[Compétition Officielle]
De quoi ça parle ?
De deux jeunes filles japonaises, passionnées de dessin et de mangas, qui rêvent de devenir artistes professionnelles.
Fujino (incarnée, enfant, par Furi Nanase puis, adulte, par Natsuki Deguchi) dessine régulièrement des planches pour le journal de l’école, qui lui valent les félicitations de ses professeurs et l’admiration de ses camarades. Un jour, elle découvre qu’elle a une concurrente : Kyomoto (Rokka Okada, puis Aju Makita), une jeune fille timide, mal à l’aise en groupe, qui vit recluse et suit les cours à distance. Fujino se sent vexée quand elle découvre que certains élèves préfèrent le style de dessin de cette inconnue et se décide à passer encore plus de temps qu’avant sur sa planche à dessin. Elle multiplie les esquisses, s’entraîne à mieux dessiner l’anatomie des personnages et les paysages, publie de nombreuses planches avant de renoncer au dessin, persuadée d’être moins brillante que sa camarade.
Ce n’est que lorsqu’elle rencontre enfin Kyomoto qu’elle comprend qu’elles ne sont pas si différentes. Elle réalise que Kyomoto l’idolâtre et que si elle a autant dessiné, c’est uniquement pour essayer de se hisser à son niveau.
Elles décident de créer des mangas ensemble plutôt que chacune dans son coin. Idée brillante, car elles s’avèrent complémentaires : Fujino a de l’imagination à revendre pour inventer les histoires et est douée pour dessiner les personnages. Kyomoto, elle, excelle dans la création des décors et la mise en couleurs. Le duo se décide à réaliser un album complet et à le présenter à un éditeur professionnel. Au cours de leurs longues sessions de travail, unies par la même passion, elles continuent de développer leur amitié.
Leur collaboration durera treize années, avant qu’elles finissent par prendre des chemins différents.
Pourquoi on aime, tout simplement ?
Hirokazu Kore-eda dit avoir été attiré par la couverture du manga original de Tatsuki Fujimoto, Look Back (1), avant de le lire d’une traite, absorbé par ce récit d’une véritable passion artistique et d’une quête obsessionnelle de perfection formelle.
Sans doute s’est-il reconnu, dans ces deux personnages essayant toujours d’améliorer leur technique, pour signer des oeuvres de plus en plus abouties. Comme les deux héroïnes ont lu beaucoup de mangas, le cinéaste japonais a sans doute nourri son imaginaire et affiné son style singulier en visionnant de nombreux classiques du cinéma. Comme elles, il cherche de la beauté en toutes choses, dans les paysages, les êtres vivants, les histoires vraies, pour pouvoir composer ses plans. Enfin, il essaie de raconter des histoires avec un minimum de mots, mais énormément de sensibilité et de pudeur. C’est encore le cas avec cette très belle histoire d’amitié, qui prend un virage dramatique poignant dans son dernier quart d’heure.
On retrouve ici tout le sens de l’épure du cinéaste dans ce film fragile et délicat, en apparence très simple, mais reposant sur un rythme et une mécanique très précise. Kore-eda parvient à capturer de façon magistrale le passage du temps, avec la répétition des mêmes séquences, déclinées avec quelques variantes, et les évolutions de paysages au fil des saisons et des années. Tout est très fluide, composé comme un ballet de gestes élégants rythmé uniquement par les sons de plumes sur le papier et la jolie partition musicale de Yuta Bandoh.
Certains trouveront peut-être le film trop “simple” pour prétendre à une récompense majeure. Il n’y a effectivement pas d’intrigue tortueuse – même si la dernière partie recèle son lot de surprises – pas de grande thématique philosophique, politique ou sociale ; pas de mouvements de caméra tape-à-l’oeil. Mais on peut trouver parfois beaucoup de beauté dans les choses simples et Look Back est une oeuvre qui s’insère à merveille dans la filmographie déjà bien fournie du cinéaste.
Comme dans la plupart de ses films, Kore-eda a su trouver les jeunes actrices parfaites pour incarner ses personnages, durant l’enfance puis au début de l’âge adulte. Aju Makita avait déjà collaboré plusieurs fois avec le cinéaste, notamment dans la série Netflix The Makanai: Cooking for the Maiko House tout comme Natsuki Deguchi. Pour les deux plus jeunes, Furi Nanase et Rokka Okada, c’est en revanche une grande première et elles font preuve, malgré leur âge, d’une forte présence à l’écran. Leur énergie est communicative et elle rend leurs personnages tout à fait crédibles.
Il est assez amusant que ce film soit présenté seulement quelques mois après Sheep in the Box. Si les deux films sont joués par des enfants, ils sont presque aux antipodes l’un de l’autre. Sheep in the Box parlait d’IA, de robotique et de futur. Look Back, lui, célèbre la création humaine, le travail manuel et le passé. Mais le point commun, c’est la beauté des relations humaines. Dans ce nouvel opus, Kore-eda raconte une formidable histoire d’amitié, étalée sur plusieurs années. Il renforce encore le lien tissé avec les spectateurs, film après film. Chaque fois, le cinéaste réussit à nous enchanter ou nous faire vibrer d’émotion. Bonne nouvelle, il semble être; comme les deux jeunes mangakas de son récit, en pleine frénésie créative. On a hâte de découvrir ses prochains films. Avant cela, les spectateurs pourront découvrir Sheep in the Box et, donc, ce Look Back très réussi.
(1) : “Look Back” de Tatsuki Fujimoto – éd. Crunchyroll