Cinéma | L’ODYSSÉE – 16/20

Par Taibbo

De Christopher Nolan
Avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway

Chronique : Christopher Nolan est toujours parvenu à faire en sorte que sa vision, son imaginaire, s’imposent au matériel dont il s’empare, aussi complexe soit-il. De Memento à Oppenheimer, en passant par Insomnia, Interstellar, Dunkerque ou Inception, il résulte de la plupart des projets Nolaniens une œuvre unique, puissante et mémorable.
En se frottant à L’Odyssée d’Homère, le réalisateur anglais prend le risque de froisser à la fois les spécialistes de l’œuvre elle-même et les historiens de la Grèce antique, tout en titillant une frange réactionnaire et anonyme sur les réseaux sociaux (ça n’a pas manqué).
Loin d’être intimidé, il prend le sujet à bras-le-corps et y insuffle son style opératique, la rigueur de son écriture, tout en restant fidèle au récit légendaire et en s’aventurant sur un terrain de jeu inédit. Grâce à un imparable sens de la narration, Nolan livre une fresque grandiose, un péplum massif et monumental.
Il déroule un récit construit tel un patchwork temporel, faisant constamment des bonds dans l’espace et le temps sans que jamais la compréhension de l’intrigue ne soit mise à mal. Il le doit à l’extraordinaire fluidité de sa mise en scène et à la malice de son montage, brillant et d’une grande intelligence.
On suit avec une attention égale le quasi huis-clos montrant la ronde des prétendants gravitant autour de Pénélope et menaçant Télémaque à Ithaque, 20 ans après le départ d’Ulysse, le long périple forcément épique du héros pour rejoindre son royaume après avoir conquis Troie, sa « captivité » auprès de Calypso à la fin de celui-ci, et la bataille de Troie, elle -même découpée en plusieurs segments. Nolan parvient même à intégrer un petit twist à son scénario (on ne se refait pas) une fois que toutes ces temporalités se seront croisées et rejointes dans un final brutal.
Ce découpage est particulièrement ingénieux car au-delà du fait qu’il ne nous perd ni ne nous ennuie jamais, il met autant en valeur les performances des comédiens en leur permettant de creuser leurs personnages, que l’ampleur de l’imposante direction artistique de Nolan. Le choix créatif de privilégier les décors naturels aux fonds verts contribue largement à l’adhésion du spectateur, mais le réalisateur embrasse aussi pleinement la part fantastique du récit mythologique, une première pour lui, flirtant même avec l’horreur dans l’effrayante scène du Cyclope. Toutes ces escales et les épreuves qu’il y affronte (les géants, Circé – meilleure scène du film, les sirènes, Charybde et Scylla, les Enfers….) sont traitées avec une part de mysticisme (qui peut parfois se travestir en divin) tout en gardant une fort ancrage au réel. Le lyrisme de la mise en scène est appuyé par la bande son vrombissante et entêtante de Ludwig Göransson.
En revêtant la tenue d’Ulysse, Matt Damon endosse sans doute le rôle d’une vie. Le comédien traduit admirablement le sens du sacrifice (le sien et celui de ses hommes), mais plus important encore, le poids de la culpabilité, malgré son devoir accompli (une idée que l’on retrouve régulièrement dans la filmographie de Nolan). On le voit s’abîmer, se tasser, porter sa légende en fardeau.
Pas « heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage », donc… car L’Odyssée est surtout un film de guerre, ou plutôt un film sur les conséquences de la guerre, mortifères, même pour ceux qui triomphent, charriant son lot de traumas sur des générations. Le reste du casting est bien mieux qu’une juxtaposition de stars, chacun incarnant avec conviction et talent son personnage. Anne Hathaway, en Pénélope déterminée et stratège dans l’attente du retour de son époux, a une place au moins aussi importante que le Ulysse de Damon, Tom Holland, tout en sobriété et en gravité, démontre qu’il est un excellent acteur à ceux qui ne l’ont vu que dans Spider-Man (regardez The Crowded Room ou Le Diable, Tout le temps) et Pattison excelle en salopard conspirateur et pleutre (sa carrière prend vraiment une jolie tournure depuis qu’il a arrêté de vouloir être séduisant). Dans des rôles secondaires, John Bernthal, Charlize Theron, Lupita Nyong’o, Zendaya, Samantha Norton ou encore John Leguizamo font valoir leur charisme et apportent leur écot à cet imposant ensemble.
Les seuls reproches qu’on pourrait faire à L’Odyssée sont un léger manque d’émotion, elle n’émerge que dans le dernier tiers, et une sagesse, voire une pudeur excessive lorsqu’il s’agit de faire interagir ses personnages. Si elle s’entend sur ses films conceptuels, cette retenue sied moins à L’Odyssée où le rapport au corps est essentiel et où la dimension charnelle de l’histoire peut difficilement être ignorée.
Ces rares écueils ne sauraient néanmoins remettre en cause l’énorme morceau de cinéma qu’est L’Odyssée.
S’il ne détrône pas Inception, Dark Knight et Memento de mon panthéon Nolan, il se trouve en bonne place à côté d’Interstellar et de Tenet.
En ajoutant une nouvelle œuvre majeure à sa filmographie, et pas la moins risquée, le réalisateur anglais continue ainsi d’écrire sa propre mythologie.

Synopsis : L’Odyssée est une épopée mythique tournée à travers le monde qui suit le retour d’Ulysse vers Ithaque.