballet de téléphériques en arrière-plan, une chorégraphie face à une grande baie vitrée, des apparitions fantomatiques qui viennent souligner la connexion entre les lieux et ceux qui les visitent, même de façon éphémère… Il s’autorise même, parfois, un petit plaisir de mise en scène, comme dans la séquence du mémorial de Steilneset, qui prend des airs de film d’épouvante. Il faut dire que le lieu est incroyable. C’est un monument en hommage aux victimes de procès en sorcellerie, à Vardø, en Norvège. Le bâtiment est une structure suspendue, tout en longueur, au bord de la mer. A l’intérieur, un long couloir mène à des fenêtres sous lesquelles une plaque rend hommage à une victime. Devant chaque fenêtre, il y a une ampoule suspendue. Quand on y pénètre, la structure semble bouger, et les lumières avec, ce qui donne l’impression de traverser un couloir hanté (2). L’effet est saisissant et donne envie d’aller braver le froid nordique pour vivre l’expérience, d’autant plus que le lieu est souvent le théâtre d’aurores boréales qui viennent encore accentuer l’ambiance fantastique qui entoure cette maison de sorcières.
From Inside Out – The Architecture of Peter Zumthor s’impose comme l’une des oeuvres les plus enthousiasmantes de cette 83e Mostra de Venise. Elle flatte l’oeil et l’oreille, invite au voyage et à la rêverie, est instructive et enrichissante sans jamais donner l’impression d’un cours magistral pesant. Surtout, elle propose de très beaux moments de cinéma, qui rappellent que Wim Wenders est toujours l’un des grands cinéastes de notre temps. Ce film aurait largement eu sa place en compétition officielle, par rapport à certains choix plus douteux dans la sélection de cette année. Pour nous, c’est en tout cas une oeuvre digne d’un Lion d’or.
(1) : un petit aperçu ici, qui ne restitue pas la beauté des bâtiments comme le film de Wim Wenders : Peter Zumthor – projects
(2) : l’extrait est disponible sur la page YouTube d’Hanway Films : FROM INSIDE OUT – A FILM BY WIM WENDERS (2026) Official First Look Clip – HanWay Films
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