[Venise 2026] “Burgundy” de Michael Dweck & Gregory Kershaw

Par Boustoune

[Hors Compétition]

De quoi ça parle ?

Comme le titre l’indique, de la Bourgogne.
De cette magnifique région de France dont je parle avec d’autant plus de passion que j’y ai mes racines, de ses traditions culinaires, viticoles, de son histoire et son terroir.
Comme le titre ne l’indique pas, des petites histoires de personnages attachants évoluant en Bourgogne. Il y a les anciens qui y ont passé toute leur vie et cherchent à transmettre leur culture de l’excellence, leur savoir ancestral. Bertrand Devillard, propriétaire du Domaine des Perdrix, cherche à convaincre son petit-fils de reprendre l’entreprise familiale. Patrick Manière, le maître d’hôtel de la prestigieuse maison Lameloise, forme son jeune successeur à vendre la carte du chef Eric Pras, notamment les écrevisses rôties, avant de partir lui-même à la pêche et profiter d’une retraite bien méritée. Il y a aussi les jeunes qui veulent faire carrière dans les métiers du vin ou de la restauration, comme Enzo Ferraroli, jeune employé d’un grand domaine viticole, qui rêve d’être un jour propriétaire et vendre son propre vin, et Céleste Kalis, l’apprentie sommelière, qui doit apprendre à parler de grands nectars avec des superlatifs ultra-précis. On y croise aussi un maître-sommelier exigeant et un critique dont les dégustations ne se départissent pas de l’amertume d’une profonde déception sentimentale.


Quelles sont nos notes de dégustation ?

Regardons déjà l’étiquette : Domaine Michael Dweck & Gregory Kershaw, deux documentaristes américains.
Aïe… Généralement, quand les Américains parlent de la France, on a droit aux clichés habituels : béret, baguette et marinière, plus Paris ohlala Tour Eiffel. Et si on parle de Bourgogne, on peut s’attendre à la bouteille de vin (il y en a ! Plein !), aux escargots (il y en a aussi ! Des coquins et des parfumés au beurre persillé !), au boeuf bourguignon et à l’Epoisses (il n’y en a pas, mais on reste quand même dans la culture culinaire locale) ou encore à la culture de la chasse (on a droit à une tentative de ball-trap assez médiocre, qui donne le ton).
Mais l’appellation est une AOC “documentaire de caractère”. Les deux auteurs se sont fait connaître avec Chasseurs de truffes, un film avec un style différent, loin du reportage touristique de base, qui valorisait le terroir et les personnes. C’est encore le cas ici : pas de voix off, pas d’intertitres explicatifs, juste une immersion dans un lieu unique et la rencontre de ses habitants les plus représentatifs. Les deux auteurs ont manifestement travaillé leur sujet pour s’imprégner totalement de la culture et du rythme locaux.

Allez! On ouvre !
Commençons par le nez : A l’ouverture, un nez franc, qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Les auteurs nous présentent les différents protagonistes qui vont nous accompagner tout au long de cette visite de la Bourgogne. Le film exhale des notes classiques, avec des personnages typiques de la région, ancrés dans le terroir, passionnés et volubiles, entremêlées d’arômes originaux, authentiques, apportés par le critique Guillaume Baroin et le sommelier du Relais Bernard Loiseau, Eric Goettelmann. Ils s’associent parfaitement au parfum de la jeunesse, la fraîcheur de Céleste et d’Enzo, celle de l’apprenti de Patrick, le maître d’hôtel de Lameloise ou de l’héritier des domaines Devillard. Ce sont des notes plus volatiles, plus difficiles à cerner. L’ensemble donne envie d’aller plus loin dans la découverte.

La robe est séduisante, également, avec ses allures de vieux film français des années 1960/1970. Image légèrement granuleuse, couleurs passées. Un style de grand classique de la Nouvelle Vague, lorgnant parfois sur le cinoche américain – une scène évoque le Bonnie & Clyde d’Arthur Penn. Un style “vieillot” ? Non, un brin désuet, mais très plaisant. La Bourgogne est effectivement ainsi, à la fois intemporelle et ancrée dans des siècles d’histoire. Ce n’est pas une région où pullulent les villas modernes et sans âme. Les murs sont en pierre robuste, les intérieurs sont souvent encombrés de bibelots charmants et de peintures pastorales. Les caves sont des endroits feutrés et chaleureux, comme des secrets bien gardés. Il peut toutefois y avoir des touches de modernité, dans les restaurants cosy, les bars à vins accueillants, mais ce qui domine, c’est l’impression d’une région qui évolue dans sa propre temporalité, à son rythme, patiemment, comme il faut être patient avec la vigne avant qu’elle donne le meilleur d’elle-même.
Le côté désuet vient aussi du look improbable d’Enzo, qui, malgré son jeune âge, semble tout droit sortir des années 1960. Dégaine de poids lourd façon Belmondo, démarche féline d’un Delon, gouaille digne d’un Ventura, costume yéyé et banane Johnny Hallyday, comme au bon vieux temps du rock’n roll, mais avec un accent franc-comtois marqué. Il est un peu décalé par rapport à l’époque, mais cela séduit Céleste, la jolie apprentie-sommelière, dont la fragile silhouette évoque aussi une héroïne de film des années 1970. Cela permet aux auteurs d’utiliser, en fil rouge de leur documentaire, une trame de comédie romantique à la Jacques Demy, qui permet de dynamiser leur récit. D’autant que l’idylle des deux protagonistes est menacée par les aléas de la vie moderne et l’obligation, pour beaucoup de jeunes, de quitter leur région pour trouver leur voie.

On passe à la bouche. Il serait temps, car le film donne constamment envie de déguster les mets et les nectars locaux. L’énoncé de la carte du chef Eric Pras fait saliver. La liste des vins élaborés par Bertrand Devillard donne envie d’aller déboucher quelques bonnes bouteilles à la cave. Même de l’autre côté de l’écran, on se régale ! Burgundy nous invite à replanifier d’urgence une virée sur la route des vins.
Il y a des goûts d’école buissonnière, de moments d’hédonisme – les scènes où Guillaume Baroin est allongé dans les vignes pour ressentir le terroir sont irrésistibles –, mais aussi d’amitié profonde et de traditions familiales.

La finale donne les larmes aux yeux. Certes, je ne suis pas objectif, car ce joli film m’a replongé en enfance et a fait remonter plein de souvenirs de famille. Il m’a rappelé mes grands-parents, qui habitaient à Santenay, au pied des vignes, et étaient fiers de me faire découvrir les produits du terroir, ma tante qui habite encore la région, ou encore mon père, qui a grandi dans cette Bourgogne dans les années 1960, justement, avant de partir travailler en région parisienne. J’ai retrouvé cette Bourgogne-là, son parfum de nostalgie. Et rien que pour cela, les deux auteurs méritent un profond respect. Ils ont capté cette âme de la région, son essence profonde.

Au final, un très bon cru, prêt à être savouré immédiatement, mais qui pourra encore continuer à se bonifier avec le temps, en tout cas dans les mémoires des cinéphiles.


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