“Notre histoire – Chroniques du Caire” d’A.B. Shawky

Notre histoire - chroniques du CaireEn 1967, au Caire, une famille égyptienne occupe un appartement plein de vie et de bruit.
Le père, Ragheb (Ahmed Kamal), est fonctionnaire et a pour mission de faire pousser des arbres dans le désert, une mission qui fait partie de l’ambitieux programme de modernisation du président Nasser, qui inclut la construction du haut barrage d’Assouan.
La mère, Fairouz (Nelly Karim), s’occupe difficilement du quotidien : elle doit gérer le ménage, les courses, la cuisine, la gazinière qui ne fonctionne qu’à coups de pied, les voisins râleurs et tous ces hommes qui passent leur temps à regarder la télévision ou à palabrer, sans jamais l’aider.
Il y a aussi un oncle, Hamada (Sabri Fawwaz), qui squatte le canapé du salon depuis qu’il a quitté l’orchestre d’Oum Kalthoum, et d’autres qui viennent régulièrement rendre visite à la famille pour regarder les matchs de football, sauf Marei (Sherief El Desouky) qui est suspecté de porter la poisse et doit donc rester à la porte.
Enfin, on peut y croiser les trois fils du couple. L’un d’eux, Lulu (Amr Ahmed), rêve de devenir footballeur et traîne ses guêtres devant le terrain d’entraînement dans l’espoir d’être remarqué. Le second, Hassan (Ahmed El-Azaar), parle plusieurs langues, dont le russe, convaincu que cela pourrait être utile dans ce monde en pleine guerre froide. Son jumeau, Ahmad (Amir El-Masry), s’exprime plutôt au piano – même s’il dit encore “biano” – et rêve de devenir concertiste classique. C’est principalement ce dernier qui sert de fil rouge narratif, notamment grâce à la relation épistolaire qu’il entame avec une jeune Autrichienne, Elizabeth (Valerie Pachner), à qui il décrit son quotidien mouvementé.

Cela marque le début d’une chronique familiale étalée sur une vingtaine d’années, rythmée par les défaites à répétition de l’équipe de football locale, Zamalek, mais aussi et surtout par les évènements historiques, souvent douloureux, qu’a traversés le pays : les ambitions  du président Nasser, les tensions avec Israël, qui conduisent à la guerre des Six jours, la prise de pouvoir d’Anouar el-Sadate, la Guerre du Kippour, les émeutes de 1977 contre l’inflation, l’assassinat du président en 1981 et le début de l’ère Moubarak.
Notre histoire – Chroniques du Caire n’est pas vraiment un film politique. Comme ses personnages, A.B. Shawky prend soin de rester à distance des idéologies et des jeux de pouvoir. Ragheb, fonctionnaire, doit faire très attention lorsqu’il doit parler en public. Chaque intervention peut lui valoir soit une promotion, soit un passage par la case prison. Les élites égyptiennes n’ont pas l’habitude d’aimer la contestation, même quand elle est justifiée. La critique reste donc feutrée, même si la référence à la corruption des élites est claire. Le cinéaste fait le constat que les bonnes intentions politiques ne font pas toujours le bonheur du peuple. La famille subit fréquemment les conséquences des bouleversements internes du pays, les changements radicaux de système économique et social, mais aussi et surtout le conflit incessant entre les nations arabes et Israël.
Là encore, le cinéaste se garde bien de choisir un camp dans le conflit. On devine en revanche qu’il est un farouche partisan de la paix et de l’entente entre les peuples. Cela se ressent à travers la relation qui unit Ahmad et Elizabeth, mais aussi dans sa description du foyer familial, sorte d’arche accueillant famille, amis et voisins, au-delà des conflits et des mésententes. Il milite clairement, par son humanisme bienveillant, pour un apaisement des tensions dans cette région du monde, afin que chaque personne puisse vivre normalement, en toute quiétude.

Le film n’élude rien des problèmes historiques du pays, évoqués en arrière-plan, mais il fait le choix de se focaliser sur les choses de la vie, les problèmes du quotidien, les drames et les petits bonheurs, les aléas de l’existence. Il y a déjà suffisamment à gérer comme cela.
Le récit progresse par ellipses, évoluant aussi rapidement que la vie elle-même. Il nous procure des émotions différentes d’un segment à l’autre, nous offrant de très belles scènes, empreintes de tendresse, d’humour et de subtilité.
A.B. Shawky peut s’appuyer sur le travail de ses acteurs. Amir El-Masry et Valerie Pachner incarnent avec force ces deux tourtereaux venus de cultures différentes, de pays différents, mais unis par la même passion pour la musique et l’envie de connaître le monde. Ils sont entourés d’une belle tribu d’acteurs, tant du côté égyptien que du côté autrichien (avec une mention spéciale pour Johannes Krisch en père de famille bourru). Le film bénéficie aussi de la performance poignante de Nelly Karim, qui incarne la mère d’Ahmad, celle qui tient sa famille à bout de bras, jusqu’à son dernier souffle, et donne à son fils le plus beau des conseils de vie. Tous ces acteurs parviennent sans peine à nous rendre leurs personnages attachants et à nous inviter à partager l’intimité de cette famille haute en couleur.

Certains trouveront probablement que Notre histoire – Chroniques du Caire est une belle surprise. Pour eux, peut-être, mais il faut rappeler que le cinéaste n’est pas tout à fait un inconnu des cinéphiles. Si son précédent long métrage, Hajjan, sélectionné au festival de Toronto, n’a pas bénéficié d’une sortie en France, son premier long métrage, Yomeddine, avait été retenu en compétition officielle à Cannes en 2018, et avait touché le public grâce à son optimisme et sa profonde humanité. Ce nouveau long-métrage, plein de vie et de résilience, s’inscrit dans la même lignée et confirme le talent de ce jeune auteur égyptien, promis, à n’en pas douter, à une belle carrière internationale.


Notre histoire – Chroniques du Caire
The Stories – القِصَص

Réalisateur : A.B. Shawky
Avec : Amir El-Masry, Valerie Pachner, Nelly Karim, Ahmed Kamal, Sabri Fawwaz, Ahmed El-Azaar, Amr Ahmed, Johannes Krisch
Genre : Chronique familiale et fresque historique
Origine : Egypte, Autriche, France
Durée : 2h00
Date de sortie France : 01/07/2026

Contrepoints critiques :

”Le film, succession de tableaux ripolinés, vise à l’évidence le cinéma populaire égyptien, possiblement aussi la comédie italienne, avec portrait de famille vociférante et résiliente, et dénonciation de la corruption politique. On est assez loin du compte.”
(Jacques Mandelbaum – Le Monde)

”Sans jamais semer la confusion, Notre histoire – Chroniques du Caire relève le pari d’être à la fois une fresque familiale, l’histoire d’un couple, le destin d’un homme et une subtile analyse politique d’une Egypte, prise au piège des tensions géopolitiques de son époque et gouvernée par des dirigeants charismatiques aux ego démesurés qui n’ont laissé que la carte de la résilience à leurs compatriotes.”
(Falila Gbadamassi – France Info Culture)

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