[Venise 2026] “DAU” d’Ilya Khrzhanovsky

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’un physicien russe de génie, depuis sa jeunesse, juste après la Révolution russe, jusqu’à la fin des années 1960.
De la vie en URSS, sous un régime de terreur.
De la Russie d’aujourd’hui, pas si différente.

Dau (Teodor Currentzis) est un citoyen russe d’origine grecque qui possède des capacités extraordinaires dans le domaine de la physique. Aussi, à la fin des années 1920, il est recruté par l’Armée rouge et envoyé dans une base de Kharkiv, en Ukraine. Les hauts gradés pensent que ses connaissances et son aptitude à résoudre en un clin d’oeil des équations complexes peuvent les aider à améliorer leur arsenal militaire. On lui demande de travailler à du concret, des choses utiles, comme un nouveau radar. Ce n’est pas du tout ce sur quoi Dau et ses camarades veulent travailler. Ils sont des physiciens théoristes et veulent essentiellement étudier de nouveaux domaines de connaissances pour mieux comprendre les mystères de l’univers et les grands mécanismes qui les régissent, pour le bien de l’humanité. Ce n’est pas du tout ce que les militaires soviétiques attendent, alors qu’un nouveau conflit mondial se prépare. Ils ne goûtent guère le refus d’obtempérer de ces chercheurs illuminés. Plusieurs d’entre eux sont arrêtés et emprisonnés. Dau fait partie de ceux qui sont dans le collimateur. Il est tabassé mais parvient à échapper à la prison. Il quitte l’Ukraine pour rejoindre son ancien professeur, Kroupitsa (Anatoli Vassiliev), qui lui offre l’opportunité de rejoindre son unité secrète de recherche à Moscou. Le laboratoire s’intéresse particulièrement aux thématiques initiées par Albert Einstein et Niels Bohr. Très vite, le physicien se retrouve confronté au même dilemme : accepter de participer à l’élaboration d’une bombe atomique ou voir son dossier criminel rouvert, à un moment où les purges n’ont jamais été aussi nombreuses et brutales.
Cette fois-ci, les enjeux sont encore plus sérieux et la pression exercée encore plus forte, car l’issue de la Seconde Guerre mondiale dépend potentiellement de son travail.

Pourquoi le compte n’est pas bon ?

Déjà, revenons sur le projet DAU. Cela fait plus de vingt ans que le cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky se consacre à la création d’une grande fresque sur l’URSS, axée autour de la biographie fictive d’un physicien, Dau, fortement inspiré de la vie du chercheur Lev Landau, qui a participé à la création de la bombe atomique russe. Le film présenté cette année à la Mostra de Venise est la matrice de cet univers, l’histoire de Dau. Avant cela, le cinéaste a finalisé plusieurs films, courts ou longs, issus des 700 heures de rushes tournées dans le cadre du projet, parmi lesquels DAU Natasha et DAU Dégénération, tous deux présentés à la Berlinale en 2020. Au final, cela représente 15 films et 6 séries. Le projet comporte aussi des installations artistiques et des conférences autour des thématiques développées dans les films.
Il n’est pas nécessaire d’avoir vu l’intégrale pour comprendre cet opus final, mais voir DAU Dégénération permet probablement de mieux saisir le dénouement de DAU, qui prend quelques libertés avec la biographie du véritable Lev Landau pour alerter sur la Russie contemporaine et ses dérives autoritaires. Pour le reste, tout ce qui est présenté s’avère parfaitement compréhensible, même si un peu rude à suivre en raison de la durée de l’oeuvre (3h15 avec entracte de 15 minutes) et de choix artistiques parfois radicaux.

La première partie s’intéresse à la jeunesse de Dau. Une longue scène le montre en train de marcher dans les artères de Leningrad, sales et boueuses. Certains citoyens manifestent leur joie post-révolutionnaire, dans d’improbables tenues colorées, pendant que les bolcheviks détruisent icônes, tableaux et statues religieuses dans les églises. Le jeune homme, lui, ne rêve que de physique, d’équations et de calculs mathématiques complexes.
Il est ensuite envoyé à Kharkiv, en Ukraine, présenté comme un lieu quasi moyenâgeux, infesté de rats, où les choux sont la seule source d’alimentation. Là, Dau se heurte à la bureaucratie stalinienne, qui commence à prendre le pouvoir en URSS, mais tente de rester fidèle à ses principes et ses valeurs, en refusant d’obéir à ceux qui aimeraient lui faire construire des radars.
Cette première partie dresse un portrait de résistant. Dau est un physicien idéaliste qui rêve d’un monde meilleur. Il est humble, timide et amoureux de sa femme, et ambitionne d’offrir à son fils la meilleure des éducations.
Mais peu à peu, l’oppression se fait de plus en plus vive. Le physicien est confronté à des pressions de plus en plus fortes, menacé par la justice au cours d’un procès inique. Il fuit ce carcan pour en trouver un autre, à Moscou, dans le laboratoire secret de Kroupitsa. Là encore, il essaie de s’opposer à toute logique guerrière, mais est vite rappelé à l’ordre par le KGB, qui lui fait subir tortures et humiliations pour le contraindre à obéir aux ordres et de travailler pour le bien de la nation.

La seconde partie montre un homme qui a renoncé à la lutte et qui travaille désormais pour l’oppresseur. Dau a cédé pour offrir un cadre de vie sécurisé à ses proches. Il peut travailler sur ce qu’il aime à condition d’effectuer toutes les tâches permettant à l’URSS d’obtenir la bombe atomique. Evidemment, en procédant de la sorte, il s’est compromis et en ressort profondément déprimé. Il ne retrouve un peu de liberté qu’à travers le sexe. Il trompe son épouse avec les compagnes de ses collègues ou tout ce que Moscou peut compter de représentantes du sexe féminin. A partir de là, le film ne devient plus qu’une alternance de parties de jambes en l’air et de ballets d’espions, qui surveillent attentivement tout ce petit monde, recueillant les informations compromettantes sur les uns et les autres pour pouvoir mieux les asservir ensuite, et veillant à ce qu’aucun secret ne soit livré à l’ennemi durant ces orgies décadentes.

L’épilogue raconte les dernières années de Dau, dans les années 1960. L’homme, victime d’un accident, n’est plus vraiment en état de poursuivre ses travaux, ni de continuer à courir la gueuse. L’URSS, de son côté, en a terminé avec les années Staline. L’étau se desserre autour de certains citoyens, menacés, comme Dau, d’une réouverture de procédure judiciaire. Mais le système oppresseur est toujours là et, dans l’ombre, d’autres personnes travaillent déjà à des projets de type nationaliste et fasciste, avec l’appui du KGB, qui préfigurent très fortement la Russie d’aujourd’hui.

L’ensemble est très cohérent. On comprend bien ce que Khrzhanovsky cherche à nous montrer. Loin d’être un film à la gloire de la Russie soviétique que certains citoyens russes, aujourd’hui, évoquent avec nostalgie, DAU dépeint un pays en plein chaos, où la population vit dans la misère et la peur, tandis que les élites vivent dans des cages dorées, buvant, se baffrant et batifolant. Il décrit un système d’oppression et de terreur terriblement efficace, écrasant les individus pour l’intérêt supérieur d’un collectif totalement factice. Et il montre une idéologie sous-jacente pas si éloignée de l’idéologie nazie, portée par un antisémitisme rampant, des théories eugénistes et la volonté de créer des übermenschen capables de faire régner l’ordre – une armée de psychopathes, en somme.
Ce n’est pas inintéressant de rappeler au peuple russe son histoire, surtout aujourd’hui, quand certains ont tendance à réinventer le passé et créer un narratif biaisé. Il est aussi assez savoureux de voir un artiste local s’opposer à la politique de son pays et ses dérives autoritaires.

Le problème, c’est que pour nous, Occidentaux, Ilya Khrzhanovsky enfonce beaucoup de portes ouvertes et que, une fois que l’on a compris la structure de son récit, le procédé tourne à vide. Comme l’oeuvre dure plus de trois heures, on ne tarde pas à trouver cela ennuyeux. Ce n’est pas la longueur de l’oeuvre qui est en cause. Elle est sans doute nécessaire pour nous faire ressentir l’importance de cette fresque historique qui couvre quarante ans de vie et d’histoire nationale. Ce qui est plus gênant, c’est que malgré le volume de scènes tournées, celles qui sont utilisées dans ce montage sont soit redondantes, soit inutilement étirées.
Si toutes les scènes montrant le système de terreur sont efficaces, celles décrivant l’intimité de Dau sont beaucoup moins intéressantes. La seconde partie, qui aurait pu être l’occasion de montrer d’autres aspects du mode de vie soviétique de l’époque, d’autres injustices, est majoritairement composée de scènes de lit où le physicien cherche la liberté dans les bras de plusieurs femmes. Il y en a beaucoup trop et il faut s’accrocher pour aller au bout de ce long récit, qui perd progressivement en intérêt à cause de la répétition des mêmes motifs et des montages expérimentaux lassants qui le ponctuent.

Si le film s’appuyait sur une esthétique singulière et une maîtrise parfaite du langage cinématographique, en utilisant la technique des grands cinéastes soviétiques, d’Eisenstein à Mikhail Kalatozov, on pourrait sans doute passer un meilleur moment. Mais ce n’est pas le cas, hélas. La plupart du temps, les plans sont filmés caméra à l’épaule, sans grande maîtrise. L’image est tremblante, granuleuse, ajoutant du chaos au désordre et de la grisaille à la saleté. En bref, c’est souvent très moche. C’est dommage, car certains plans sont franchement saisissants. Le cinéaste montre à plusieurs reprises sa capacité à composer des images mémorables. Sans doute a-t-il été difficile pour lui de réaliser ce projet ambitieux, débuté à une époque où les moyens techniques étaient moins avancés qu’aujourd’hui. Cependant, la plupart des choix artistiques semblent avoir été délibérés. On peut comprendre la volonté d’avoir utilisé des images plus brutes, éloignées du cinéma de propagande soviétique, mais cela nuit clairement à l’expérience du spectateur.

DAU est une oeuvre intéressante, au coeur d’un projet singulier, et nous sommes heureux d’avoir pu le découvrir dans un tel écrin. Cependant, le visionnage nous laisse des sentiments mitigés. On aurait aimé assister à une oeuvre intense, reposant sur une technique impressionnante, des idées de mise en scène mémorables, et, au final, on ne retiendra que deux ou trois moments forts. Ce n’est déjà pas si mal, mais ce n’est pas l’expérience de cinéma absolue vendue depuis plus de vingt ans. Le compte n’y est pas, même si le film, par son concept unique et son opposition au narratif poutinien, pourrait évidemment séduire le jury.

Crédits photos : Copyright Phenomen Berlin – Images fournies par le service presse de La Biennale Cinema