[Cannes 2026] “1949” de Pawel Pawlikovski

Fatherland affpro[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

Du retour de Thomas Mann (Hanns Zischler) dans son Allemagne natale, en 1949, après seize ans d’exil pour fuir le régime nazi. Accompagné par sa fille, Erika (Sandra Hüller), il a accepté de participer à une commémoration du 200e anniversaire de Johann Wolfgang von Goethe, l’un de ses écrivains favoris. D’abord à Francfort, la ville natale de Goethe, puis à Weimar, où le poète a passé une bonne partie de sa vie.
Au-delà de ce voyage entre les deux Allemagnes d’après-guerre, le film s’interroge sur le système social idéal, visiblement ni communiste ni capitaliste, mais peut-être humaniste, comme Goethe et Mann l’envisageaient.

Pourquoi on accepte l’invitation au voyage ?

1949 (Fatherland) s’ouvre sur une scène en plan fixe, dans une chambre d’hôtel de Cannes. Dehors, le temps ne semble pas au beau fixe. Les palmiers sont balayés par le vent et le ciel est assombri par de gros nuages noirs. Au centre de l’image, un homme nu est assis sur le lit. Il semble triste, tourmenté par une vie pesante. Il téléphone à une femme qui le prie de la rejoindre. On comprend que l’individu(August Diehl) est Klaus Mann, le fils de Thomas Mann et que celle avec qui il converse est sa soeur Erika. Elle essaie de l’inciter à faire le voyage avec l’écrivain et elle, histoire de resserrer des liens familiaux distendus par plusieurs années de séparation et des choix de vie différents. Klaus ne sait pas s’il est en état de faire le déplacement. Il sort à peine d’une cure de désintoxication, et est encore marqué par les horreurs qu’il a constatées lors de la libération des camps de concentration. Au bord du gouffre, il est complètement désabusé et ne voit aucun futur à une humanité qui n’a pas tiré les enseignements de deux conflits mondiaux.

Thomas Mann, lui, est heureux de pouvoir faire ce voyage dans son pays natal. Vivant désormais aux Etats-Unis, qui l’ont accueilli à l’arrivée au pouvoir des nazis, et se sachant vieillissant, il se dit que c’est peut-être la dernière occasion d’y retourner. Et le faire pour célébrer Goethe est pour lui un grand honneur. On ne sait pas si Erika est ravie de ce périple, mais elle est autant sa fille que son assistante et, à ce titre, n’a pas le choix. Cela lui permet de veiller à ce que le séjour de son père ne soit pas gâché par les lettres de menaces qu’il reçoit ou les pressions amicales des autorités locales.
Car si Mann est accueilli en grande pompe – un prix Nobel de Littérature, c’est quelqu’un – on sent bien que sa venue ne plaît pas à tout le monde. A Francfort, Thomas Mann participe à une conférence de presse où journalistes et officiels se montrent agressifs. Ils le pressent de choisir son camp. Certains lui reprochent d’avoir fui l’Allemagne sans combattre la montée du nazisme, d’autres, d’avoir pris la nationalité américaine. Et à travers certaines attitudes, on devine déjà le maccarthysme dont Mann sera victime, plus tard. Tout le monde cherche à savoir : Comment Mann se positionne-t-il sur le plan politique ? Soutient-il le bloc de l’Ouest, comme devrait le faire le citoyen américain qu’il est devenu ? Ou bien a-t-il des accointances avec les idées communistes, chères au bloc de l’Est ? L’écrivain refuse de répondre. Il n’est pas venu là pour cela. Dans la Hesse, lors d’un évènement mondain, la mascarade continue. Thomas et Erika sont immédiatement présentés à l’officier de la CIA chargé de les “protéger”, puis croisent des dignitaires ouest-allemands mielleux. Ils réalisent que bon nombre de ceux-ci sont d’anciens nazis qui ont retourné leur veste au moment de l’effondrement du Reich. Erika, en tout cas, sait parfaitement que Gustaf Gründgens (Joachim Meyerhoff), son ex-mari, s’est compromis avec les nazis pendant la guerre et qu’aujourd’hui, par opportunisme, il minimise l’étendue de cette collaboration pour se rapprocher des futurs dirigeants de la R.F.A. Père et fille se sentent entourés de figures ambiguës, davantage soucieuses de tirer parti du moment que de reconstruire un monde meilleur.
Thomas accepte donc l’invitation de la ville de Weimar, autant par respect pour Goethe que par provocation, pour faire enrager ces parasites. Mais à l’est, le comité d’accueil est tout aussi méprisable. A la place d’un agent de la CIA, c’est un apparatchik, chargé de le gagner aux idées soviétiques, qui reçoit le père et la fille. Il flotte dans l’air un parfum d’oppression, de dictature, broyant les êtres et les âmes.

L’écrivain n’a que faire de cette guerre idéologique. Pour lui, le capitalisme et le communisme sont deux modèles sociaux qu’il dédaigne, comme il a rejeté en bloc le nazisme. Il pense que ces régimes ne peuvent que conduire au chaos. Mann milite davantage, comme Goethe, pour un humanisme conservateur et un réformisme éclairé. Il rejette les idées révolutionnaires, la violence politique, les dogmes politiques. Il prône un développement des individus par la Bildung : la culture, l’apprentissage, l’expérience humaine. Il pense que la connaissance de soi et le contact avec de grandes œuvres, l’ouverture cosmopolite à la culture, est la clé d’une société apaisée. Il n’est pas pour les modèles radicaux, mais une société qui progresse par maturations successives, en douceur, qui rassemble les classes sociales autour des mêmes valeurs, des mêmes idéaux de beauté.  A l’Ouest comme à l’Est, Thomas Mann refuse d’être exploité par le régime en place et tente de faire valoir ses idées avec des discours brillants. Ceux-ci sont bien dérisoires face à la puissance des deux camps opposés, mais l’écrivain veut encore y croire, en tant que brillant intellectuel et auteur reconnu. Son fils, Klaus, a perdu cet espoir. Il a compris que l’époque qui s’ouvre va être aussi sombre et désabusée que la précédente. Il préfère mettre fin à ses jours, juste au moment où son père repose le pied en Allemagne.
Erika, qui était proche de lui, est dévastée. Son père peine à exprimer son émotion. Peut-être parce que sa relation avec Klaus était distante et froide, un peu comme, désormais, la relation entre ces deux Allemagnes dévastées.

Le film de Pawel Pawlikowski, malgré sa durée courte – une rareté au sein de la compétition cannoise 2026 ! – réussit à raconter autant ce drame familial intimiste que ce moment de bascule de l’histoire, la partition de l’Allemagne, et, plus largement, à illustrer son propos sur l’humanisme, avec un final d’une grande beauté.
La forme du film est en parfaite adéquation avec ses thématiques. L’image est au format carré, dans un noir et blanc à la fois austère et sublime, comme dans Ida et Cold War, deux autres films du cinéaste dédiés à la période de la guerre froide. Le format est adapté au drame vécu par Thomas et Erika. Une majorité de scènes en intérieur, dans des chambres d’hôtel feutrées ou des lieux oppressants, capturées en plan fixe, permet de les enfermer dans une certaine douleur, un chagrin intime. Le cadre donne aussi une impression d’enfermement, d’étroitesse ou d’aliénation, qui sied bien aux idéologies dépeintes et annonce les années de guerre froide. Dans le même temps, le cinéaste et son chef-opérateur, Łukasz Żal, jouent sur la profondeur de champ de façon magistrale, pour montrer que la grande Histoire coexiste avec la petite. Comme si, au-delà du drame intimiste, se nouait un drame plus important. La profondeur donne presque le vertige, comme si l’Allemagne et l’humanité se trouvaient pris dans un étau, tiraillés entre un ancien monde en décrépitude, sur le point de disparaître, et un nouveau monde au potentiel plus vaste, mais menaçant de tout submerger sur son passage. Mais il reste toujours l’espoir d’un avenir meilleur, que porte l’humanisme de Goethe et Mann. Un espoir toujours en mouvement, qui se traduit par le parcours de Thomas et Erika à bord de leur Buick rutilante, et qui trouve son point d’orgue – c’est le cas de le dire – avec une très belle scène. Erika et son père visitent une église d’Arnstadt où Jean-Sébastien Bach a travaillé. La bâtisse a été épargnée par les bombardements et des ouvriers restaurent l’orgue historique, qui se met à jouer “Jésus, que ma joie demeure”. Ils trouvent là un peu d’apaisement à la mort de Klaus, que son père peut enfin pleurer, et sont confortés dans leur foi d’un avenir meilleur. Car la clé de la réparation – celle d’un pays, celle des individus – est sans doute là, dans ce patrimoine culturel, les émotions universelles que font naître les oeuvres d’art, les livres, les musiques. C’est ce que Goethe pensait. Et si les systèmes politiques s’entêtent à rendre la vie difficile, ils ne pourront jamais empêcher la beauté d’éclore, même dans la grisaille.

Porté par l’interprétation toute en nuances de Sandra Hüller et Hanns Zischler, ainsi que la mise en scène ultra-précise de Pawlikowski, 1949 (Fatherland) s’avère être une oeuvre moins austère qu’il n’y paraît. Cela reste un film rigoureux, exigeant, au formalisme solide. A priori, peu orienté vers le grand public, mais on se souvient qu’Ida, en son temps, avait été un succès surprise au box-office. Alors, pourquoi pas ce nouveau long métrage ?

Crédits photos : images fournies par le FDC – FATHERLAND © AgataGrzybowska