[Venise 2026] “Woman Unknown” de May el-Toukhy

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

De la société patriarcale et de la domination masculine, à travers l’histoire singulière de Marie (Mathilde Arcel).

A Copenhague, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, cette domestique danoise s’apprête à épouser Christian (Carsten Bjørnlund), son employeur. Ce dernier élève seul sa fille depuis la mort de son épouse et voit en Marie une parfaite compagne, capable de tenir son rang de maîtresse de maison. Marie s’apprête donc à changer de statut social et entamer une nouvelle vie, a priori plus clémente.
A quelques semaines des noces, elle croise une vieille connaissance de son village natal. L’homme, Karl (Thorbjørn Hedegaard) se montre assez agressif et méprisant. Il reproche à Marie d’épouser un autre homme que lui, alors qu’elle lui était promise au village, avant la guerre. Et surtout, il menace de révéler que, pendant la guerre, elle a couché avec un soldat allemand. En 1945, la population était très intolérante vis-à-vis de celles et ceux qui avaient sympathisé avec l’occupant nazi, quand bien même c’était pour sauver leur vie. Les femmes ayant couché avec l’ennemi étaient lynchées publiquement, tondues et humiliées.
La situation est d’autant plus angoissante pour Marie qu’au même moment, une croix gammée est peinte sur la porte de leur immeuble, comme un avertissement…

Pourquoi on pardonne volontiers le classicisme du film ?

Au début, on redoute une oeuvre dans la lignée de La Jeune femme à l’aiguille que nous n’avions pas apprécié. Mêmes sociétés de production, Nordisk Films et Films i Väst, même contexte historique, même noirceur, mêmes intérieurs austères et étouffants…
Fort heureusement, May el-Toukhy ne raconte pas vraiment la même histoire. Contrairement à l’héroïne du film précité, Marie n’est pas accablée de malheurs. On peut même penser qu’elle a de la chance, d’une certaine façon. Elle a survécu à la guerre en bonne santé, a trouvé une place dans une bonne maison et s’apprête à épouser un homme aisé. Cependant, la mise en scène met tout en oeuvre pour créer une ambiance étouffante, malaisante et procurer au spectateur un sentiment de malaise. Le plan inaugural, un mouvement de plongée de la caméra, donne d’emblée une impression d’enfermement, que confirmera le décor de l’appartement de Christian, souvent dans la pénombre, dans une atmosphère pesante et austère. Marie va épouser Christian, mais celui-ci la traite davantage comme sa domestique que comme sa future compagne. Elle doit veiller à l’entretien de la demeure, en dirigeant les autres domestiques, former celle qui lui succédera et s’occuper de la fille de son futur époux. Elle doit aussi accepter les rapports sexuels qu’il lui impose régulièrement et qui lui provoquent des douleurs insoutenables si elle ne prend pas d’opiacés. Ce n’est jamais précisé, mais sans doute Christian a-t-il abusé d’elle la première fois, revendiquant une sorte de “droit de cuissage” sur sa domestique. Au moins, il a eu l’élégance de lui proposer de l’épouser plutôt que de la jeter à la rue une fois ses pulsions assouvies…

Cet homme n’est pas si différent des autres hommes décrits par le film. Il agit en mâle dominant, selon ses désirs, ses lois, ses propres règles, probablement avec la même autorité que le soldat nazi qui a couché avec Marie pendant l’occupation. Là aussi, la réalisatrice ne cherche pas à donner d’explications ou de justifications. Aucun flashback ne vient montrer les faits. On comprend juste que Marie a eu des rapports sexuels avec un soldat allemand. Elle n’a probablement pas eu le choix. Cela lui a peut-être sauvé la vie. Si la guerre n’avait pas eu lieu, et si elle était restée dans son village, sans doute aurait-elle été contrainte d’épouser Karl. Elle aurait dû partager la vie de cet homme fruste, violent et dominateur, qui semble la considérer comme sa propriété, sa chose. Vu comme il abuse de son pouvoir et de sa force physique, elle n’aurait probablement pas eu une belle vie auprès de lui. Christian, au moins, semble un peu plus respectueux. Cependant, au fil du récit, on finit par découvrir son véritable visage, qui ne laisse pas présager à Marie une vie très heureuse et épanouissante.

Pour autant, Marie n’a pas vraiment le choix. Epouser le riche notable est un sort préférable à la honte d’être humiliée dans la rue, battue et violentée comme cette femme inconnue, lynchée pour avoir couché avec l’ennemi. Marie assiste à cette scène horrifiée, s’imaginant à la place de la malheureuse. Elle assiste au concert d’insultes et de crachats, au rasage brutal de son crâne, avant que son corps dénudé ne soit exposé et marqué d’une infamante swastika. La scène est d’autant plus traumatisante que l’essentiel du film est tourné dans des couleurs insaturées, ternes et grisâtres, avec lesquelles tranche le rouge vif de la peinture du motif.
Cette scène de lynchage, à laquelle une autre scène, fantasmée, fera écho plus tard dans le film, est le principal éclair de violence de l’oeuvre, pour bien montrer que certains comportements, lors de la libération, étaient tout aussi barbares et monstrueux que ceux de l’occupant.
Le reste est volontairement beaucoup plus feutré, mais pas moins féroce. La cinéaste parvient à maintenir la tension du récit, en laissant constamment planer sur Marie la menace d’une dénonciation. Elle la montre fort démunie face à ces hommes qui la désirent et la méprisent en même temps. Dans le rôle, Mathilde Arcel est impeccable de sobriété et de finesse.

Woman Unknown est une oeuvre intéressante, qui traite efficacement de son sujet et fait montre d’un style maîtrisé. On peut toutefois trouver l’approche de la cinéaste un peu trop classique et trop sage. Le sujet n’est pas vraiment novateur, et plus personne n’ignore que la condition féminine n’a pas vécu ses plus belles heures durant cette période historique. On aurait aimé une structure plus ambitieuse, montrant des destins de femmes différents, ou allant plus loin dans la dénonciation du système patriarcal et des comportements dominateurs.
Cela dit, on préfère cent fois voir ce type d’oeuvre bien structurée concourir pour le Lion d’Or plutôt que certains mélodrames excessifs, criards et démonstratifs.

Crédits photos : Jasper Spanning – Images fournies par le service presse de La Biennale Cinema