[Venise 2026] “Ink” de Danny Boyle

Ink affpro[Compétition Officielle, Film d’ouverture]

De quoi ça parle ?

De la rencontre de Rupert Murdoch (Guy Pearce) et Larry Lamb (Jack O’Connell), ou, plus symboliquement, du capitalisme sauvage et de l’ambition. Le duo a révolutionné la presse des années 1970 et, indirectement, les médias d’aujourd’hui.
A la fin des années 1960, juste avant que l’homme marche sur la lune, Murdoch, millionnaire australien, investit dans la presse britannique en rachetant le tabloïd hebdomadaire “News of the World”. Pour rentabiliser ses machines de presse, il décide d’acheter également un quotidien. Comme la plupart des groupes de presse le prennent de haut, il se rabat sur “The Sun”, l’un des quotidiens les moins lus d’Angleterre, jugé ringard, ennuyeux et totalement dépassé par les lecteurs. Il demande à Lamb d’en devenir le rédacteur en chef. Fraîchement licencié du Daily Mirror, le tabloïd le plus lu du Royaume-Uni, le jeune homme accepte le challenge, avec l’idée de prendre sa revanche sur son ancien employeur. Il constitue une équipe de rédaction formée de vieux briscards et de débutants pleins d’énergie et réussit à publier un premier numéro aux chiffres de vente prometteurs. Murdoch leur met toutefois la pression. Il veut vendre encore plus d’unités, en apportant aux potentiels lecteurs uniquement des informations en rapport avec leurs centres d’intérêt. Alors, Lamb et son équipe décident d’innover en proposant des articles sensationnalistes, sur des faits divers sordides, des sujets improbables, ou en lien avec les préoccupations du quotidien. Finies les nouvelles internationales : qui se préoccupe de ce qu’il se passe à Paris ou au Guatemala? A la place, du sport, des informations météorologiques, l’horoscope, des news autour de la vie nocturne, des scandales et des potins croustillants, plusieurs pages sur les programmes télévisés snobés par la concurrence, et, pour pimenter le tout, des sujets sur des thèmes tabous comme la sexualité.
Rapidement, les ventes décollent, mais le quotidien ne parvient toujours pas à se hisser au niveau du Daily Mirror. Un évènement va permettre à Lamb de briser le plafond de verre, mais en malmenant sérieusement l’éthique journalistique.

Pourquoi le film mérite d’être mis à la une ?

Dès la scène introductive, la rencontre entre Murdoch et Lamb dans un restaurant londonien, Danny Boyle installe son récit dans une lignée faustienne. Ce n’est pas un simple entretien d’embauche entre deux hommes unis par la même volonté de réussir. Les cadrages étranges font plus penser à un film d’épouvante, une sorte de pacte diabolique. C’est effectivement le cas. En signant son contrat, Larry Lamb accepte sans le savoir de compromettre sa morale de journaliste, sa conception “pure” du métier. Il se met au service d’une idéologie conservatrice, d’un capitalisme décomplexé où tous les moyens sont bons pour générer du profit. Il accepte un projet articulé autour de sujets scandaleux, sordides, flattant les plus vils instincts des lecteurs. En quelque sorte, du journalisme “populiste”, qui utilise les mêmes méthodes que les politiciens véreux. Pourtant, tout laisse à penser qu’il était un journaliste intègre, formé pour procurer des informations fiables, objectives à ses lecteurs. Comme son ancienne collègue du Mirror, Joyce Hopkirk (Claire Foy), avec qui il partage l’envie de moderniser les contenus, il a attendu en vain qu’on lui donne sa chance, tout en gravissant patiemment les échelons. Avec cette offre, il voit l’opportunité de créer enfin un quotidien à son image, avec une approche différente, plus en phase avec les attentes des classes populaires.  Mais cette obsession, alliée à la pression de Murdoch, va l’inciter à prendre toujours plus de risques, au détriment de l’éthique.

Ce qui est intéressant, ici, c’est que le pacte faustien semble à double sens. Murdoch n’est pas présenté comme un “grand Satan capitaliste”. C’est un homme d’affaires offensif, s’embarrassant peu des règles, mais il cherche aussi à se faire accepter dans son pays d’adoption. Au début du film, il n’est vu que comme un “fermier” des antipodes qui essaie de jouer au magnat de la presse. Il veut donc s’imposer, par esprit de revanche, face à ceux qui l’ont moqué. Son idée, que partage Larry, c’est d’attirer le lectorat qui ne se retrouve pas dans les quotidiens bien établis. Tout d’abord, il apprécie de voir les ventes de son quotidien augmenter. Il valide tous les sujets qui lui attirent un nouveau lectorat : tout ce qui est sensationnaliste, sordide, susceptible de déstabiliser l’establishment.
Mais très vite, des dissensions se font jour entre le rédacteur en chef et son patron. Quand Murdoch dit vouloir flatter plutôt le lectorat conservateur, Lamb rechigne, conscient qu’une polarisation politique du journal risque de faire fuir une partie du lectorat – The Sun, avant Murdoch, attirait un lectorat populaire, votant plutôt pour le Parti travailliste. Puis les choix éditoriaux de Lamb, très audacieux, vont encore accentuer les tensions. Murdoch voit d’un mauvais oeil le fait que “The Sun” bouscule les conventions morales avec ses sujets graveleux et son approche sensationnaliste borderline. Il a quand même quelques principes et n’est pas ravi de voir l’archevêque de Canterbury lui demander des comptes.
Tous deux ont vendu leur âme à une logique de pouvoir et de réussite. Le journaliste doit abandonner toute éthique et aller de plus en plus loin pour pouvoir atteindre ses objectifs. L’entrepreneur doit accepter de salir son image pour gagner plus d’argent et être libre de promouvoir l’idéologie politique qu’il défend. Ils doivent se satisfaire de ce partenariat embarrassant tant qu’il demeure profitable aux deux, mais il est clair que cela ne pourra durer éternellement. Evidemment, à ce petit jeu, Murdoch s’en sort tout de même mieux que Lamb, qui n’est qu’un pion dans le jeu capitaliste. Mais ce qui l’emporte vraiment, ici, est finalement un système de manipulation de l’opinion qui les dépasse tous les deux.

A l’arrivée, le modèle créé par Lamb et son équipe a fonctionné au-delà de toutes les espérances, mais il a ensuite été encore peaufiné pour aller plus loin, avec encore plus de dérives. Murdoch est parti conquérir un nouveau territoire – l’Amérique – au début des années 1980 et a utilisé les mêmes méthodes populistes avec ses nouveaux médias, comme Fox News, accentuant fortement le soutien idéologique aux idées réactionnaires. Ses chaînes militent ouvertement pour Donald Trump, par exemple, et appuient souvent les élucubrations du président américain, quitte à propager des fake news. Toute idée contraire est balayée, toute opinion différente est raillée. On est dans l’ère d’une information polarisée, pas forcément vérifiée ou fiable.

A travers cette histoire, le film de Danny Boyle entend inciter les spectateurs à se méfier des médias qui cherchent à les flatter, à les caresser dans le sens du poil au nom d’une idéologie politique. Il est facile de se laisser entraîner, d’accepter des informations “faciles”, sans contrepoints, sans nuances. Au-delà de cela, il tend aussi à alerter sur les politiciens qui cherchent à gagner des suffrages en évoluant sur des sujets qui touchent la population, en faisant des promesses intenables et en surfant sur des sujets sensationnalistes. Immigration, sécurité, impôts, retraites… Partout en Europe, les partis populistes, d‘extrême droite ou d’extrême gauche, gagnent du terrain en surfant sur ces sujets sensibles et en proposant des solutions radicales. Mais cela se fait avec l’appui de systèmes médiatiques, de réseaux sociaux qui sont tous polarisés, politiquement orientés. Et c’est en partie le fruit de ce modèle mis en place dans les années 1970.
En même temps, le cinéaste pointe la responsabilité des médias plus “traditionnels”, qui, engoncés dans leur attitude hautaine et paternaliste, presque méprisante de la concurrence, ont permis l’éclosion de ce système. S’il n’avait pas été humilié, d’abord par Murdoch, puis par le patron du Daily Mirror, Larry Lamb n’aurait sans doute pas eu l’audace de bousculer les traditions. En tout cas, pas à ce point. Et Murdoch n’aurait peut-être pas eu à ce point l’esprit revanchard. C’est également une leçon à tirer pour les médias plus “sérieux”, qui peinent parfois à se moderniser ou le font de façon maladroite, ou pour les partis politiques modérés, qui, à force d’éluder les problèmes du quotidien, se coupent totalement d’une partie des électeurs, favorisant l’arrivée au pouvoir démocratique de partis qui le sont beaucoup moins.
C’est enfin une dénonciation des dérives du système capitaliste dominant. Le film marque en quelque sorte une rupture entre un ancien monde où les travailleurs, représentés par les syndicats, étaient au coeur du système, et un monde où c’est le profit qui est au centre de l’équation, avec ce que cela suppose de rentabilité, rationalisation et gains d’efficience, et, aujourd’hui, la digitalisation et la robotisation qui vont encore accentuer la tendance. On n’est pas très loin, d’une certaine façon, du sujet de Union Town de Barbara Kopple, qui sera proposé plus tard lors de cette édition 2026 de la Mostra.
Le film séduit par son casting. Jack O’Connell est parfait dans la peau du rédacteur en chef arriviste, sorte de Rastignac britannique que n’aurait pas désavoué Balzac. Guy Pearce, comme toujours, excelle dans le rôle de Murdoch, entrepreneur glacial dépassé par sa création. Tout autant remarquable, Claire Foy incarne la maîtresse de Lamb, aussi ambitieuse que lui, mais animée par des idéaux plus nobles. Son militantisme féministe se heurte à l’idée de mettre en avant une jeune femme dénudée en page 3 du quotidien pour gagner encore quelques lecteurs, car cela implique une “objectification” de la femme.

La mise en scène de Danny Boyle s’avère vive et rapide, entraînant le spectateur dans une sorte de bouillonnement créatif, en phase avec l’énergie déployée par Lamb et son équipe pour réinventer The Sun. On retrouve ici le dynamisme de Trainspotting. Même montage très serré, même frénésie. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre les personnages accros à l’héroïne de ce dernier et le personnage de Lamb, qui est, lui, dépendant des chiffres de vente. D’ailleurs, on voit aussi qu’il prend des substances illicites lors d’une fête où l’équipe célèbre la progression du quotidien. Comme souvent chez le cinéaste britannique, la bande-son est particulièrement soignée, apportant beaucoup au tempo du film. On ne s’ennuie pas une minute et on suit sans peine ce récit d’ascension sociale et de descente aux enfers simultanée.
Certains reprocheront sans doute au cinéaste de ne pas prendre plus ouvertement position sur le comportement de son personnage principal, et de le développer davantage que Murdoch. Mais charger le milliardaire en tant que symbole de pouvoir écrasant aurait eu un effet trop caricatural. Danny Boyle adopte finalement une posture “neutre” qui convient au sujet, en tout cas au journalisme d’investigation dont il défend indirectement l’idée. Il s’agit uniquement d’exposer les faits et de compter sur l’intelligence du spectateur pour comprendre que le modèle proposé par Lamb, économiquement très rentable, est beaucoup plus discutable sur le plan humain et éthique.
C’est assurément une réussite dans la filmographie bien remplie mais inégale du cinéaste britannique.

Crédits photos : Images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema – copyright Anthony Dickenson – STUDIOCANAL SAS (top) Danny Boyle & STUDIOCANAL SAS (affiche provisoire)