[Venise 2026] “Succederà questa notte” de Nanni Moretti

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’une histoire d’amour obsessionnelle, étalée sur près de vingt ans.
Au début, Matteo (Louis Garrel) est en couple avec une Norvégienne, Théa (Melina Åkerman Kvie). Ils s’apprêtent à avoir un enfant. Finalement, elle le quitte et lui abandonne l’enfant. Il décide alors d’aller vivre en Italie, près de ses proches, et d’élever seul leur fils.
Sept ans plus tard, il n’a pas retrouvé de compagne, malgré les encouragements de son frère. Il pense éventuellement avoir trouvé la personne idéale en Cristina (Elena Lietti), le médecin qui s’occupe de son père, Olivier (Hippolyte Girardot), hospitalisé après un coup de fatigue. Elle est séduisante, cultivée, et a de la répartie à revendre. Mais, alors qu’il est en train de jouer au tennis avec son frère, une jeune mariée fait irruption, demande à jouer quelques points contre lui et lui met une raclée mémorable. La femme en question est Greta (Jasmine Trinca). Elle a fini par accepter la proposition de mariage de Federico (Antonio De Matteo), son compagnon de longue date.
Matteo est subjugué par la beauté et le tempérament pétillant de Greta. Evidemment, comme elle vient de se marier, il n’ose pas tenter de la séduire. Pourtant, une petite voix lui souffle que c’est elle la femme de sa vie.
Il la recroise par hasard quelques semaines plus tard, en Espagne, alors qu’il accompagne son père à un concert de Bruce Springsteen, mais dans des conditions tellement singulières qu’il ne la reconnaît pas. Cette fois ci, il se dit que c’est terminé, qu’il ne la reverra plus jamais, et refait sa vie.
Il leur faudra plusieurs années pour finalement faire connaissance, apprendre à s’apprécier, à s’aimer, mais à chaque fois avec des difficultés, des coups du sort ou des freins à leur idylle…

Pourquoi on danse ?

On connaît le Nanni Moretti sarcastique et grinçant, fin observateur de la société italienne. On le connaît impertinent, iconoclaste, provocateur, prêt à se battre pour ses idées politiques, toujours avec humour et subtilité. On sait son goût pour le mélodrame, qui lui a valu une Palme d’Or. On sait aussi combien il aime mettre sa vie en scène, se raconter grâce à ses films, comme autant d’épisodes d’un Journal intime. Mais au fond, Nanni Moretti est un grand romantique, un coeur d’artichaut. Il rêve d’idylles passionnées, de grand amour, de happy endings.
Cette adaptation libre de cinq nouvelles d’Eshkol Nevo (1), l’auteur israélien dont il s’était déjà inspiré pour Tre Piani, lui donne l’occasion de franchir ce pas et de signer une véritable comédie romantique. Oui, ici, il n’y a aucun sujet polémique ou politique. Pas méta-cinéma non plus, ni de réflexions sur l’avenir du septième art. C’est juste une romance impossible entre deux personnages, portée par un beau duo d’acteurs. Louis Garrel n’a plus à prouver qu’il excelle dans ce registre de dandy séducteur. Jasmine Trinca n’a jamais semblé aussi belle que dans ce film, caressée par les éclairages subtils de Francesco Di Giacomo.

Succederà questa notte est une oeuvre d’une simplicité inattendue. Le cinéaste n’y aborde pas de grandes thématiques torturées, même si, en vrac, il est malgré tout question du vieillissement, du deuil, de l’importance de la structure familiale et, surtout, du décalage entre vie fantasmée et vie réelle. Matteo est un doux rêveur. Il s’est persuadé que Greta est la femme de sa vie et qu’ils finiront par vivre ensemble. Mais plus le temps passe, plus il est rattrapé par la réalité. Il doit élever son fils et est engagé dans une relation plus sérieuse, faite de confiance mutuelle, de complicité, mais pas aussi passionnelle, pas aussi intense qu’il le souhaiterait. Greta, de son côté, attend aussi un peu plus de ses relations amoureuses. Dès la demande en mariage de Federico, on sent bien qu’elle n’est pas emballée. Elle éprouve de l’affection pour lui, mais ce n’est clairement pas le prince charmant auquel elle rêvait. D’ailleurs, elle mettra sept ans à accepter la proposition, et probablement moins par amour que pour garantir à leur fille, Anna, un avenir plus stable et serein.
Aucun des deux n’est dans une relation qui les satisfait vraiment, mais aucun n’est malheureux au point de vouloir tout plaquer et de risquer de heurter des êtres chers. Le film montre bien la complexité de vivre une folle passion dans un univers où l’on demande au contraire aux individus de faire preuve de retenue, de responsabilité, et où on les prie de se contenter de ce qu’ils ont.
Mais l’avantage du cinéma, c’est qu’on peut choisir de donner une chance à une romance impossible, qu’on peut laisser la fantaisie prendre le dessus.

C’est peut-être cela qui a intéressé Nanni Moretti dans ce projet : l’idée de faire triompher la fantaisie, en délaissant pour un temps la critique sociale féroce et l’humour corrosif au profit d’une histoire simple. Sans doute a-t-il eu l’envie de reconquérir le spectateur à l’aide de sentiments positifs, pour mieux le rebooster et lui donner un nouvel allant pour contrer les idées populistes et le fascisme rampant. Ou alors, il estime qu’il a déjà tout dit, au cours de ses cinquante ans de carrière, et qu’il est temps pour lui de passer le flambeau à d’autres et de faire des films pour le plaisir. Dans notre critique de son précédent long-métrage, Vers un avenir radieux, nous avions interprété le geste final du cinéaste comme un potentiel adieu au cinéma, une façon de rendre les armes après des années de bons et loyaux service. Manifestement, il a encore l’envie de réaliser et de jouer des films et de s’amuser en allant sur des nouveaux territoires. En tout cas, il assume pleinement ce style plus léger, différent de tout ce qu’il a réalisé jusqu’alors.

Signe principal de cette nouveauté : Moretti peut quitter sa bonne vieille ville de Rome et s’aventurer hors les murs. Le film fait escale à Oslo, à San Sebastian, à Turin avant de revenir sur les terres du cinéaste. Le casting est également international, avec la présence d’une Norvégienne (Melina Åkerman Kvie) et de deux français (Louis Garrel et Hippolyte Girardot, assez irrésistible en doyen toujours très vert) aux côtés des habituées du cinéma de Moretti, Jasmine Trinca et Angela Finocchiaro.
Il y a aussi une très jolie séquence où le film effectue une embardée vers la comédie musicale. Les deux amants dansent dans un appartement, complices, sur “She’s a rainbow” des Rolling Stones, puis poursuivent leur chorégraphie dans la rue, suivis par des piétons tout autant euphoriques. Ce n’est pas une nouveauté dans le cinéma de Moretti, d’accord… Il a déjà placé ce genre de scène dans Aprile (la fameuse histoire du pâtissier trotskyste dans l’Italie des années 1950 en comédie musicale), ou dans son dernier opus, où une scène “en chanté s’opposait au désenchantement. A ce stade, cela devient un véritable plaisir coupable. Et ici, la scène est importante. Elle permet de restituer pleinement la puissance du sentiment amoureux qui unit ses deux personnages, la façon avec laquelle leur passion leur permet de trouver de la légèreté et de la liberté. C’est l’une des scènes-clés du film, en plus d’être un très sympathique moment de cinéma.

Certains spectateurs n’adhéreront sans doute pas à ce nouveau style. On peut convenir qu’il s’agit d’un film assez mineur dans la carrière du cinéaste et que Moretti ne gagnera pas le Lion d’Or cette année. Mais Succederà questa notte n’en demeure pas moins une oeuvre très plaisante, élégante et fluide, qui ne procure aucun ennui. L’avenir dira s’il s’agit d’un simple intermezzo ou d’un virage radical. En attendant, nous allons rejoindre l’arc-en-ciel et danser avec ces amoureux transis. Viva il cinema !

(1) : issues du recueil “Hungry hearts” d’Eshkol Nevo – pas d’édition française publiée à ce jour

Crédits photos : images fournies par le service presse de la Biennale Cinema – tous droits réservés