[Cannes 2026] “Histoires parallèles” de Asghar Farhadi

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

De Sylvie (Isabelle Huppert), romancière connue mais en panne d’inspiration, qui essaie de finaliser péniblement son nouveau livre pendant que sa nièce Laurence (India Hair) lui met la pression pour libérer l’appartement parisien qu’elle occupe, un héritage commun.

D’Adam (Adam Bessa), un jeune homme désoeuvré qui, après avoir aidé Laurence lors d’une tentative de vol à l’arraché, se retrouve embauché comme assistant par Sylvie. Il doit l’aider pour les tâches domestiques et la préparation du déménagement. Il s’intéresse de plus en plus au travail de Sylvie, notamment à la méthode qu’elle utilise pour stimuler son imagination, l’observation indiscrète des trois personnes qui occupent le loft au dernier étage de l’immeuble d’en face.

D’Anna (Virginie Efira) et ses deux collègues Pierre (Vincent Cassel) et Christophe (Pierre Niney), bruiteurs pour le cinéma, qui travaillent ensemble dans le loft en question, tels qu’imaginés par Sylvie. Dans cet univers parallèle, Anna est en couple avec Christophe, mais le trompe avec Pierre. Cette sombre histoire d’adultère et de jalousie semble cheminer vers le drame.

De Nita (Efira), Nicolas (Cassel) et Théo (Niney), toujours bruiteurs pour le cinéma, toujours collègues dans l’appartement d’en face, mais dans la vraie vie, cette fois. L’histoire est à la fois proche de ce que Sylvie a écrit, mais aussi très différente. Nita est heureuse avec Nicolas, son compagnon et patron, et ne voit en Théo, le frère de ce dernier, qu’un collègue et ami, sans ambiguïté.
Mais quand Adam, attiré par Nita, lui remet le manuscrit de Sylvie après que celle-ci l’ait jeté à la poubelle, la fiction ne tarde pas à contaminer le réel.

Pourquoi on aime se faire manipuler?

D’Asghar Farhadi, on connaît surtout ses films auscultant la société iranienne contemporaine (La Fête du feu, A propos d’Elly, Une séparation, Le Client, ou Un héros, en compétition à Cannes en 2021) pour mettre en évidence ses fractures et ses malaises, ses dilemmes moraux.
C’est assurément quand il parle de son pays natal que le cinéaste est le plus inspiré. Mais c’est aussi ce qui lui a valu, fréquemment, d’avoir maille à partir avec les autorités iraniennes, la censure et la police secrète.
Moins exposé que Jafar Panahi et Mohamed Rasoulof, Asghar Farhadi a pourtant choisi de s’installer en France en 2023, après le durcissement de la répression contre les opposants au régime des mollahs. En 2013, il avait déjà tourné à Paris Le Passé, un drame psychologique complexe, articulé autour d’un couple heureux, soudain victime de turbulences provoquées par d’anciennes relations amoureuses, des mensonges, des omissions et des quiproquos. Le cinéaste iranien avait aussi posé ses caméras en Espagne, pour tourner Everybody knows, un thriller également centré sur une famille en crise. Pour certains, ces deux films tournés hors d’Iran sont moins convaincants, car moins politiques que ses autres oeuvres. Il est vrai que Farhadi maîtrise moins les arcanes de la politique et les problèmes sociaux européens, et ne peut donc pas construire des récits aussi fins que ceux où il parle de la culture persane. Mais il va falloir s’habituer à le voir évoluer hors de son pays, du moins pour un temps. Entre la guerre actuelle, les conditions de vie dégradées, et un régime politique qui, bien que décapité, continue de faire régner la terreur, Farhadi risque de ne pas fouler de sitôt le sol de sa patrie.

Pour ce nouveau film tourné en France, il est reparti de la trame d’un film de Krzysztof Kieślowski Brève histoire d’amour, sixième épisode du Décalogue. Ce dernier reposait sur une trame assez simple, l’histoire d’un jeune homme tombant amoureux de la femme qu’il épie depuis l’immeuble d’en face et la naissance possible d’une relation. Ici, Asghar Farhadi fait plus long (2h19) et plus complexe, en multipliant les personnages et nous entraînant dans une sorte de jeu de piste. Mais le sujet, au fond, est le même. Il s’agit de montrer le décalage entre le paraître et l’être, la réalité et la fiction, mais aussi de montrer comment les deux peuvent s’interpénétrer. Ses petites histoires font écho les unes aux autres de façon distante, mais finissent par se mélanger, avec des conséquences pour les personnages. Tous montrent des facettes totalement différentes à mesure que l’intrigue progresse.
Sylvie, qui donnait l’impression d’avoir du pouvoir en tant qu’auteure à succès, se voit subitement rabaissée par son agent (Catherine Deneuve, dans un petit rôle savoureux). Adam, qui semblait être quelqu’un d’assez effacé, devient l’un des personnages centraux.
Nita est aussi sage et timide qu’Anna est séductrice et pleine de confiance en elle. Et les caractères de leurs camarades masculins sont également différents entre fiction et réalité.
Evidemment, c’est pain bénit pour les acteurs, qui ont tous l’occasion de jouer un double rôle ou du moins deux versions d’un même personnage. Asghar Farhadi n’a pas pris de risque en s’entourant de quelques-uns des meilleurs acteurs francophones, pour la plupart déjà rompus aux tournages avec des cinéastes étrangers. Il a bien fait, car tous jouent leurs partitions sans fausse note.

Si Kieślowski avait signé dix films séparés en s’appuyant sur les commandements bibliques, il y en a plusieurs qui pourraient être illustrés dans ce récit complexe. “Tu ne commettras pas l’adultère” est évidemment central, comme dans Brève histoire d’amour (1), mais on peut aussi trouver des échos à “Tu ne voleras point”, “Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain” et “Tu ne tueras point”, ce qui ajoute encore à l’aspect moral de l’intrigue, cher au cinéaste iranien, et permet au film d’aborder toutes les zones d’ombre de l’âme humaine et les méandres des rapports humains. Il s’agit donc autant d’un hommage au cinéaste polonais, décédé il y a trente ans, qu’un film dans la lignée des oeuvres de Farhadi, malgré un contexte différent.

Certains critiques, en sortie de projection, ont fustigé le manque de portée politique du film, qui reste en vase clos et ne s’éloigne quasiment jamais de l’appartement de Sylvie ou celui de Nita/Anna, dans la même rue. De fait, le dispositif est une sorte de huis-clos. Mais c’est assumé et cela permet de rendre marquante une scène hors les murs, dans une zone non identifiable et quasi-déserte. Mais dire que le film n’est pas politique est inexact. Il est question de manipulation des personnages, et du spectateur, avec ces faux-semblants, ces apparences trompeuses. Le métier du trio Nita/Nicolas/Théo est d’ailleurs un art de la manipulation. Ils ajoutent des sons factices – mais plus vrais que nature – sur des images qui sont elles-mêmes, par essence, biaisées par le regard de celui qui les filme, du monteur… La romancière utilise aussi des astuces pour manipuler ses lecteurs, leur donner envie d’aller plus loin dans la lecture. D’un point de vue artistique, c’est appréciable, dans une certaine mesure. Si on transpose cela à la politique, la manipulation est beaucoup moins louable. Et on sait qu’en Iran, comme dans bien d’autres pays, le pouvoir a tendance à manipuler les images, à les censurer, pour dissimuler la vérité.
Le cinéaste multiplie par ailleurs les références aux yeux (la longue-vue, l’oeil au beurre noir, les films projetés…) et aux oreilles (les micros, les casques, l’appareil auditif de Sylvie…) deux organes essentiels pour décrypter le monde qui nous entoure, et qu’il est possible de duper.
Les yeux et les oreilles sont aussi des symboles traditionnels de la mise sous surveillance des individus. Il est question d’espionnage, de surveillance illicite. Sylvie et Adam épient leurs voisins. Adam fouille dans les affaires de Sylvie et dérobe un objet appartenant à Nita. Christophe puis Nicolas, essaient d’écouter en cachette des conversations. Là encore, on peut y voir une évocation de l’écosystème répressif en place en Iran : services de renseignement, Gardiens de la révolution, Bassidji, police, police des mœurs…
C’est probablement ce qui a fini par convaincre le cinéaste de s’installer quelque temps en Europe et c’est sans aucun doute un thème qui lui tient à coeur, et qui a déjà été décliné dans ses oeuvres précédentes.

On peut bien sûr trouver le film moins puissant que les meilleures réalisations du cinéaste. Et nous ne plaçons clairement pas Histoires parallèles comme l’oeuvre la plus enthousiasmante de Farhadi. Mais ce nouveau long métrage n’en demeure pas moins solide, réalisé avec beaucoup de soin et porté par des acteurs superbement dirigés. Et il s’insère parfaitement dans une filmographie articulée autour de la vérité et du mensonge, de la manipulation et de la révolte.

(1) : Décalogue VI était censé aborder le commandement “Tu ne commettras pas l’adultère”, mais tournait moins autour d’un adultère qu’autour du désir, de la convoitise et du voyeurisme.

Crédits photos : copyright Carole Bethuel – images fournies par le FDC