[Venise 2026] “Bucking Fastard” de Werner Herzog

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

De deux soeurs, pas jumelles, qui ont la particularité de marcher, agir et parler de concert. Joan et Jean (Rooney et Kate Mara) ne se quittent jamais. Elles sont coiffées et habillées de la même façon, font exactement les mêmes activités au même moment, pensent toujours la même chose au même moment et prononcent simultanément les mêmes phrases. Même quand l’une d’elles commet un lapsus, l’autre le commet également, à l’instar de ce “Bucking Fastard!” prononcée de façon spontanée au tribunal. Pourquoi ces deux femmes, apparemment innocentes et adorables se retrouvent-elles confrontées à la justice ? Par amour, tout simplement. Elles ont eu le malheur de s’éprendre de leur voisin Gareth (Orlando Bloom). Un vrai coup de foudre simultané. Le fait que l’homme se comporte de façon totalement scandaleuse, qu’il soit toujours à moitié ivre et irrévérencieux ne les a pas freinées. Elles se sont illico persuadées que cet homme était l’homme de leur vie et se sont empressées de le séduire. Evidemment, Gareth n’a pas dit non à cette expérience singulière. Mais il n’a pas tardé à prendre ses distances et retourner vers sa fiancée, avant de l’épouser. Cela a évidemment chagriné les deux soeurs, toujours persuadées qu’il est leur homme et ne peut en aimer une autre. Elles ont continué à le harceler quelques temps, avant que l’homme ne décide de porter plainte.
Une partie de l’intrigue tourne autour de ce procès, mais, contrairement à ce que l’on pourrait attendre, l’affaire est vite résolue. Les deux soeurs déménagent en ville, avec l’appui de leur assistant social, Timothy (Domnhall Gleeson). Là, elles essaient de retrouver une existence normale, loin de l’objet de leur affection, loin de toute polémique, mais soumises aux regards des hommes, souvent animé de mauvaises intentions.
Finalement, c’est dans la campagne irlandaise qu’elles trouveront un nouveau sens à leur existence, essayant de creuser une voie vers un pays idéal où l’amour pur existe.

Pourquoi on aime doublement ?

Ce n’est pas clair ? C’est normal…
Un intertitre précise que le film est dédié à David Lynch. Voilà qui annonce sans ambiguïté une œuvre étrange, décalée, comme un rêve bizarre ou une plongée dans une psyché tourmentée. Les personnages pourraient tout à fait être issus de l’univers de Twin Peaks : ces deux femmes qui parlent à l’unisson, comme certains habitants de la chambre rouge de la fameuse série télévisée lynchienne ; leur amant Gareth, caricature du mâle inconséquent et égoïste, comme un personnage de soap-opéra ; ou les autres personnages hauts en couleur qui gravitent autour des deux sœurs. Plus le récit avance, plus il prend les contours d’une exploration allégorique et psychanalytique, comme les investigations de Dale Cooper, la fugue psychogénique de Fred Madison dans Lost Highway ou l’agonie de Diane dans Mulholland Drive.

Si l’hommage à Lynch est explicite, c’est pourtant à Hitchcock que l’on pense dès le premier plan, où des dizaines d’oiseaux exotiques sont enfermés dans une cage. À l’image du couple d’inséparables des Oiseaux, Jean et Joanie semblent ne pouvoir être séparées sans provoquer une catastrophe. Leur “gémellité” – bien qu’elles insistent sur le fait qu’elles sont soeurs, pas jumelles – donne une forme singulière au thème du double, si présent dans le cinéma hitchcockien. Sauf qu’ici, il n’est pas vraiment question d’une “double personnalité”. Au contraire, les deux êtres fusionnent au point de sembler partager une même psyché. Ceci n’empêche pas deux séquences où, exceptionnellement, chacune des deux soeurs retrouve son propre libre arbitre, sa propre volonté et s’oppose à l’autre. Mais leur relation est si forte, si fusionnelle, que ces moments ne durent jamais plus de quelques minutes. Par ailleurs, comme chez Hitchcock, les personnages ne sont pas forcément lisses. Ils peuvent avoir une part d’ombre qui vient s’opposer à la lumière. Là encore, chez les soeurs Holbrooke, cette part d’ombre s’exprime au même moment. Elles sont le plus souvent parfaitement pures et innocentes, avec un côté franchement naïf, mais elles peuvent aussi se montrer moins aimables, quand elles cèdent à leur colère vengeresse.

Leur relation fusionnelle est à la fois une force et une entrave. Tout faire ensemble les rassure, les rend souvent plus efficaces et les maintient dans un univers familier, parfaitement codifié. Mais cette dépendance mutuelle les empêche aussi d’accomplir certaines tâches simples, comme ouvrir une boîte de conserve. Leur assistant social tente de leur faire comprendre que vivre dans ce monde suppose de savoir agir collectivement, mais aussi individuellement. Toute la difficulté consiste à gagner en autonomie sans rompre le lien qui les unit.
Le besoin d’amour et les émois amoureux ne perturbent pas plus leur entente. Mais cela perturbe leur rapport au monde extérieur. Leurs sentiments amoureux sont déraisonnables, impulsifs, fous, ce qui les expose et les met en péril. Face à ce bouleversement, puis à la trahison de Gareth, leurs réactions deviennent obsessionnelles et brutales, jusqu’à les pousser à commettre des actes répréhensibles. La médiatisation de leur procès les expose davantage et les confronte aux regards lubriques des hommes, à leur voyeurisme et à leurs pulsions érotiques. Le monde extérieur devient alors tout à la fois un objet d’attirance et une menace.

Toujours en prenant le film sous l’angle psychanalytique/Lynchien, plusieurs éléments viennent appuyer la thématique du désir et de la sexualité. Le bouton de manteau manquant qui vient perturber la parfaite symétrie des deux soeurs en fait partie. Cet accessoire évoque bien sûr  ce qui attache, ce qui maintient ensemble, et donc la cohésion des deux sœurs. Mais le bouton et la boutonnière peuvent aussi suggérer un imaginaire sexuel, un fantasme de pénétration. Dans ce contexte, les deux interprétations se rejoignent : le désir de franchir un interdit coexiste avec le besoin de rester plus unies que jamais pour se protéger d’un amour potentiellement impur.
D’autres motifs prolongent la lecture psychanalytique de l’oeuvre. La caverne peut évoquer une matrice utérine, un refuge dans l’inconscient ou, sur un plan philosophique, la caverne de Platon. L’allusion au dragon suggère alors une épreuve : affronter ses peurs les plus profondes pour quitter ce lieu clos et se confronter à la vie extérieure. Ces images ramènent à la même question, celle de l’émancipation et du passage d’un univers protecteur à un monde incertain.
Dans la dernière partie du film, les deux soeurs recueillent un renard, rescapé d’une campagne d’extermination sanitaire. L’animal vient souligner lui aussi l’idée de transition, de passage d’un état à l’autre. Dans plusieurs traditions mythologiques, l’animal est associé à l’idée de métamorphose. Cela peut ici se lire comme le signe d’une transformation intérieure. Il peut également évoquer la figure jungienne du trickster, cette force créatrice et perturbatrice qui ébranle les certitudes du “moi”. Sa présence évoquera aussi aux cinéphiles le film de Lars Von Trier, Antichrist, autre récit propice à une lecture psychanalytique, traversé par les frustrations sexuelles et les pulsions de violence. L’animal prononçait les mots “Chaos reigns”. Ici c’est un chaos organisé, assez propre, mais qui induit aussi un changement, de nouvelles perspectives pour les deux soeurs.

Tout invite à sonder les symboles et les contradictions de ce récit, dont la texture de rêve — ou de cauchemar — fait écho au cinéma de Lynch. Il n’est pourtant pas nécessaire de garder un manuel d’interprétation des rêves à portée de main pour l’apprécier. Sous son étrangeté, le film aborde des questions très contemporaines : la complexité des relations entre les hommes et les femmes dans un monde post-MeToo, la difficulté à trouver sa place quand on est différent, la solitude au milieu des autres, l’exposition de la vie privée sur les réseaux sociaux ou encore les enjeux écologiques.
Par ailleurs, le film n’est pas totalement sous influence, malgré les références identifiées. Le sujet et son traitement sont bien à créditer à Werner Herzog. Le cinéaste allemand a porté cette histoire pendant plus de quarante ans avant de se décider à la mettre en scène. Les personnages des deux soeurs lui ont été inspirés par les soeurs Freda et Greta Chaplin, qu’il a rencontrées durant les années 1980. On sait que le cinéaste aime particulièrement ces personnages différents, uniques et inoubliables. Herzog est aussi l’un des réalisateurs qui a le mieux su illustrer l’obsession au cinéma. Difficile d’oublier Aguirre, le conquistador fou incarné par Klaus Kinski, obsédé par la quête de l’Eldorado, ou Fitzcarraldo et sa volonté de construire un opéra au mileu de la forêt péruvienne. Ici, la recherche d’un amour absolu, parfait, et d’un monde secret où il s’épanouirait, est sans doute un peu moins tragique, mais n’en est pas moins saisissante.

Beaucoup seront sans doute déroutés par Bucking Fastard, faute de clés évidentes pour le décrypter. Il serait pourtant dommage de passer à côté de cette œuvre singulière. Sans tout comprendre, on peut accepter de se laisser entraîner dans cette fable, portée par les performances incroyables de Kate et Rooney Mara, qui s’amusent manifestement à camper ces deux sœurs synchronisées à la perfection, et par les images sublimes de Werner Herzog et son chef opérateur, Peter Zeitlinger. Toutes les scènes de la dernière partie, que ce soit dans les landes irlandaises ou dans la caverne, sont absolument magnifiques et viennent amplifier l’ambiance onirique du film. On ne peut que saluer les qualités de ce film et de son réalisateur, qui continue de nous enchanter, année après année, avec ses films de fiction ou ses documentaires.

Crédits photos : images fournies par le service presse de la Biennale Cinema – copyright :Gateway to Orkney LLC