“La Chaleur” de Stéphane Demoustier

La ChaleurDans un camping situé dans les Landes, sur la côte atlantique, l’été bat son plein. La météo est marquée par un épisode caniculaire et chacun essaie de se rafraîchir comme il le peut. Les adolescents traînent à la piscine ou sur la plage, cherchant à se baigner tout en chahutant. Les soirées sont tout aussi chaudes, puisque la plupart d’entre eux entendent profiter de l’été pour faire des rencontres, “emballer” et surtout “coucher”. Pour certains, c’est l’occasion de vivre leurs premières expériences sexuelles, et la quête mène parfois à l’obsession. La période peut aussi s’accompagner de frustration ou de dépit, en fonction de l’évolution des relations entre ces jeunes, pour la plupart sans lendemain.
Marouane (Hadrien Hussein) semble un peu en retrait. Timide et pudique, le jeune homme garde constamment son T-shirt, même quand il fait 40°C à l’ombre. Il n’est pas asocial, loin de là, mais ne fait pas beaucoup d’efforts pour essayer de sympathiser avec les filles, malgré les encouragements de ses parents, qu’il juge intrusifs. Peut-être est-il un peu trop réservé. Ou peut-être n’a-t-il pas envie de faire “comme tout le monde”. Il se sent déjà un peu différent des autres adolescents, avec sa passion de la musique classique. En tout cas, il ne semble pas nourrir les mêmes obsessions que son copain Noé (Tristan Richard), un adolescent obèse déterminé à “baiser”. Le garçon s’est inscrit sur Tinder et ne manque jamais une occasion d’approcher des filles de son âge, parfois en échafaudant des stratégies absurdes.
Lors de la dernière soirée avant le départ de la famille de Marouane, les deux adolescents assistent à une fête au camping. Noé réussit à obtenir un rendez-vous avec une fille assez jolie et s’éclipse pour flirter avec elle, laissant Marouane seul et un peu désabusé. Ce dernier essaie de sortir de sa coquille en approchant la jolie Giulia (Martina La Manna), mais est devancé par Oscar (Noé Houssard), l’un des bellâtres du camping, très populaire auprès des filles. Alors, il erre un petit moment, seul, avant d’être hélé par le même Oscar, seul et éméché en haut des toboggans. Marouane échange deux ou trois mots et lui prête sa cigarette électronique, mais quand il cherche à la récupérer, Oscar se montre désagréable et belliqueux. En essayant d’arracher la sacoche de Marouane, il chute de plusieurs mètres et gît inconscient sur le sol. Le premier réflexe de Marouane est de prendre la fuite. Sidéré, il ne pense pas à appeler les secours. Quelques minutes plus tard, il revient pour escamoter le corps d’Oscar et l’enterrer sur la plage, à proximité d’un bunker. Il croit aussi enterrer le portable du jeune homme au même endroit, avant de réaliser avec effroi qu’il a enterré son propre téléphone.
Comment faire pour le récupérer avant de partir sans éveiller les soupçons ? Comment réagir face à la mère d’Oscar, inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son fils ? Comment continuer de vivre normalement avec ce poids sur la conscience et l’épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Marouane subit les évènements, un peu éteint. Il est à la fois sidéré par cette situation hors norme, tétanisé par l’angoisse d’être démasqué par les gendarmes, paralysé par son sentiment de culpabilité et assommé par la chaleur qui continue de sévir sur les Landes.
Ironie du sort, c’est là qu’il fait – enfin – la connaissance de Giulia, avec qui il sympathise et ébauche même une relation plus sentimentale. A quelques heures du départ ou, plus probablement, de son arrestation…

Stéphane Demoustier adapte ici le roman éponyme de Victor Jestin (1). Il en conserve le principe : raconter les trois jours qui suivent le drame et la décision du personnage principal de dissimuler le corps, entre attente fiévreuse, angoissante, et activités estivales “ordinaires”. En revanche, il a cherché à s’affranchir de la structure très littéraire du roman, raconté à la première personne, comme “L’Etranger” de Camus, et de son côté introspectif, des dispositifs qui ne sont pas très cinématographiques. A la place, il a développé la relation entre Marouane et Giulia (Léonard et Luce dans le roman) pour en faire un véritable récit initiatique, une histoire de passage à l’âge adulte dans des conditions singulières, sans doute un peu cruelles, mais assurément le récit d’une métamorphose, du passage d’un état “larvaire” – d’où la torpeur qui semble frapper le personnage – à celui d’un papillon à l’existence en sursis.
Le film doit beaucoup à la mise en scène de Stéphane Demoustier, toujours à bonne distance des personnages, à sa façon d’appréhender ce moment particulier où le temps semble suspendu, un état qui tient autant à la situation – ce secret qui menace d’être dévoilé à tout moment – qu’à l’adolescence elle-même, en tant que phase de transition entre l’insouciance enfantine et l’âge adulte, marquée par une certaine aphasie, une impression de décalage permanent. L’adolescence correspond bien à une période où le temps semble déréglé, défilant à la fois trop vite et trop lentement. C’est exactement ce que ressent Marouane, qui trouve le temps interminablement long avant le départ ou le moment où le corps d’Oscar va être retrouvé, et beaucoup trop court pour développer la relation naissante avec Giulia.
Le film doit également beaucoup au jeu tout en intériorité du jeune Hadrien Hussein, parfait dans le rôle de cet adolescent tourmenté, essayant de trouver sa place dans un monde dont il n’accepte pas les codes.

Son personnage n’est pas le seul à essayer de trouver sa place et composer avec les normes sociales. Giulia accepte les règles des amours estivales avec une conscience aiguë de leur côté éphémère. Les personnages masculins qu’elle fréquente jouent avec les codes du machisme et instaurent une dynamique dominant-dominé qui, à l’adolescence, peut pousser au harcèlement. Marouane sait qu’il n’appartient pas à la catégorie des “dominants”, à cause de ses origines, de sa classe sociale, de sa sensibilité artistique. C’est peut-être pour cela qu’il évite les interactions et celle avec Oscar vient lui donner raison. C’est aussi pour cela qu’il essaie de faire disparaître le corps, par peur d’être accusé de meurtre, par peur de se retrouver au centre des attentions.
Le personnage de Noé essaie au contraire d’occuper l’espace, avec une stratégie radicalement opposée. Il est d’abord présenté comme un adolescent caricatural, avec sa libido exacerbée et son bagout, mais s’avère bien plus intéressant qu’il n’y paraît, une fois ses failles exposées et les masques tombés. C’est d’ailleurs lui qui va, indirectement, influencer la fin du film, sensiblement différente de celle du roman, en tout cas moins ouverte et ambiguë.

Ce n’est pas une oeuvre magistrale sur le plan technique, mais c’est une adaptation réussie d’un roman pas si simple à porter à l’écran. La Chaleur s’insère par ailleurs parfaitement dans la filmographie de Stéphane Demoustier, que ce soit La Fille au bracelet, pour l’intrigue centrée autour des secrets d’une adolescente accusée de meurtre, Borgo pour le cas de conscience auquel est confronté Marouane ou même L’Inconnu de la Grande Arche, d’une certaine façon, dont le personnage central se trouvait aussi perdu et isolé que le protagoniste de ce nouveau film.

(1) : “La Chaleur” de Victor Jestin – éd. Flammarion – Prix Fémina des lycéens 2019 – 144 p.


La Chaleur
La Chaleur

Réalisateur : Stéphane Demoustier
Avec : Hadrien Hussein, Martina La Manna, Tristan Richard, Noé Houssard, Zakariya Gouram, Cécile Ducrocq, Marguerite Demoustier, Sarah Le Picard
Genre : Thriller initiatique
Origine : France, Italie
Durée : 1h32
Date de sortie France : 08/07/2026

Contrepoints critiques :

”Stéphane Demoustier maîtrise les rapports primaires en jeu à l’adolescence, le privilège beau et les manières mal dégrossies qui rendent cet âge vraiment étrange. Sous un soleil qui tape, tout le monde semble un peu perdre la tête et ça fait du bon cinéma.”
(Emmanuelle Spadacenta – CinemaTeaser)

”Demoustier croit se tenir devant un abîme ; en vérité, son film repose sur un scénario trop ouvragé qui oublie l’essentiel à force d’enluminures.”
(Josué Morel – Critikat)

Crédits photos : copyright Petit Film