[
De quoi ça parle ?
D’une émission de téléréalité du début des années 2000, “To Catch A Predator”, au moment où sa chaîne, NBC, décide de la passer en primetime.
Il s’agit d’un tournant dans l’histoire de la télévision, la consécration des shows télévisés au contenu racoleur, sordide et violent. Le principe de l’émission est, en effet, de piéger des pédophiles. D’abord, elle les appâte avec l’aide de comédiens aux traits juvéniles. Ils échangent avec eux sur le réseaux sociaux, les invitent à passer à leur domicile, qui s’avère en fait un plateau de télévision où l’animateur leur tombe dessus et expose leurs vices avant de les remettre aux autorités.
En parallèle, le film traite de la quête de gloire et de reconnaissance du présentateur, Chris Hansen (Robert Pattinson), du jeune acteur enrôlé pour incarner l’appât, Dan (Skyler Gisondo) et de la productrice Andie Bender (Merrit Wever)
Enfin, Primetime est aussi le portrait d’une société moralement corrompue, où les pervers évoluent derrière un masque de dignité factice, et parfois même dans les hautes sphères, et où même les chevaliers blancs peuvent avoir quelques failles.
Pourquoi on zappe ?
Le sujet du film aurait pu ouvrir la voie à une réflexion profonde autour de la télé-réalité en tant que miroir d’une société décadente. Hélas, ce n’est qu’évoqué au détour d’une réplique, mais pas du tout approfondi par Lance Oppenheim, qui se contente de raconter l’histoire de cette émission et de ses principaux artisans, obsédés uniquement par l’audimat, la gloire et la reconnaissance. On aurait préféré que le film s’intéresse aux racines du mal, à une explication de l’augmentation des cas de violences sur mineurs ou des comportements pervers. A la place il livre une sorte de success story, montrant comment exploiter le vice des individus pour créer du contenu sensationnel, flatter ainsi le voyeurisme du téléspectateur et gagner des parts de marché publicitaires.
Aucun des protagonistes n’est véritablement attachant. “Decoy” Dan, le jeune appât, est juste un acteur en manque de reconnaissance, qui essaie de percer en montrant sa tête à la télévision. Il aurait tout aussi bien accepté une publicité pour de la pâtée pour chiens ou le rôle d’un bonsaï dans une comédie musicale, du moment qu’il puisse rouler des mécaniques devant ses copains. Certes, le rôle d’appât expose parfois à des choses surprenantes, avec ou sans chantilly, mais chaque apparition est bien payée, alors il participe de bon coeur à ce spectacle désolant. Andie est totalement investie dans le programme. Elle est prête à tout pour faire de l’audimat et ne remet jamais en question le contenu. Sa seule limite, c’est ce que la chaîne est prête à accepter en termes de langage ordurier, de sexualité et de violence. Sa seule préoccupation, c’est d’évoluer en permanence dans l’ombre de l’animateur vedette alors que c’est elle qui, concrètement, tient le programme à bout de bras.
Chris Hansen, lui, est complètement égocentrique. Il rêve de bouleverser l’histoire de la télévision, d’animer le programme le plus vu, de surpasser ses confrères et remporter des Emmy Awards. Il est obsédé par son image au point de réveiller ses enfants au milieu de la nuit pour leur montrer son show, pourtant loin d’être adapté à leur âge. Son obsession pour la réussite individuelle semble lui avoir coûté son couple et a altéré sa relation avec ses deux fils. Il est clair que son ambition est démesurée, qu’il ne rêve que de gloire et de fortune. Pourtant, lui se voit plutôt comme un héros, un citoyen utile qui permet de mettre hors d’état de nuire des criminels. Mieux : il se considère comme le farouche combattant d’un mal très ancien, une sorte d’élu chargé de traquer le Diable et le vaincre. Un véritable illuminé… Pourtant, Hansen n’est guère différent de ceux qu’il démasque. Certes, il ne viole pas d’enfants, mais il trompe son épouse (Anna Faris) avec une femme de vingt ans sa cadette. Il peut se montrer manipulateur et tyrannique avec son équipe, fait preuve d’un comportement souvent borderline.
Il est clair que, s’il le pouvait, il ferait justice lui-même, comme certains spectateurs le demandent. La justice expéditive à l’américaine, le lynchage populaire, sont peut-être les prochains leviers à exploiter par la téléréalité.
Quand il s’aventure sur ce terrain-là, le film devient intéressant. Il interroge le rapport du téléspectateur lambda à la violence, au sexe et aux comportements criminels. Pourquoi ces émissions aux sujets sordides atteignent-elles des audiences record ? Qu’est-ce qui fascine autant les téléspectateurs ? Oppenheim ne répond pas à ces questions, mais il montre que la télévision est prête à aller de plus en plus loin pour faire plus d’audience, quitte à s’affranchir de toute déontologie. C’était déjà le sujet de Ink, présenté en tout début de festival. La différence, c’est que le film de Danny Boyle avait quelques ambitions formelles. Ici, le spectateur a droit à une image bleutée, granuleuse, sans imagination. De la mauvaise télévision, en somme…
On ne retiendra sans doute pas grand-chose de ce film assez laid et sordide, aux enjeux insuffisamment clairs. Aucune scène ne se distingue, aucun personnage ne surnage. A la rigueur, on retiendra le numéro de cabotinage de Robert Pattinson, qui ne fait pas dans la subtilité, adoptant une allure de Laurent Delahousse texan. On se demande bien quelle mouche a piqué Alberto Barbera pour mettre Primetime en compétition officielle, la case la plus prestigieuse du programme de la Mostra.
Nous, on zappe très vite…
Crédits photos : A24 – images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema