[Venise 2026] “Un peu avant minuit” de Nicolas Pariser

Un peu avant minuit affpro[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’un homme blanc de plus de cinquante ans qui, coincé pendant une semaine à Paris à la suite d’un contretemps, va mettre ces jours à profit pour effectuer un bilan de sa vie, réfléchir à son passé et à ses relations avec les femmes.
Dès le départ, on sait que le bilan risque de ne pas être fameux. Léo (Melvil Poupaud) a pendant un temps participé à la rédaction d’un journal culturel à Paris, avant de s’installer en province, à Nancy, où il est désormais chargé de cours à l’université. Dès les premières minutes, on comprend que son couple bat de l’aile et que sa compagne et lui vont probablement bientôt se séparer. Pour couronner le tout, il vient de perdre son père, un Italien qu’il n’a pas connu. Il doit se rendre à Ferrare pour assister à la lecture de l’acte de succession et rencontrer une soeur (Chiara Mastroianni), dont il ignorait l’existence. De passage à Paris pour prendre sa correspondance, il apprend que le notaire n’est finalement pas disponible avant une semaine. Aussi, il décide de rester à Paris. Cela lui permet de voir sa fille de 19 ans, Emma (Clara Pacini), qui y suit ses études, mais aussi de passer voir un ami, Christophe (Nicolas Chupin), qui lui donne des nouvelles de leurs anciens collègues du journal. Il apprend ainsi que leur ancien patron, François (Micha Lescot), est aujourd’hui devenu un important magnat de la presse, difficilement accessible. Certains, comme Alexandre (Thibault Vinçon), ont réussi à vivre de leur plume et à conserver un certain statut social. D’autres rédacteurs, en revanche, ont complètement changé de vie. C’est le cas de Gustave (Nicolas Pariser), le critique cinématographique, qui a pris une nouvelle orientation assez singulière, ou de Luc, qui, rattrapé par son passé, se retrouve sur le banc des accusés pour plusieurs viols et agressions sexuelles. Personne n’est vraiment étonné de cela, car l’homme était connu pour être un dragueur invétéré, très tactile et offensif. En même temps, la salle de rédaction était connue pour être le domaine des mâles alpha. La plupart des rédacteurs étaient des hommes et les stagiaires étaient exclusivement des jeunes femmes servant de “chair fraîche” à ces hommes au comportement machiste. La seule qui était embauchée en CDI était Tina (Golshifteh Farahani), leur muse, dont ils étaient tous amoureux. Léo, en tout cas, l’aimait beaucoup, même si, dans son souvenir, ils n’avaient pas noué de relation amoureuse. Il se rappelle en revanche avoir eu une brève aventure avec Armelle (Anaïs Demoustier), une stagiaire. Elle aussi a changé de vie, comme Léo le découvre à la une d’un magazine, en devenant députée.
Un soir, Léo discute avec la compagne d’Alexandre, Eléonore (Léonie Simaga), qui, très remontée contre la masculinité toxique, le pousse à s’interroger sur le comportement qu’il a eu avec les femmes qui travaillaient au journal, à son époque. Léo essaie donc de reprendre contact avec Armelle, mais surtout Tina, qui semble avoir disparu de la circulation.

Pourquoi le film n’est pas très aimable ?

Un peu avant minuit est tout sauf un film plaisant. Certes, il repose sur de très bons acteurs, qui tiennent leur rôle avec talent, et sur une structure cohérente. Là n’est pas la question. Ce n’est pas un film plaisant car c’est un film qui, justement, ne cherche aucunement à plaire. Il veut au contraire susciter un certain malaise, décrire une ambiance singulière, pesante, et dresser un constat amer et désabusé sur une époque. Et force est de constater que cela fonctionne.
Votre serviteur le ressent peut-être encore plus fortement parce qu’il appartient à la même génération que le personnage et est, comme lui, un homme blanc hétérosexuel de plus de cinquante ans, tout aussi démuni face aux évolutions de la société, aux relations homme-femme post #MeToo, à la déliquescence de la vie politique et toutes les catastrophes qui menacent la planète.

Léo, le protagoniste principal, est un type un peu paumé, sans vrais repères. A cinquante ans, il est orphelin. Sa mère, qui l’a élevé seule, est décédée il y a quelques années. Son père l’a abandonné à la naissance et n’a jamais cherché à le retrouver, mais il l’a toutefois couché sur son testament. Il a une soeur dont il ignorait tout. Tout ce pan de son histoire familiale lui est complètement étranger. Il aurait aimé ne pas répéter ce schéma avec sa propre fille, mais il ne l’a pas vraiment vue grandir et essaie maladroitement de renouer un lien avec elle, même si le gap générationnel rend les échanges difficiles.
Côté sentimental, Léo est également en plein doute. Il sent que la relation dans laquelle il est engagé n’est pas viable et anticipe une probable séparation. Même s’il commence à subir les affres de l’âge, avec une calvitie naissante, il est encore bel homme et pourrait encore séduire. Mais encore faut-il savoir comment aborder de potentielles partenaires, à une époque où les relations hommes-femmes sont abîmées.
L’essentiel du film tourne autour de cela, des comportements passés, des abus en tout genre et de la difficulté à réinventer la séduction et les rapports de couple. Léo a l’impression d’être placé sur le banc des accusés. Il s’interroge sur ses relations passées et son comportement vis-à-vis des femmes. Avec Armelle, il n’a vécu qu’une très brève relation, mais il admet rétrospectivement qu’il n’aurait pas dû l’aborder, car elle était vulnérable en raison de son statut de stagiaire. Avec Tina, c’est différent. Dans son souvenir, il n’a pas osé l’aborder, à l’époque, car elle était en couple. Il s’interroge sur ce qui aurait pu se passer entre eux, considérant qu’elle était la femme idéale de sa jeunesse, celle qui a compté plus que les autres. Mais sa version est mise à mal lorsqu’il découvre que François a écrit une série télévisée autour de l’aventure collective du journal et qu’un des personnages s’inspire de lui. Dans la fiction, il est présenté comme un séducteur maladroit et pleurnichard, abandonné par Tina. En cherchant Tina désespérément, Léo réalise que le problème n’est pas ce qui a pu se passer entre lui et ces femmes, mais plutôt qu’il est toujours centré sur sa seule personne.
Il ne s’est jamais vraiment intéressé à ce qu’elles pensaient de lui, à ce qu’elles attendaient. Il n’a agi qu’en fonction de sa vision, de ses envies, de façon totalement égoïste.
Aujourd’hui, il est presque trop tard. Au cours de ses nombreuses discussions, il réalise que la plupart des femmes ne croient plus du tout en l’amour. Soit parce qu’elles estiment que ce lien est trop contraignant ou trop factice, soit parce qu’elles y voient un outil de domination masculine, destiné à les enfermer dans un carcan. Même les jeunes comme Emma se tiennent à l’écart des sentiments, comme s’il s’agissait d’un virus mortel.
Pour Léo, ce constat est terrifiant. Il pensait avoir vécu au moins une ou deux belles histoires d’amour, mais n’en est plus aussi certain. Pour lui, élevé dans la croyance d’un idéal romantique, c’est déstabilisant.

S’il vit dans un monde sans amour, que lui reste-t-il ? Qu’a-t-il fait de sa vie ? Le quinquagénaire prend conscience de la médiocrité de son existence. Il avait tout pour devenir quelqu’un de brillant. Il fréquentait des cercles intellectuels, participait à un magazine parlant d’art, de culture, de littérature. Aujourd’hui, il végète en tant que simple chargé de cours, un métier qu’il exerce sans passion. Il ne s’est jamais vraiment investi en rien, pensant sans doute avoir le temps, plus tard. Et au final, il est passé à côté de beaucoup de choses.
Le constat est d’autant plus dérangeant que ce désenchantement intime s’accompagne d’une désillusion politique. Le film se déroule dans un climat de tension latente. Des sirènes de police se font régulièrement entendre. Les contrôles inopinés se multiplient, la faute à des émeutes qui secouent la banlieue parisienne, puis l’ensemble des villes de province. Les informations parlent d’état d’urgence, de couvre-feu, de pouvoirs étendus pour le président. Les horizons politiques semblent bouchés. Même Armelle, qui est arrivée par hasard en politique, semble assez désabusée. Le congrès de la gauche européenne, auquel elle convie Léo, vient confirmer que les utopies politiques ont fait long feu. Plus personne ne fait confiance aux politiciens pour changer le monde. Les idées extrémistes semblent avoir pris le dessus sur les valeurs démocratiques et nous entraînent lentement vers une ère délétère.

Clairement, le ton du film est crépusculaire et déprimant, malgré un ou deux éléments tirant vers la comédie. Pour filer une métaphore adaptée à la Mostra de Venise, il laisse un goût extrêmement amer, comme un spritz, le cocktail local, mais sans le côté grisant de l’alcool et
la pétillance du prosecco. D’où une sensation bien peu agréable. Cependant, il n’est pas exempt d’espoir. La toute dernière partie, en Italie, prouve que l’amour existe bien, même s’il reste fragile et éphémère. La morale d’un manga indique qu’il n’est jamais trop tard pour reprendre sa vie en main. Quant à la politique, on peut compter sur la jeunesse pour s’engager et lutter contre les injustices. C’est sans doute le sens du dernier plan du film, petit rayon de lumière dans un constat sombre et mortifère.

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