[Venise 2026] “15/18” de Cédric Kahn

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’une unité de soins psychiatriques pour mineurs, appelée “15/18”, à travers les histoires de plusieurs jeunes patients et leurs relations avec le personnel soignant. Ces adolescents sont là en raison de troubles psychologiques, d’états dépressifs et de comportements violents ou suicidaires.
Parmi eux, on trouve Lucia (Malou Khebizi), 17 ans, une habituée des lieux, hyperactive et dévergondée, incapable de se tenir à l’écart des problèmes ; Eloïse (Zoé Mompart) qui essaie d’exister entre ses deux parents, centrés uniquement sur leurs difficultés de couple ; Charline, la gothique dépressive ; Camélia, qui traverse une période compliquée après avoir effectué son coming out ; André, victime de railleries en raison de sa volonté de changer de sexe ; Ulysse, qui souffre de bouffées délirantes et de schizophrénie; Marvin, qui vient d’expérimenter une crise psychotique ou encore Jasmine, qui appréhende de retourner vivre dans sa famille, où elle subit la “protection” étouffante de son frère. Ils apprennent à se connaître et à se respecter, ce qui les aide à se reconstruire et à guérir.
Tout dérape quand Enzo, un jeune voyou proche de la majorité, simule son suicide pour se faire interner et éviter l’incarcération. Sa présence sème la zizanie au sein du groupe et menace les liens d’amitié qui se sont formés entre les jeunes patients.

Pourquoi on se laisse interner ?

Le film ressemble, par son côté choral et sa volonté de s’immerger au coeur d’une structure d’accueil, à des films comme La Maison des femmes, Jeunes mères ou La Mif. Il traite chaque personnage avec la même attention, la même volonté de mettre en valeur un métier, une histoire personnelle, une petite victoire sur la maladie. L’approche se veut réaliste et immersive, et cela fonctionne à merveille. Le cinéaste et ses équipes ont manifestement bien travaillé leur sujet.
Pendant l’essentiel du récit, la caméra de Cédric Kahn passe d’un personnage à l’autre de façon extrêmement fluide. On suit Etienne (incarné par le cinéaste lui-même) dans ses entretiens avec les patients, Jules (Antoine De Foucauld), le jeune interne, parfois dépassé par les évènements, Carole (Sophie Guillemin), la responsable des infirmières, puis les moments de complicité entre ces adolescents un peu canailles. Il y a bien deux ou trois personnages centraux, un peu plus valorisés, comme Lucia et Eloïse, mais chacun a sa scène, son moment, que ce soient les patients ou les soignants. Peu de cinéastes sont capables d’équilibrer ce genre de récit choral sur un temps long. Aussi convient-il de saluer la réussite de Cédric Kahn, qui signe ici un film parfaitement équilibré – ou presque…

“Presque” car dans le dernier segment, l’escapade hors des murs, la mise en scène décide subitement d’abandonner le groupe pour se focaliser uniquement sur deux personnages. Le récit choral explose, le récit évolue vers un ton plus dramatique, presque fantastique. C’est un parti pris d’écriture, un choix fort pour montrer le cheminement de l’un des protagonistes vers la verbalisation de ses traumas et donc vers une possible guérison – un peu comme dans Mr. Nelson, Did You Kill People ?, pour assurer la continuité thématique de la sélection. Mais cela perturbe totalement la structure du film et vient même brouiller le propos. On ne sait plus vraiment quel est le sujet. L’utilité du centre 15/18 ? Les troubles psychologiques qui frappent de plus en plus les adolescents dans nos sociétés contemporaines ? L’étude d’un âge où pulsions de vie et de mort coexistent intensément ? L’opposition entre ce centre d’accueil fermé, où tout le monde essaie de coexister en bonne intelligence, et un monde extérieur ouvert, mais inquiétant ?
Ce dénouement nous laisse en plan, délaissant brutalement les personnages auxquels le cinéaste nous a patiemment attachés, pendant plus d’une heure. Mais il est vrai que le personnel soignant doit éprouver la même frustration, le même sentiment d’impuissance, une fois que leurs protégés quittent le centre d’accueil pour reprendre le cours de leur existence.

Malgré quelques réserves sur cette fin abrupte, on ne peut que saluer les qualités du film. Il y a déjà les performances remarquables des jeunes acteurs. Elles constituent l’âme du film et lui apportent une fraîcheur et une énergie indéniables. Cédric Kahn confirme sa réputation de dénicheur de jeunes talents, lui qui a révélé, par exemple, Stefano Cassetti, Anthony Bajon ou Sophie Guillemin, que l’on retrouve ici avec bonheur. Il ne fait nul doute que la jeune Zoé Mompart viendra s’ajouter à cette liste de révélations. Malou Khebizi, elle, n’est plus tout à fait une inconnue Après Diamant brut, dans lequel elle crevait l’écran, elle impose sa présence dans le rôle de cette adolescente fragile, moins sûre d’elle qu’elle ne le laisse paraître.
Cédric Kahn confirme aussi sa capacité à dynamiser une mise en scène dans un espace clos. C’était le cas dans le passionnant Procès Goldman et c’est encore manifeste dans ce nouveau long-métrage.

15/18 n’est probablement pas le film le plus original de cette 83eMostra de Venise, ni le plus flamboyant, mais c’est une oeuvre solide et intéressante, qui représente dignement la production française au sein de la sélection officielle.

Crédits photos : Images fournies par le service presse de La Biennale Cinema – copyright Ad Vitam Films