“De la Comédie-Française” de Martin Darondeau & Bertrand Usclat

Par Boustoune

Être “de la Comédie-Française”, c’est appartenir à une institution prestigieuse. Les comédiens qui en sont pensionnaires ont des opportunités de travail tout au long de l’année, dans les spectacles montés au sein de la structure et joués dans la salle Richelieu, à Paris. Ils bénéficient aussi du statut honorifique associé. Ceux qui en sont sociétaires profitent par ailleurs d’une certaine sécurité d’emploi, d’une association aux bénéfices de l’institution et d’un système de retraite spécifique, appréciable pour une profession où beaucoup de jeunes comédiens galèrent pour se faire connaître et doivent composer avec le statut d’intermittent du spectacle.
Pour autant, les artistes de la troupe ne sont pas des “privilégiés”. Ils ont dû gagner leur place dans une troupe qui compte environ 80 membres, la plupart ayant un talent dramatique très nettement supérieur à la moyenne, se montrer à l’aise avec le répertoire classique sous toutes ses formes, que ce soient les comédies de Molière, les drames de Racine ou d’autres pièces majeures de l’histoire du théâtre mondial – de Tchekhov, de Shakespeare… Il faut enchaîner les performances, les rôles, avec une exigence de chaque instant. Et puis, il y a une certaine pression. Être membre de la Comédie-Française, c’est évoluer dans “la maison de Molière”, même si l’institution a été créée après sa mort. C’est donc marcher dans les pas d’illustres acteurs qui ont tout sacrifié pour leur art. Il faut donc se montrer à la hauteur de la réputation de l’institution. Le public attend l’excellence. Les critiques dramatiques aussi. Et si les premières ne sont plus destinées à la cour du roi, des personnalités de l’État, comme le ministre de la Culture, peuvent malgré tout y assister, pour vérifier ce que les subventions publiques servent à financer. Alors forcément, à chaque nouvelle représentation, chaque nouveau spectacle, il y a un peu d’appréhension…

À quelques heures de la première de son adaptation de “Macbeth”, Nina Cardi (Pauline Clément) est en plein stress.  C’est la première pièce qu’elle met en scène et elle s’attaque à un monument. Elle aurait encore besoin d’un peu de temps pour régler les derniers détails : les réglages lumière, la connivence entre les acteurs principaux, les ajustements de costumes… Mais elle arrive en retard, sans papiers ni le badge qui lui donne accès aux lieux. Le gardien, Stéphane (Guillaume Gallienne), se montre intransigeant, voire particulièrement obtus. Non sans mal, la pauvre Nina finit par accéder au théâtre, mais doit trouver un endroit où ranger son vélo, puisque le local dédié est fermé.
Elle parvient enfin à gagner la scène, où de nouvelles galères l’attendent. Le régisseur, Jacques (Christian Hecq), l’embrouille avec ses termes techniques et la laisse faire face seule à des choix cornéliens quant aux spots à utiliser. L’actrice principale est bloquée à Brest, où elle s’était éclipsée pour tourner une série. L’acteur principal, Philippe Vial (Laurent Stocker), passe son temps à râler, pendant que sa compagne Emilie (Marina Hands) fricote avec Antoine (Julien Frison), un autre comédien de la pièce. Ce dernier se montre tout aussi pénible. Il refuse de porter le costume “turquoise” que Nina a choisi pour lui. Pour lui, c’est du vert, couleur qui porte malheur sur scène. Déjà que la metteuse en scène n’a pas respecté la tradition ancestrale, qui veut qu’on ne parle pas de “Macbeth” mais de “la pièce écossaise”, pour ne pas subir la malédiction associée (1), c’est un coup à porter la poisse, ça… Il ne manquerait plus que quelqu’un prononce le mot “corde” ou dise “bonne chance” plutôt que “merde”, et ce serait la catastrophe…
Effectivement, il semble souffler sur la scène un vent mauvais, chargé de problèmes : l’annonce de la venue de la ministre de la Culture (pas prévue) ; l’ex de Nina qui vient lui déposer un paquet des plus encombrants (encore moins prévu) ; des problème de brume, de poulies et d’ombres portées malheureuses ; une make-up artist de banlieue au style “haut en couleurs” ; une costumière au franc-parler dévastateur et le désarroi de Suzanne (Adeline d’Hermy) qui ne maîtrise pas son texte, auquel elle ne comprend rien, viennent faire monter le stress de la troupe et de la jeune metteuse en scène, également promue, par nécessité, comédienne principale.
La seule qui semble rester zen, c’est la doyenne, Nadine Guimart (Danièle Lebrun), mais cela vient peut-être de son remède de grand-mère soixante-huitarde pour évacuer le stress… Encore un problème à gérer…

De la Comédie-Française aborde avec humour différentes problématiques de la création théâtrale et de la vie de troupe. Les auteurs, Martin Darondeau, Bertrand Usclat et Clémence Dargent, n’appartiennent pas à l’institution. Ils sont plutôt connus pour des séries télévisées parodiques comme Broute ou Moitié.e.s. C’est pour cela qu’ils ont été contactés par la Comédie-Française. L’objectif initial était la réalisation de petites pastilles comiques sur l’institution, avant de se muer en projet de série. Les auteurs avaient l’habitude de collaborer avec Pauline Clément qui, elle, était pensionnaire de la troupe depuis 2019 (2) et cette dernière a pu servir de lien entre les comédiens du ”Français” et les auteurs, tout  en s’appuyant sur sa propre expérience et ses propres anecdotes. La série n’a jamais vu le jour, mais les meilleures saynètes ont pu servir de base au scénario de cette comédie rythmée, où les tuiles s’enchaînent et poussent dans leurs retranchements les comédiens de la troupe.
Les auteurs ont eu le droit de tourner au sein du théâtre, mais n’ont pu bénéficier des lieux que pendant un temps très bref, ce qui les a poussés à adopter un rythme de travail rapide et le plus efficace possible. Cela se ressent dans le tempo de leur mise en scène, très vif.
Le film est composé de séquences courtes, reliées par de jolis plans-séquences dans les coulisses du théâtre. La caméra virevolte avec aisance de la scène aux loges, de l’atelier de couture aux couloirs techniques. Cela donne une impression d’urgence, voire de chaos, que n’aurait pas renié Alejandro Gonzalez Iñárritu dans Birdman, même si le ton de ce film-là est bien moins sombre. Les galères de la metteuse en scène, elles, font penser aux déboires de l’équipe artistique du dernier film d’Agnès Jaoui, L’Objet du délit, le thème du harcèlement en moins, ou à ceux de la troupe de Bruits de coulisses, de Peter Bogdanovich, à la mécanique burlesque assez proche. Dans ces deux films, il y a aussi l’idée de surmonter les problèmes, les différends, les problèmes d’égos, pour créer une oeuvre collective remarquable, où chacun apporte ses qualités et ses singularités.

Évidemment, les cinéastes n’auraient pas pu réussir le film sans l’appui de leurs comédiens. Comme ceux-ci sont tous issus des rangs de l’institution, les personnages sont parfaitement interprétés et gagnent au passage un petit supplément d’âme. On retrouve Laurent Stocker, Marina Hands, Adeline d’Hermy, Julien Frison, Danièle Lebrun, Sefa Yeboah, Sephora Pondi, Florence Viala, Françoise Gillard… Le film peut aussi compter sur les caméos savoureux d’Eric Ruf (l’homme de l’Ascenseur), Denis Podalydès (la voix de Radio Molière) et Benjamin Lavernhe en fantôme prestigieux. Citons la performance de Christian Hecq, génial en régisseur bourru. Pourquoi ? Parce qu’il réussit presque à voler la vedette aux autres avec un rôle initialement très secondaire. Et, bien sûr, celle de Pauline Clément, qui nous sert de fil conducteur dans ce chaos. L’actrice peut faire étalage de son talent pour la comédie, mais montre aussi des facettes plus sensibles, déjà entrevues en début d’année dans Une fille en or.

L’ensemble est très plaisant, grâce aux répliques, au jeu subtil des comédiens, au rythme enlevé imprimé au récit. Le seul reproche qu’on pourrait adresser au film, c’est d’être un peu trop court (1h15 !). On aurait aimé encore plus de péripéties, de quiproquos, de catastrophes, avec un crescendo burlesque encore plus marqué. Mais ne boudons pas notre plaisir. Pour une première réalisation, c’est du bon travail, qui respire le talent et la volonté de procurer du bon temps aux spectateurs. Molière validerait sans doute cette comédie qui met en lumière avec brio l’esprit collectif et l’excellence de la Comédie-Française, haut lieu de notre patrimoine culturel.

(1) : Dès ses premières représentations, la pièce “Macbeth” a été auréolée d’une aura de “malédiction” qui tient autant à la présence de sorcières dans la pièce – et la rumeur de véritables formules de sorcellerie dans le texte – qu’à des évènements tragiques autour des représentations. La légende prétend que l’acteur jouant Lady Macbeth lors de la première, en 1606, serait mort ce soir-là et que Shakespeare lui-même aurait dû le remplacer. D’autres évènements au fil des siècles (émeutes mortelles, accidents de scène, problèmes d’accessoires, maladies…) ont contribué à cette réputation. C’est pour conjurer le sort que les acteurs ne prononcent jamais le nom de la pièce mais parlent de “pièce écossaise”.

(2) : Elle en est même sociétaire depuis cette année.


De la Comédie-Française
De la Comédie-Française

Réalisateurs : Martin Darondeau, Bertrand Usclat
Avec : Pauline Clément, Laurent Stocker, Marina Hands, Christian Hecq, Adeline d’Hermy, Julien Frison, Danièle Lebrun, Sefa Yeboah, Sephora Pondi, Florence Viala, Françoise Gillard, Benjamin Lavernhe, Denis Podalydès
Genre : Comédie, mais Comédie-Française
Origine : Française !
Durée : 1h15
Date de sortie France : 22/07/2026

Contrepoints critiques :

”Ce film est un pur bonheur, accessible pour tous les publics, qui fait déjà partie de notre top 5 de l’année, tous genres confondus.”
(Caroline Vié – 20 mn)

”Vieux jeu malgré des gages de modernité, la comédie de Bertrand Usclat et Martin Darondeau sur les coulisses de l’institution théâtrale aboutit à une aberrante démonstration d’entre-soi.”
(Sandra Onana – Libération)

Crédits photos : Copyright ATELIER-DE-PRODUCTION-COMEDIE-FRANCAISE-FRANCE-2-CINEMA-2025