[Venise 2026] “Un bon petit soldat” de Stéphane Brizé

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

Des dilemmes de Carla (Alba Rohrwacher), responsable des Ressources Humaines d’un grand groupe d’assurances, lorsqu’elle est confrontée à un cas de harcèlement moral caractérisé que sa direction cherche à minimiser.

Elle vient à peine d’être embauchée chez Amali que les ennuis commencent. Lors de sa première réunion du conseil de direction, on projette un film censé donner aux jeunes diplômés l’envie de venir travailler pour le groupe. C’est un film d’agence aux images léchées, qui loue les valeurs de l’entreprise, notamment en matière de diversité et d’inclusion. Il fait bon vivre dans cette société où même les travailleurs handicapés peuvent s’épanouir aux côtés des valides, et où l’humain est au centre de toutes les attentions. A la fin de la projection, le patron, Arnaud (Vincent Lindon, qui aura occupé tous les postes dans le monde du travail de Stéphane Brizé), demande à ses collaborateurs ce qu’ils en ont pensé. Tout le monde est dithyrambique, applaudit à la célébration des valeurs de l’entreprise, à la mise en avant d’une politique exemplaire, au respect des différences. Carla, en tant que nouvelle venue, est invitée à parler en dernier. Le recrutement de nouveaux talents, c’est son périmètre. Un peu gênée, elle se joint au concert de louanges de ses collègues. Mauvaise idée… Arnaud est courroucé. Il ne partage pas du tout l’enthousiasme de ses subordonnés. Il trouve la vidéo détestable. Il demande à Carla : “Pensez-vous vraiment qu’un étudiant fraîchement diplômé va avoir envie de travailler dans une entreprise où ses collègues sont des tétraplégiques ou des trisomiques ?”. La question fera sans doute bondir les référents handicap des entreprises ou les chantres de l’inclusion, mais elle est assez légitime. Il s’agit, ici, de donner envie et, pour louable qu’il soit sur le plan humain, le film peut effrayer, tant le message est appuyé. Carla admet finalement que le film n’est pas du tout en phase avec le brief et, comme c’est elle qui a parlé en dernier, c’est elle qui subit la colère du directeur et est chargée de proposer de nouvelles idées.
D’abord un peu ébranlée par cette bourde, elle travaille d’arrache-pied pour réparer son erreur et trouve finalement un slogan parfaitement adapté à cette campagne, qui enthousiasme Arnaud : “Chez Amali, on prend soin de nos assurés et on prend également soin de nos salariés”.
Le mot d’ordre est donc le bien-être à tous les étages. Des plans d’actions sont mis en place pour embarquer les salariés, impliquant un “coach du bonheur”. Mais lors du premier atelier, une salariée, Madame Morel (Sandra Le Gall), rechigne à participer aux activités de groupe, plombant un peu l’ambiance. Plus tard, une collègue de cette salariée sollicite un entretien avec Carla et l’alerte sur le harcèlement dont Madame Morel est victime de la part de leur supérieure, Madame Lalouette (Carine Rouvier). Elle affirme que l’employée est devenue le souffre-douleur du service et subit fréquemment des remontrances, des brimades et des humiliations. Pour preuve, elle remet à Carla l’enregistrement clandestin d’une altercation entre les deux femmes. La manageuse s’y montre absolument détestable, promettant de faire subir un enfer à l’employée, avec force menaces, insultes et abus de pouvoir. Carla est évidemment choquée par cette façon de procéder, à l’encontre des bonnes pratiques de management enseignées dans l’entreprise. Quand elle en parle à son supérieur, celui-ci suggère de ne pas prendre en compte l’enregistrement. Madame Lalouette est considérée comme une cheffe de service efficace, dont les indicateurs sont excellents. Madame Morel, à l’opposé, est depuis longtemps considérée comme un poids mort pour l’entreprise. Elle atteint ses objectifs, certes, mais ses collègues surperforment par rapport à elle. Elle est perçue comme rétive au changement, et personne ne mise sur sa capacité à évoluer, alors qu’elle approche la soixantaine.
Carla essaie de trouver le meilleur compromis entre ses valeurs et les intérêts de l’entreprise, mais cela fragilise sa propre position au sein de l’entreprise.

Pourquoi on signale le film à l’inspection du travail ?

Parce que Stéphane Brizé est assurément l’un des cinéastes qui parle le mieux du monde du travail et de ses dérives, induites par un système capitaliste ultralibéral de plus en plus exigeant. Les entreprises doivent réaliser toujours plus de chiffre, rogner sur les marges, augmenter les parts de marché, gagner en efficience en gardant les meilleurs employés et en éliminant les plus médiocres. Le cinéaste décrit ce système depuis plusieurs films maintenant, montrant à quel point il détruit les individus et met à mal leurs convictions morales. Il y a d’abord eu La Loi du marché, en 2015. Vincent Lindon incarnait un vigile de supermarché confronté, déjà, à un dilemme moral : jouer le jeu de sa direction et accepter de dénoncer d’autres salariés pour des fautes anodines ou refuser et risquer de retrouver le statut de chômeur dont il a eu beaucoup de mal à s’extirper. Dans En guerre, en 2018, l’acteur incarnait un leader syndical essayant d’empêcher son usine de fermer, mais se retrouvant entre deux feux, d’un côté une direction inflexible, de l’autre des salariés divisés par la conduite à tenir. Et dans Un autre monde, en 2021, il incarnait un cadre sous pression, tiraillé entre ses convictions et sa loyauté à son employeur.

Carla est un personnage assez similaire. C’est une femme brillante, qui a beaucoup travaillé pour arriver à son poste. Elle a gravi peu à peu les échelons pour devenir directrice des Ressources Humaines et, in fine, être embauchée dans une grande entreprise. Mais cela implique toujours plus de responsabilités, toujours plus de temps accordé à l’entreprise, au détriment de sa vie personnelle. Comme Philippe, le cadre d’Un autre monde, Carla est soumise à un stress important qui rejaillit sur son fils. Elle est très exigeante avec lui et lui met la pression pour qu’il obtienne toujours les meilleures notes et ait la chance de suivre un cursus reconnu. Elle s’impatiente quand il ne comprend pas une leçon, le pousse dans ses retranchements pour qu’il soit plus efficace. Sans s’en rendre compte, elle opère un peu comme cette manageuse dont le comportement l’a choquée. Le problème, c’est qu’elle obéit à un système élitiste, reposant sur la performance, l’amélioration continue, la quête d’excellence. Il ne faut pas être bon, il faut vouloir être le meilleur, se challenger toujours plus. Carla a su évoluer en acceptant cette règle et elle doit continuer à l’appliquer, quitte à mettre de côté ses convictions. Elle est, comme le titre l’indique, Un bon petit soldat du système.
Evidemment, vu du côté du gamin, c’est autre chose. Louis est en garde alternée chez ses parents divorcés, une semaine chez son père et une semaine chez sa mère. Il constate que chez son père, il bénéficie d’un parent bien présent, qui l’accompagne à des activités amusantes et est assez clément sur ses résultats scolaires. A contrario, ses semaines chez Carla sont pesantes. Sa mère n’est jamais là et, quand elle met le nez dans ses affaires, c’est pour le gronder, lui mettre la pression ou s’alarmer de ses performances moyennes à l’école. Il en vient à se demander si elle l’aime et si elle croit en son potentiel.

Avec Un bon petit soldat, Stéphane Brizé continue de décrire un univers assez impitoyable, où les sentiments n’ont pas leur place et où seule compte la performance. Il s’intéresse, dans le prolongement d’Un autre monde, à la logique derrière ce système, l’idée de faire toujours plus, toujours mieux, de surpasser les autres, les écraser pour réussir. Les enfants sont pressurés de plus en plus jeunes, formatés pour performer. Dès leur entrée dans le système scolaire, on les place sur un chemin semé d’embûches, en les incitant à donner le meilleur pour pouvoir atteindre un bon poste, très rémunérateur. Mais seront-ils heureux pour autant ?
Aujourd’hui, la situation semble avoir évolué. Les millennials semble avoir compris que le mode de vie de leurs parents n’est pas très épanouissant et ne sont pas prêts à travailler dans n’importe quelles conditions. Les entreprises ont plus de mal à attirer les bons éléments, qui se montrent très exigeants quant aux conditions de travail de leur futur employeur. D’où les initiatives parfois ridicules mises en place dans les entreprises, ces ateliers de bien-être, ces stages de bonheur ou ces évènements autour de grandes valeurs communes, pour dynamiser les équipes et soigner l’image de l’entreprise.
Le film avec les handicapés est typique de cette volonté de communiquer sur les valeurs du groupe. Les curseurs sont poussés à l’extrême, pour bien montrer, d’une part, le côté assommant de ce politiquement correct et, d’autre part, l’hypocrisie de certains patrons qui n’appliquent pas forcément au quotidien cette humanité revendiquée. L’atelier avec le coach du bonheur est également emblématique de ces politiques d’accompagnement du personnel souvent coûteuses et en décalage avec les attentes des salariées. Il essaie de leur communiquer son optimisme avec des méthodes ludiques, mais quand il leur demande de citer un petit bonheur, survenu au cours des derniers jours, rien ne ressort. Tout le personnel semble fatigué, usé par des objectifs toujours plus complexes à atteindre et, surtout, ne voit pas comment cette espèce de thérapie de groupe pourrait y changer quelque chose. On peut même imaginer que beaucoup pensent perdre leur temps à des activités idiotes alors qu’ils pourraient être en train de boucler un dossier urgent ou une tâche utile.

Ce nouveau film parlera sans doute davantage aux travailleurs de grandes sociétés, qui ont les moyens de payer ce genre de film publicitaire ou  de consacrer du budget à des formations collectives. Mais la logique de performance qu’il décrit, enfouie sous les mots-clés “efficience”, “performance”, “indicateurs”, “KPI”, concerne tous les travailleurs. Elle est au coeur du système capitaliste dominant, à l’heure de la mondialisation, des troubles géopolitiques, de l’IA et de la robotisation et ne semble pas près de changer de sitôt. Le constat est, comme toujours, un brin amer. Mais il n’est pas complètement désespéré. Stéphane Brizé, en tout cas, n’a pas renoncé à se battre pour un monde plus juste et plus orienté vers l’humain et le lien social. Il continue à intervalles réguliers de signer des films qui alertent, avec humour, férocité et sensibilité, sur les affres du monde du travail moderne et invitent à prendre le temps de réfléchir à d’autres modèles, d’autres façons de vivre.

Crédits photos: copyright Christine Tamalet 2026 GAUMONT FRANCE 3 CINEMA) – Images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema