[Venise 2026] “La Ragazza con la Leica” d’Alina Marazzi

Par Boustoune

[Orizzonti – Film d’ouverture]

De qui ça parle ?

De Gerda Taro.
Qui ça ? Gerda Taro (Emilia Schüle), une photographe et reporter de guerre. Elle est bien moins connue que son ancien compagnon, Robert Capa (Aaron Altaras), reporter de guerre réputé et cofondateur de l’agence Magnum, mais exerçait la même profession, avec la même passion, le même talent et sans doute un peu plus de témérité. Cette femme d’origine allemande, juive et socialiste, a fui le nazisme, s’est installée en France en 1933. En 1936, elle a décidé de documenter la guerre civile d’Espagne, afin de garder un témoignage de la victoire des troupes républicaines face aux nationalistes, dont elle était convaincue. Elle a effectué plusieurs allers-retours dans ce pays, prenant des milliers de clichés du conflit. Le dernier voyage sur le front, à Brunete, lui aura été fatal. Elle est décédée en juillet 1937, à quelques jours de son vingt-septième anniversaire.

Pourquoi on aime le portrait ?

Le film d’Alina Marazzi, inspiré du livre de Helena Janeczek (1), lui rend hommage en relatant son histoire, sa soif de liberté et d’indépendance et ses relations parfois complexes avec les hommes et femmes de sa vie : Capa, bien sûr, mais aussi Georg Kuritzkes (Luca Englander), Ted Allan (Jeremy Mockridge), Csiki Weisz (Sebastian Schneider) et Ruth Cerf (Luna Wedler). Gerda Taro semblait être une femme libre, traitant d’égal à égal avec les hommes, aimant séduire et plaire et refusant tout engagement sentimental qui l’aliénerait, au grand dam de Capa, qui la demandait sans cesse en mariage. Elle était animée par un rejet farouche du fascisme et combattait aussi bien les idées de Hitler que de Mussolini ou celles des loyalistes espagnols.
Cette photographe a été longtemps oubliée par les livres d’histoire car ses clichés n’ont été retrouvés qu’en 2007, dans une malle à Mexico. Ce n’est qu’à partir de cette date que son travail a pu être reconnu et mis en valeur. Aussi, ce portrait cinématographique, porté par la lumineuse Emilia Schüle, permet de lui rendre justice et de la faire connaître au plus grand nombre. Sans éluder le talent de Robert Capa, le film permet de réattribuer à Taro plusieurs clichés qui avaient injustement été mis au crédit du photographe “américain” (2). Le film présente leur collaboration non pas comme un rapport de maître à élève, mais comme une relation d’égal à égal, où chacun apportait à l’autre, tant sur le plan technique qu’artistique. A une époque où les femmes évoluaient dans l’ombre de leurs conjoints, c’est assez singulier pour être noté.

En soi, le récit est plutôt bien structuré. Articulé autour des derniers jours de Gerda avant son déplacement à Brunete et de flashbacks relatant les principaux évènements de sa courte existence, il permet de montrer toutes les facettes de la femme, la photographe et la militante. La mise en scène d’Alina Marazzi ne fait pas d’esbroufe, mais réussit à passer de façon fluide d’une scène à l’autre, en évitant les écueils du mélodrame et de l’hommage purement hagiographique. Surtout, elle s’autorise aussi quelques projections dans notre monde contemporain, où les grands combats de Gerda Taro sont, hélas, toujours d’actualité.

Il est assez amusant que les programmateurs aient choisi de diffuser le film le même jour que Ink, de Danny Boyle. Les deux films développent deux conceptions radicalement opposées du journalisme. Ink parle d’un système d’informations axées sur le spectaculaire, le sordide, le futile, qui a probablement conduit à tous ces médias modernes où les informations ne sont pas fiables ou, pire, sont falsifiées. La démarche de Gerda Taro est totalement contraire. C’est du journalisme de terrain sérieux, soutenu par des clichés pris parfois au péril de la vie du reporter, du journalisme qui alerte, dénonce, témoigne, documente. Cependant, chacun à sa manière entend alerter le spectateur sur la montée des idées d’extrême droite, qui, comme dans les années 1930, gangrènent peu à peu la vieille Europe ou s’attaquent à d’autres démocraties comme les Etats-Unis. Le film ne fait pas de militantisme. Il constate juste, de façon subtile, que tout ce que combattait Gerda Taro, à une époque où elle n’avait pas notre recul historique à nous, spectateurs, est toujours présent et menace de replonger le monde dans le chaos.
C’est donc une oeuvre intéressante et utile, à plus d’un titre. La Ragazza con la Leica gagne à être connue.

(1) : “La Fille au Leica” de Helena Janeczek – éd. Actes Sud
(2) : Robert Capa s’appelait en réalité Endre Ernő Friedmann et était d’origine hongroise. C’est Gerda Taro qui lui a trouvé son pseudonyme et a imaginé une origine américaine, plus vendeuse pour lancer leur carrière, en 1936.

Crédits photos : Images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema – copyright 2026 Vivo film, Komplizen Film, ZDF ARTE, Eolo film Productions (top) ; Manuel Alberto Carlo (affiche provisoire)