De quoi ça parle ?
D’une femme qui voit son bonheur conjugal se dérober brutalement, après une révélation sidérante et inconcevable.
Au début du film, Lucy (Léa Seydoux) coule des jours heureux avec Philip (Laurence Rupp) et Johnny (Malo Blanchet), leur fils de cinq ans. Ils se sont installés à la campagne, en Bavière, pour que Philip, cinéaste et vidéaste, puisse se remettre d’un épisode de burn-out et d’une profonde dépression. L’homme recommence peu à peu à travailler, inspiré par ce cadre bucolique et calme. De son côté, Lucy a tout loisir de répéter pour ses concerts de piano et peaufiner ses créations, revisites de vieux tubes pop avec un savant mélange de musique classique et d’électro. Tous deux veillent à apporter à leur fils toute l’affection qu’il mérite et à lui offrir de quoi s’occuper dans ce lieu paisible, mais un peu isolé. Par exemple ce trampoline que le couple galère à assembler, premier nuage dans un ciel jusque-là dégagé.
La vraie tempête survient un matin. La famille est réveillée par la Polizei, venue pour perquisitionner leur domicile. Tout le matériel de Philip est saisi : son téléphone, son ordinateur et ses dispositifs de stockage. Le quadragénaire est emmené au poste et placé en garde à vue. Stupéfaite, Lucy se dit que Philip est peut-être retombé dans ses vieux démons. Au moment où elle l’a connu, il lui avait avoué avoir eu des déboires avec la police pour des problèmes de stupéfiants, désormais derrière lui. Peut-être a-t-il fini par replonger sans qu’elle s’en rende compte. Mais quand elle se rend au poste rencontrer l’inspectrice chargée de l’affaire, Elsa Kuhn (Jella Haase), Lucy découvre, horrifiée, que cette dernière est en charge d’affaires relatives à de la pédopornographie et des abus sexuels sur mineurs. Philip est en effet soupçonné d’être l’homme caché sous le pseudonyme “GentleMonster” sur Internet et d’avoir fait circuler des dizaines de vidéos à caractère pédopornographique.
Philip nie tout d’abord les faits, avant que son avocat ne défende une autre version : la collecte d’images pour la réalisation d’un documentaire sur le sujet.
Le premier réflexe de Lucy est de fuir et de mettre son fils à l’abri, le temps de comprendre les tenants et aboutissants de l’affaire et de s’assurer que le petit garçon n’a pas lui-même été victime d’abus.
Elle agit avec bon sens, malgré la sidération. En même temps, elle est complètement perdue. Elle refuse l’idée que l’homme qui partage sa vie depuis des années, le père de son enfant, puisse être impliqué dans une affaire de ce type.
Comment imaginer qu’il puisse prendre du plaisir à regarder des enfants subir des sévices sexuels – ou pire, produire lui-même les vidéos – alors qu’hier encore, elle et lui faisaient l’amour avec passion. Comment ne pas douter de la nature exacte de la relation entre Philip et Johnny à la lumière de ces révélations ? Et même en lâchant prise, en se résignant à cette idée, en voulant mettre un terme à tout cela, comment se débarrasser de l’amour résiduel, du passé, des souvenirs ?
Pourquoi, passée la sidération, on reste sur la réserve ?
Après Corsage, Marie Kreutzer change d’époque et de milieu. A priori, peu de rapports entre les deux films, si ce n’est le portrait de femme en perte de repères, subissant par ricochet le comportement de son mari. Mais c’est bien Corsage qui a donné à la cinéaste l’idée de ce nouveau scénario. En janvier 2023, quelques mois après le très bon accueil du film sur la Croisette (prix d’interprétation féminine Un Certain Regard pour Vicky Krieps), l’acteur Florian Teichtmeister a été accusé de possession d’images pédopornographiques. 58 000 images ont été trouvées sur ses supports numériques. Il a plaidé coupable et a été condamné pour ces faits. Cela a plongé toute l’équipe du film dans un état de sidération proche de celui de Lucy. La cinéaste a éprouvé un sentiment de trahison, de lien de confiance rompu et de profond dégoût par rapport aux faits exposés.
Elle s’est dit que si elle, qui ne connaissait pas l’homme en dehors du plateau de tournage, éprouvait cette consternation, cela devait être un séisme pour ses proches, ceux qui le fréquentaient dans la sphère intime. Elle a donc essayé d’imaginer ce que pourrait éprouver la compagne d’un tel individu. Pour l’affaire Teichtmeister, c’est sa conjointe qui l’a dénoncé après avoir découvert une photo suspecte sur son téléphone, mais dans le film Lucy découvre brutalement les activités numériques de Philip et doit encaisser le choc.
Tout le film repose sur son désarroi, profond, intense, et sur sa difficulté à accepter l’inacceptable. Il fallait donc trouver une actrice qui puisse exprimer cela dans un jeu tout en intériorité, fait de regards, de postures, de gestes infimes. La cinéaste a eu la bonne idée de s’appuyer sur Léa Seydoux, qui restitue avec finesse les tourments du personnage.
Pour le reste, Kreutzer privilégie des plans simples, très froids, sans esbroufe. Il s’agit de montrer à la fois un moment suspendu, comme si le temps s’était figé avec l’exposition des faits, et un quotidien banal qui se retrouve contaminé par les doutes. Lucy ne peut plus évoluer dans cette maison sans penser aux secrets de Philip. Elle ne peut plus regarder leur enfant sans s’imaginer les actes que son conjoint aurait pu commettre. Une part d’elle refuse de croire qu’elle a pu aimer un monstre. D’un autre côté, son instinct la pousse à fuir au plus vite et oublier cet homme et ses perversions. Et il y a les souvenirs heureux, qui sont désormais irrémédiablement entachés de méfiance. La cinéaste nous entraîne dans quelques flashbacks, des moments de vie anodins dans lesquels on se surprend à chercher des indices de la culpabilité de Philip. Car nous sommes nous aussi confrontés aux doutes quant à la relation de Philip et Johnny, d’autant que nous avons, en tant que spectateurs, des éléments auxquels Lucy n’a pas accès. Mais rien ne permet de corroborer ou d’infirmer un passage à l’acte sur Johnny. Il faut juste vivre avec ce doute.
En contrepoint à l’histoire principale, la cinéaste utilise aussi le quotidien d’Elsa Kuhn, l’enquêtrice en charge de l’affaire. La policière doit gérer les problèmes occasionnés par son père, atteint de démence sénile. L’homme perd un peu la tête, mais sait quand même y faire quand il s’agit de harceler sexuellement sa malheureuse aide-soignante. Elsa, habituée à rester inflexible dans son travail, et à déceler le moindre comportement déviant, se trouve soudain dans une position plus inconfortable, obligée de trouver des excuses à un homme à la fois proche et inconnu, dont le comportement est problématique. On peut trouver dommage que Marie Kreutzer n’ait pas cherché à exploiter davantage cette trame parallèle, afin de brasser le sujet de façon plus ample. Il y avait pourtant matière à l’étoffer un peu et donner un peu plus de temps de présence à l’écran à Jella Haase, parfaite dans le rôle de cette policière inflexible. Cela aurait équilibré le récit, car en se focalisant essentiellement sur l’histoire de Lucy et Philip, étirée sur près de deux heures, la narration se fait redondante. La seconde moitié du film, passée toute la mise en place, traîne un peu en longueur en déclinant les mêmes sujets et le film perd progressivement de sa force.
Reste le vertige éprouvé lorsque l’on s’imagine à la place de Lucy. Comment réagirions-nous face à l’impensable ? Comment traiterions-nous un proche accusé des pires perversions ? Autant de questions que le film a le mérite de poser.
Crédits photos : © Frédéric Batier / Film AG – images fournies par le FDC