De quoi ça parle ?
De la rencontre de deux couples sud-coréens, symbolisant la collision de deux classes sociales.
Mi-ok (Jeon Do-yeon), son mari Ho-seok (Sul Kyung-gu) et leur jeune fils Cheol appartiennent à la classe populaire d’une petite ville. Ho-seok a longtemps travaillé pour une usine locale, principale pourvoyeuse d’emploi de la région, avant qu’un plan de restructuration lui fasse perdre son travail. L’important mouvement de grève que lui et ses camarades avaient lancé n’a pas permis d’obtenir gain de cause. Pire : il a payé le prix fort sa rébellion, en étant roué de coups par la police. Aujourd’hui brisé physiquement et psychologiquement, il peine à retrouver du travail, au grand désespoir de son épouse. Mi-ok, elle, travaille dans une entreprise fabriquant des masques chirurgicaux, pour un salaire que l’on devine relativement bas.
Un jour, alors qu’ils assistent à une cérémonie funéraire, ils croisent la route de Ye-ji (Cho Yeo-jeong), une réalisatrice qui s’apprête à tourner un documentaire sur la classe ouvrière. Elle cherche des personnes à interviewer pour avoir du matériau sur les licenciements dans l’ancienne usine de Ho-seok et leurs conséquences. Elle voit en eux les sujets idéaux pour son film et leur propose de les interviewer. Ho-seok refuse catégoriquement. Il ne veut plus entendre parler de son passé et du traumatisme causé par le licenciement. Mi-ok, en revanche, accepte de parler à la réalisatrice, dont elle devient de plus en plus proche. On devine que Mi-ok aimerait ressembler à cette femme au niveau de vie confortable, qui porte des vêtements dont le prix correspond à plusieurs mois de son salaire. Pourtant, Ye-ji est elle-même issue d’un milieu populaire. Elle a juste eu la chance d’épouser un homme aisé, Sang-woo (Zo In-sung), dont elle a croisé la route aux Etats-Unis. Mi-ok aurait aimé avoir cette opportunité. Elle se met à fantasmer secrètement sur Sang-woo, qui est tout le contraire de Ho-seok : grand, beau, élégant, cultivé et raffiné. Il porte toujours des vêtements chics, conduit une Porsche et semble constamment calme et posé.
A mesure que le tournage avance, Mi-ok se révèle d’une aide précieuse pour la cinéaste et leurs liens se resserrent peu à peu. Ye-ji continue d’espérer que Ho-seok accepte sa proposition d’interview. Aussi, elle invite le couple à passer quelques jours de congés dans leur luxueuse villa au bord de la mer. Contre toute attente, Ho-seok accepte. Et il consent même à se laisser filmer.
Pendant que Ye-ji parvient peu à peu à libérer la parole de Ho-seok et que Cheol profite de l’espace de jeu offert par l’immense villa, Mi-ok et Sang-woo passent du temps ensemble et un trouble s’installe, insensiblement.
Pourquoi on aime ?
Possible Love est dédié à la mémoire du cinéaste polonais Krzysztof Kieślowski, auteur de la série de films Le Décalogue. Comme ce dernier, Lee Chang-dong a souhaité composer une sorte de fable morale articulée autour d’un commandement – “Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain” – pour aborder un sujet plus vaste, autour des différences de classe et d’une société soumise aux turbulences du système capitaliste.
Le récit est composé de plusieurs strates. Il y a d’abord l’évocation d’un grand mouvement de grève qui a marqué l’opinion en Corée du Sud, en 2009. Une usine automobile de Pyeongtaek, SsangYong Motor, avait initié un important plan social, sacrifiant une importante partie de ses effectifs. Les ouvriers avaient lutté en manifestant et en occupant leur usine, avant d’en être brutalement chassés par les forces de l’ordre. A travers l’histoire de Ho-seok, le cinéaste raconte celle de ces travailleurs qui ont essayé de lutter avec leurs armes, leur volonté, pour s’opposer à un plan dévastateur pour toute une ville, toute une région, mais n’ont pas eu gain de cause, victimes d’un système capitaliste qui demande toujours plus de profit, au détriment de l’humain.
Le tournage dans l’usine de Mi-ok montre également comment fonctionne ce système, avec des employeurs qui rognent sur les salaires, les conditions de travail et refusent à leurs salariés de se syndiquer.
Le personnage de Sang-woo, de son côté, montre une autre facette de l’économie capitaliste. L’homme ne travaille pas de ses mains et ne mettra probablement jamais les pieds dans une usine. Il se contente d’assister à des réunions, souvent tard le soir en raison du décalage horaire, et gérer virtuellement des fusions et acquisitions. Il a été formé pour cela, dans les meilleures écoles américaines, où ses parents, fortunés, l’ont envoyé étudier. Il incarne totalement l’économie de marché globalisée, où tout est géré à distance, loin des préoccupations du peuple. Ye-ji, elle, est dans une sorte d’entre-deux. Elle appartient clairement à la bourgeoisie et c’est une transfuge de classe, mais elle le doit essentiellement à son mariage. Sans cela, elle n’aurait probablement pas les moyens de vivre dans l’opulence, avec sa structure de production indépendante – comprenez “fauchée”.
Le film s’attache donc à décrire le modèle social et économique dominant à un niveau global, local et intime, pour en saisir toutes les particularités.
Lee Chang-dong s’attache aussi à démêler les relations ambigües qui unissent ses quatre personnages principaux. On comprend que le lien entre Mi-ok et Ho-seok est distendu. Elle lui reproche son incapacité à réagir après son licenciement, son refus d’assister aux séances de soutien psychologique offertes ou encore sa propension à boire un peu trop. Il s’agace de la voir essayer de contrôler chaque aspect de son existence et de faire des choix à sa place. Ye-ji et son mari semblent plus unis, un archétype du couple “parfait”. Pourtant, on sent entre eux un manque de dialogue, une sorte de fêlure.
Au fil du récit, Mi-ok semble de plus en plus attirée par Sang-woo. On peine en revanche à savoir ce que le businessman a en tête. Il semble constamment arborer le même masque d’impassibilité, une “poker face” qui l’aide probablement à briller dans les affaires.
Ye-ji, de son côté, apprend à connaître Ho-seok, qui accepte progressivement de s’ouvrir et de partager son histoire. On se demande constamment comment le séjour au bord de la mer va évoluer. Si on était chez les frères Larrieu, il y a bien longtemps que les couples auraient testé toutes les combinaisons possibles, pour pouvoir arriver à une coexistence en parfaite harmonie. Mais ici, tout en laissant planer l’idée d’un possible rapprochement entre les individus, Lee Chang-dong instaure aussi une certaine distance, une tension d’abord imperceptible, mais de plus en plus prégnante à mesure que le récit avance et que les masques se fissurent.
Pendant longtemps, on se demande si l’amitié entre Mi-ok et Ye-ji est réelle ou feinte. La cinéaste a besoin de l’ouvrière et son mari pour faire progresser son film et on la surprend à plusieurs reprises en flagrant délit de manipulation. Ye-ji possède un certain pouvoir de séduction et ne manque jamais l’occasion de l’utiliser pour parvenir à ses fins. Elle peut aussi se montrer intrusive, en enregistrant des images sans le consentement des sujets qu’elle filme. Il est clair que les liens noués avec Mi-ok sont, a minima, intéressés.
Mais on ne sait pas trop non plus si Mi-ok apprécie tant que cela Ye-ji. Elle l’envie, assurément, la jalouse même. Cette frustration se ressent à un moment, quand l’ouvrière avoue à la cinéaste qu’elle admire beaucoup sa luxueuse tenue, mais lui conseille de porter des vêtements plus simples pour parler aux ouvrières. Si elle se rapproche de la cinéaste, c’est peut-être uniquement pour goûter un peu à la “belle vie” que le destin lui a refusée, ou pour se rapprocher de son mari.
Plusieurs fausses notes viennent briser l’harmonie de ce séjour “entre amis” : des moments de gêne, des petites piques ou des mots blessants, des attitudes inappropriées… On pressent un point de rupture du récit, à plus ou moins brève échéance. Cela permet au cinéaste de conserver l’attention du spectateur d’un bout à l’autre du récit, malgré quelques longueurs (le film dure 2 h 45). Mais le cinéaste n’appuie aucun de ses effets. Il construit admirablement son récit, faisant résonner subtilement certaines scènes avec d’autres, pour illustrer, in fine, son sujet central : la lutte des classes.
Si le monde est divisé entre les élites et les classes populaires, Lee Chang-dong a clairement choisi son camp. Le dénouement invite les plus modestes à refuser les compromissions, à rester intègres et fiers de ce qu’ils ont construit, malgré les obstacles, malgré les difficultés. Et, avec malice, il laisse à un enfant, le discret Cheol, le soin de priver les nantis d’un de leurs outils de domination ancestrale.
Le trop rare Lee Chang-dong signe un film parfaitement maîtrisé, élégant et subtil, qui s’appuie de surcroît sur des acteurs épatants. On ne présente plus Jeon Do-yeon (Mi-ok), l’actrice-fétiche du cinéaste. Elle est une fois de plus épatante dans la peau de cette femme modeste qui porte seule le poids de son foyer depuis que son conjoint a perdu son travail et se laisse un temps griser par le vertige d’une vie plus aisée. Sul Kyung-gu est lui aussi un habitué du cinéma de Lee Chang-dong. Après Peppermint candy et Oasis, il retrouve le réalisateur pour incarner Ho-seok, personnage d’abord monolithique, bourru et peu sympathique, qui abrite des torrents de douleur et de honte. Zo In-sung, que l’on retrouvera bientôt dans Hope, est également parfait dans le rôle de ce businessman séduisant, dissimulant bien sa part d’ombre. Enfin, Cho Yeo-Jeong se montre très à l’aise dans le rôle de Ye-ji, poursuivant l’exploration de la thématique de la lutte des classes qu’elle avait entamée avec Parasite.
Possible Love est pour le moment l’un des films les plus aboutis de cette 83e Mostra de Venise. Il est encore trop tôt pour faire un bilan, alors qu’il reste encore de nombreux films à voir en compétition, mais on parierait bien sur sa présence au palmarès, le 12 septembre prochain, tant il séduit par ses qualités artistiques et sa puissance thématique.
Crédits photos : Images fournies par le service presse de La Biennale Cinema