“In Waves” de Phuong Mai Nguyen

Par Boustoune

À Los Angeles, au début des années 2000, AJ, lycéen maladroit, fait la connaissance de Kristen et en tombe instantanément amoureux. Si ses premières tentatives de nouer le contact sont vaines, il finit par réussir à passer quelques moments avec elle. Il est skateur et a un peu peur de l’eau. Elle est passionnée de surf et se sent mieux dans l’océan que sur la terre ferme. La jeune femme réussit à l’entraîner dans son univers et l’initier au chevauchement des vagues. Elle se laisse séduire par AJ, son côté rêveur, sa douceur et sa passion pour le dessin. Ils tombent follement amoureux et se préparent à mener une vie heureuse. Mais la maladie frappe soudainement Kristen. On lui diagnostique un ostéosarcome, un cancer des os, identifié au niveau de la jambe. AJ ne se défile pas et reste à ses côtés pour surmonter cette déferlante, tout comme le frère de Kristen, Jeff, et son cousin, Eon. Ils mettent tout en oeuvre pour aider la jeune femme à se battre contre la maladie, avec force et résilience, et faire en sorte qu’elle puisse profiter de chaque instant, entourée d’amour, d’affection et de rêves d’océan.
Mais à une vague peut en succéder d’autres, plus imposantes, capables de tout emporter…

Cette histoire, c’est celle du dessinateur américain, AJ Dungo, et de sa petite amie Kristen, qui a été emportée par le cancer à seulement vingt-quatre ans, après plusieurs années de combat contre la maladie. AJ Dungo l’a racontée dans son roman graphique “In Waves” (1), publié en 2019. Le récit entremêlait l’histoire du surf et son histoire personnelle, marquée par le combat contre la maladie, puis le deuil. Aujourd’hui, c’est la cinéaste Phuong Mai Nguyen qui s’en empare pour la porter à l’écran, avec l’accord du dessinateur. Elle a choisi de rester fidèle au récit original, mais a fait le choix d’un environnement graphique sensiblement différent.
Dans le roman graphique, les planches sur les origines du surf étaient dessinées dans des tons sépia et celles sur l’histoire d’AJ et Kristen étaient toutes teintées de bleu, tant pour évoquer la couleur préférée de la jeune femme, celle de l’océan, que le blues qui frappait l’auteur, complètement impuissant face au vide laissé par la perte de l’être aimé.  Dans le film, Phuong Mai Nguyen a aussi conservé l’idée d’un mélange de noir et blanc et de sépia pour tourner les séquences sur les origines du surf, comme un clin d’oeil au livre. Cependant, elle en a réduit considérablement la proportion – mais pas la symbolique – pour se concentrer sur l’histoire d’amour tragique de Kristen et AJ. A la place du bleu, elle a choisi un univers résolument coloré, plein de vie et de joie, comme dans les toiles du peintre David Hockney (2). Ce style chatoyant colle parfaitement à la beauté de la rencontre amoureuse et à la résilience de la jeune femme face à la maladie. La cinéaste a voulu rendre hommage à la défunte qui ne s’est jamais apitoyée sur son sort, même quand la maladie reprenait le dessus, et s’est attelée à profiter de chaque seconde, chaque moment passé avec ses proches. A l’écran, il y a bien des moments où le drame se fait plus pressant, où l’on comprend que le cancer de Kristen ne recule pas et que son espérance de vie s’amenuise. Ils se traduisent par un glissement vers une ambiance plus crépusculaire, plus sombre. Mais cette obscurité ne dure pas. Elle est toujours contrebalancée par des scènes lumineuses, de petits moments de bonheur ou de tendresse, et une poésie permanente qui vient nous remettre un peu de baume au coeur. Le principe est un peu le même que le mouvement des vagues. Des déferlantes successives d’émotions qui nous entraînent, nous portent, menacent parfois de nous engloutir. C’est aussi le motif qui sert de fil conducteur au film, celui qui marque le début de l’idylle de Kristen et AJ lors d’une très belle séquence où elle lui apprend à dompter les vagues, celui qui accompagne les mouvements d’AJ sur son skate, après avoir rencontré Kristen. Il assure la transition, fluide comme l’eau, de certaines séquences, par exemple une chevelure qui se transforme en lames envoûtantes. Et il sert de contrepoint aux séquences à l’hôpital, mornes et immobiles. Kristen est peut-être clouée au lit par la maladie, qui lui ronge les os et les poumons, mais elle peut rêver de l’océan en imaginant les plis de ses draps devenir des vagues ou en voyant la ligne pulsatile de son électrocardiogramme se muer en une houle plus poétique.

Bien sûr ce mouvement des vagues possède une forte portée symbolique. Il représente les cycles de la vie. Les vagues naissent, grandissent, atteignent une hauteur plus ou moins grande, en fonction de différents facteurs, avant de retomber et de se fondre dans l’océan. L’existence de Kristen a été semblable à celle d’une vague – ou plutôt d’une série de vagues, avec des hauts et des bas, mais toujours la même énergie, la même force.
Dans les passages sur l’histoire du surf, elles marquent aussi une forme de résilience, et même de résistance. A Hawaï, la pratique du surf avait en effet été interdite par les colons européens, au XVIIIe siècle, mais elle a perduré avant d’être popularisée par Duke Kahanamoku aux Etats-Unis, au début du XXe siècle et de connaître son âge d’or au milieu des années 1960. A la résilience de cette pratique, qui, plus qu’un sport, est une expérience spirituelle pour les Hawaïens, répond celle de Kristen, qui essaie de faire abstraction de sa maladie pour continuer à profiter de ses proches et découvrir de nouvelles choses.

Les vagues d’émotions viennent aussi submerger le spectateur, bien sûr. C’est souvent le cas avec ce genre de mélodrame qui entremêle histoire d’amour passionnelle et maladie incurable, surtout quand cette dernière frappe une personne en pleine force de l’âge. On se souvient bien sûr de Love Story d’Arthur Hiller ou, plus récemment, de Nos étoiles contraires de Josh Boone. Ces films parviennent sans problème à stimuler les canaux lacrymaux des spectateurs, surtout quand ils recourent à des effets tire-larmes, avec musique sirupeuse et épanchements de personnages. Souvent, c’est même un peu trop facile d’émouvoir avec le malheur des autres, et la plupart des mélodrames ne font pas dans la subtilité. A l’inverse, les films qui jouent la carte de la distance, de la pudeur peuvent parfois s’avérer trop “secs”, peinant à faire affleurer l’émotion. Ici, Phuong Mai Nguyen surfe sur le pathos sans jamais tomber, réussissant à trouver le parfait équilibre entre le drame et la poésie. La musique d’Oklou et Rob, mélange subtil de nappes électro éthérées et de pop douce et intimiste, vient souligner les émotions sans forcer. L’animation apporte à la fois de la distance et une poésie qui emporte le spectateur. Ce n’est absolument pas de l’émotion “facile”. Il faut un grand talent pour rendre aussi expressifs les dessins, réussir à transmettre des émotions à travers les regards de personnages en 3D. Phuong Mai Nguyen y parvient avec beaucoup d’aisance et réussit à nous toucher en plein coeur.

Le film brille aussi par son environnement graphique, qui joue avec les textures, les couleurs. Il semble entremêler dessins classiques en 2D, animation 3D, effets picturaux sur base de pastels ou de peinture à l’huile et prises de vue réelles. Tous les éléments aqueux (océan, vagues, flaques de pluie ou larmes) sont d’un réalisme bluffant. La cinéaste s’amuse à en restituer tous les détails : bulles, reflets, effets de transparence qui se mêlent avec merveille aux couleurs prises par l’océan : du bleu-vert au rose flamboyant.
Comme dit plus haut, plusieurs plans sont dignes d’une toile de maître, dans l’esprit d’un Hockney ou de Raymond Pettibon, autre artiste obsédé par les vagues. La cinéaste cite aussi, parmi ses références, Vilhelm Hammershøi, peintre danois de la fin du XIXe siècle, qui peignait des scènes d’intérieur dans l’esprit de certaines toiles de Vermeer, montrant des personnages captifs et solitaires.
La cinéaste a aussi réussi à retrouver, d’une certaine façon, les traits des personnages, même si son style de dessin est différent de celui d’AJ Dungo. Elle a travaillé avec l’auteur pour pouvoir retrouver fidèlement les traits de Kristen et lui permettre de tenir la promesse qu’il lui a faite : continuer à véhiculer son souvenir à travers le dessin.

In Waves, comme le roman graphique d’AJ Dungo, est donc une véritable oeuvre d’art, doublée d’un magnifique hommage à Kristen, la passionnée de surf, pleine de vie et de courage, et à AJ, son compagnon, qui a su transformer la beauté et la douleur en un récit poignant.
Le film de Phuong Mai Nguyen a ouvert en beauté la dernière Semaine de la Critique, à Cannes, et a conquis les festivaliers. Espérons que la vague puisse désormais gagner l’ensemble des salles de France.
Dans tous les cas, on continuera de suivre attentivement le travail de la jeune cinéaste d’origine vietnamienne, tout comme on continue de suivre celui d’AJ Dungo (3).

(1) : “In Waves” de AJ Dungo – éd. Casterman – 392 pages – 17.6 x 22.6 cm – Couleur – Broché
(2) : David Hockney était un peintre britannique. Il s’est fait connaître, dans les années 1960, après un séjour en Californie, grâce à une série de peintures représentant les piscines de villas luxueuses, avec  ce style coloré qui le caractérise. Il est décédé à 88 ans, le 11 juin dernier. La cinéaste a revendiqué clairement cette influence pour son film.
(3) : Il vient de sortir “Skating Wilder” avec Brandon Dumais – éd. Casterman –  208 pages – 17.1 x 22.7 cm – Couleur – Broché


In Waves
In Waves

Réalisatrice : Phuong Mai Nguyen
Avec les voix de : Lyna Khoudri, Rio Vega, Paul Kircher, Birane Ba, Gauthier Battoue
Genre : Mélo-céan
Origine : France
Durée : 1h31
Date de sortie France : 01/07/2026

Contrepoints critiques :

”Retenir ses larmes est quasiment impossible face à ce puissant requiem où comme dans la vie, « le chagrin vient par vagues », entre deux sourires ou élans.”
(Olivier Bachelard – Abus de Ciné)

”Qui plus est, la direction artistique n’est pas des plus réussies et la notion de résilience, pourtant au cœur du projet, n’est guère palpable. Et si la jeune femme remonte, malgré son handicap, sur une planche pour aller défier les vagues, cela n’est qu’esquissé dans un scénario, par ailleurs maladroit dans sa gestion des ellipses.”
(Cédric Coppola – Nice Matin)

Crédits photos :  Copyright Silex Animation