[Cannes 2026] “Soudain” de Ryusuke Hamaguchi

Par Boustoune

[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

De la rencontre de Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamoto), leur coup de foudre amical instantané.
De la question de la prise en charge des personnes dépendantes.
Du quotidien d’un EHPAD.
De la faillite du système capitaliste, inadapté à certaines problématiques.
De l’humanitude et de l’humanité.
De la vie (beaucoup) et de la mort (un peu).

Pourquoi on prend notre pied ?

Ryusuke Hamaguchi semble aimer faire voyager son cinéma de film en film. Dans le magnifique Drive my car, il partait de Tokyo pour cheminer vers Hiroshima, puis Hokkaido, avec un voyage qui accompagnait la transformation psychologique des personnages. Dans Evil does not exist, il nous emmenait dans un Japon rural et forestier, à l’écart des grands centres urbains, et traitait de l’opposition entre des modes de vie différents, des éthiques différentes, pour aller vers une variation autour des idées rousseauistes sur le “bon sauvage”.
Logique, alors, de le voir aujourd’hui poser sa caméra au pays des lumières, à Paris. Mais ceux qui s’attendraient à un récit louant les charmes de la vie à la française ou batifolant dans les coins emblématiques de la capitale en seront pour leurs frais. Le cinéaste japonais n’est pas venu faire du tourisme. Il signe une oeuvre thématiquement dense et imposante, un récit-fleuve de 3h30 surprenant par ses choix de mise en scène, ses partis pris formels.
Déjà, il y a le choix de l’unité de lieu, puisque le récit se déroule presque intégralement dans un EHPAD parisien, à l’exception de quatre petits détours, dans un parc parisien, un théâtre, un quai en bord de Seine, pour permettre aux personnages de se rencontrer, et une petite ville du Japon.

Hamaguchi filme le quotidien de l’établissement dirigé par Marie-Lou (Virginie Efira), qui accueille des pensionnaires en état de dépendance, souvent en fin de vie, atteints de maladies dégénératives et physiquement diminués. L’établissement n’a rien à voir avec ceux qui ont fait scandale il y a quelques années. Ici, il s’agit d’un établissement haut de gamme, qui essaie d’offrir un cadre de vie agréable, des soins adaptés et des activités garantissant une fin de vie la plus douce possible aux résidents. Pour autant, il n’est pas épargné par les vicissitudes du système de santé français, les problèmes économiques et le manque de ressources.
Marie-Lou souhaite imposer dans l’établissement des méthodes axées sur l’humanitude. Non, ce n’est pas un néologisme bidon ou une bourde de campagne électorale. Le mot existe et désigne une philosophie de soins, un concept qui repose sur des gestes respectueux de la dignité humaine, qui prennent le temps d’accompagner les pensionnaires sans les brusquer, en insistant sur le toucher, la parole, le regard, toujours à bonne distance, et qui prône la verticalité, le maintien des personnes debout, pour maintenir l’étincelle de vie.
Le personnel ne doit pas considérer les soins ou la toilette comme de simples tâches, mais des moments passés au service du résident, des moments privilégiés entre deux êtres humains. Cependant, pour la mettre en application, il faut du temps, beaucoup de temps. Pour que chaque résident puisse bénéficier des mêmes attentions, il faudrait plus de personnel ou inciter les soignants à effectuer des heures supplémentaires. Dans tous les cas, cela implique un budget revu à la hausse, donc moins de dividendes à répartir entre les actionnaires de ces établissements.
Evidemment, les supérieurs hiérarchiques de la directrice ne voient pas cela d’un très bon oeil et même si l’établissement est la vitrine des EHPAD du groupe, Marie-Lou comprend que son poste est menacé. La situation est d’autant plus délicate qu’en interne, cette méthode ne plaît pas à tout le monde. Marie-Lou peut compter sur son adjoint (Jean-Charles Clichet) et sur quelques aides-soignants, mais se heurte à Sophie (Marie Bunel), l’infirmière la plus expérimentée, qui milite pour un rythme de formation moins soutenu et la prise de conscience des réalités du terrain. Marie-Lou a d’autant plus de mal à imposer ses idées qu’elle est elle-même au bord de l’épuisement. Elle ne ménage pas ses efforts, ne vit que pour le travail et perd chaque jour un peu plus de lucidité.

C’est justement lors d’un break qu’elle s’impose, sur les conseils de son staff, qu’elle fait une rencontre inattendue. Dans un tramway, elle repère un jeune Japonais autiste, Tomoki (Kodai Kurosaki), en train de courir seul le long des voies, alors qu’une violente averse menace de s’abattre sur le voisinage. Elle intervient et le met à l’abri de l’averse, le temps que ses accompagnants puissent les rejoindre. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance du grand-père du jeune homme, Goro (Kyōzō Nagatsuka), un acteur de théâtre en tournée en Europe, et surtout de la metteuse en scène de la pièce, Mari (Tao Okamoto), avec qui l’entente est immédiate.
Invitée à venir voir la pièce en question, un texte inspiré des travaux du psychiatre italien Franco Basaglia sur la folie et la différence (1), Marie-Lou découvre que Mari est atteinte d’un cancer en phase terminale. Elle lui demande alors de s’installer dans son établissement, afin qu’elle n’affronte pas seule la maladie et puisse bénéficier d’une prise en charge rapide par le personnel hospitalier si son état se détériorait soudain (d’où le titre du film). En échange, Mari propose d’animer un atelier de bien-être autour de l’activité physique et de la relaxation.

On pourrait alors penser que le récit va basculer dans le mélodrame médical poignant, avec la détérioration progressive de l’état de santé de Mari et le décès du personnage, dans les larmes et les violons. Mais cela n’intéresse absolument pas le cinéaste, qui reste fidèle à son approche pudique et sensible des choses, dans la grande tradition des maîtres japonais. Il préfère profiter de cette structure de mélodrame, pour lui opposer un autre cheminement, plus doux, et mettre en application le concept d’humanitude.
Comme les soignants, il prend son temps pour apprivoiser le spectateur, patiemment, avec une infinie délicatesse. Chaque plan est une caresse, grâce aux images composées par le cinéaste et son chef opérateur, Alan Guichaoua. Chaque plan est un murmure doux, qui porte les voix chaleureuses de Virginie Efira et Tao Okamoto, les plages musicales enveloppantes signées par Samuel Andreyev. Surtout, il crée du contact humain par la grâce de son langage cinématographique, utilisé à la perfection, et en mettant en valeur la beauté de la rencontre, de l’échange, de la compréhension mutuelle. Bien sûr, cela donne un film plus long que la normale, mais qu’est-ce que le temps, dans ce contexte-là ? Comme l’explique le personnage de Virginie Efira à ses patrons, leurs pensionnaires, souvent touchés par des pathologies de type maladie d’Alzheimer, ont une perception différente du temps, plus en pointillés, moins linéaire. Pour les deux héroïnes aussi, la perception du temps est altérée. Marie-Lou ne réalise pas qu’elle ne prend jamais de temps pour elle et s’épuise à la tâche. Mari, dont les jours sont comptés, a au contraire une conscience aiguë du prix de chaque seconde. Alors le cinéaste essaie de “rendre l’impossible possible” (2) – de suspendre le temps, de le figer en un instant de bonheur parfait.
Soudain n’est pas un film funèbre. C’est au contraire un film solaire, lumineux, plein de beauté et de résilience, qui célèbre la vie, la puissance des liens humains et la folie douce pour égayer des quotidiens usants.

Il en fallait sûrement, de la folie douce, pour oser, en plein milieu du récit, faire bifurquer la conversation de Marie-Lou et Mari sur la question de la mauvaise gestion du vieillissement de la population, au Japon et, par ricochet, dans les pays occidentaux. Et plus encore pour se lancer dans une démonstration magistrale de la faillite du système capitaliste. Le cinéaste, par l’intermédiaire de Mari, montre qu’une logique entièrement construite sur le profit, la maîtrise des risques financiers, ne peut être viable sur le long terme et conduit irrémédiablement dans le mur. Quand on dit “démonstration magistrale”, ce n’est pas une façon de parler. C’est un exposé en temps réel avec paperboard, schémas et tableaux à l’appui, comme un cours d’économie ! Personne ne s’attendait à cela dans un film qui se dirigeait vers un mélodrame classique !
Hamaguchi s’inscrit ainsi totalement dans la grande tendance thématique de ce Festival de Cannes 2026, qui cherche à démonter les idéologies politiques opposées depuis le début du XXe siècle, capitalisme et communisme, et les renvoyer dos à dos pour valoriser un système politique humaniste, en tout cas tourné vers le bien commun et le vivre-ensemble.
Le dernier acte, remarquable, correspond à la mise en pratique de ses théories humanistes et le concept d’humanitude. Hamaguchi, en très grande forme, nous entraîne dans le jardin de l’EHPAD, transformé en un microcosme social quasi-parfait où hommes, animaux et végétaux coexistent en parfaite harmonie, ou le théâtre se mêle à la vie, où la folie et la raison s’entrelacent amoureusement. Chacun met la main à la pâte (ou à la patte) et chacun prend son pied (ou plutôt celui de l’autre). Les acteurs deviennent spectateurs et réciproquement, et surtout, les face-à-face deviennent des côte-à-côte, permettant d’affronter, plus forts, les moments difficiles.

On sort de la projection bouleversés, mais moins par le sort funeste de Mari que par la virtuosité artistique d’Hamaguchi et la conscience aiguë d’avoir vu un grand, un très grand film. N’ayons pas peur des mots : un chef-d’oeuvre.

(1) : Franco Basaglia était un psychiatre italien qui prônait une approche différente des soins. Il a été à l’origine d’une loi de 1978 imposant la fermeture des asiles psychiatriques, qui déshumanisaient les patients, et la mise en place d’une politique publique de prise en charge des problèmes de santé mentale, comme toute autre maladie. Une façon de voir les choses proche de celle de Marie-Lou. “Da vicino nessuno è normale” (“De près, personne n’est normal”) l’une des phrases emblématiques de son travail donne son titre à la pièce de Mari.
(2) : “Se l’impossibile diventa possibile” est le titre d’un des ouvrages écrits par Basaglia.

Crédits photos : – Copyright CINEFRANCE STUDIOS – Julien Panié – images fournies par le FDC