De quoi ça parle ?
Des liens familiaux, et plus précisément, des liens fraternels.
De l’essor de la mafia russe à New York à la fin des années 1980.
Le récit se déroule en 1986, à New York.
Irwin Pearl (Miles Teller) est un petit ingénieur à la vie rangée et sans histoires. Il ne gagne pas des fortunes, loin de là. A peine de quoi payer les mensualités de la maison familiale, dans le Queens. Ce manque de ressources n’empêche pas sa famille d’être soudée. Hester (Scarlett Johansson), son épouse, lui apporte un soutien sans faille. Elle s’occupe du foyer, de l’éducation de leurs deux adolescents, Scott (Gavin Goudey) et Benjamin (Roman Engel) et sait comment maintenir l’unité de ce microcosme.
Cependant, Irwin aimerait bien pouvoir s’élever socialement et bénéficier un peu du rêve américain, ne serait-ce qu’en offrant à ses enfants l’opportunité de suivre des études dans une grande université américaine.
Son frère aîné, Gary (Adam Driver), est son parfait opposé. Il est charismatique, volubile, doué pour les affaires. Ancien policier, il a quitté les forces de l’ordre pour se muer en petit génie de la finance, ce qui lui a rapporté un peu d’argent. Tel Midas, il semble transformer en or tout ce qu’il touche.
Un soir, il vient proposer à Irwin une opportunité de business. Gary a eu en avant-première une information concernant le canal de Gowanus, à Brooklyn. Il a appris que celui-ci allait être concerné par des opérations de dépollution et que beaucoup d’entreprises évoluant dans le secteur allaient avoir besoin de rapports d’experts pour pouvoir continuer à travailler sans risquer le courroux des autorités. Il propose donc à Irwin de s’associer à lui pour créer un cabinet de conseil technique et rédiger les fameux rapports. Faisant confiance à son frère et attiré par la perspective d’améliorer le niveau de vie de sa famille, Irwin accepte.
Le problème, c’est que les entreprises du canal ne sont pas des entreprises conventionnelles. La pègre russe est en train de se développer à New York, profitant de l’influence déclinante de la mafia italo-américaine, et contrôle plusieurs business, notamment ceux autour du canal de Gowanus. Dès la première rencontre avec Vesselinov (Alexeï Iounov), on comprend que les choses ne vont pas être simples, mais le binôme décroche l’autorisation d’effectuer un audit.
Le soir-même, fier de l’obtention de ce contrat, Irwin décide d’emmener ses enfants sur le canal pour leur expliquer en quoi son travail consiste. Ils ont le malheur de tomber sur les hommes de main de Semion Bogoyavich (Victor Ptak), alors qu’ils sont en train de jeter des barils contaminés dans le canal. Ceux-ci se montrent immédiatement violents envers Irwin et ses fils et ne les laissent repartir qu’après les avoir menacés de mort.
Le lendemain, Gary essaie de rassurer son frère. Il est persuadé qu’il va tout arranger facilement. Mais Semion ne l’entend pas de cette oreille. Il exige soit un dédommagement financier conséquent, soit l’allégeance de Gary, qui, en tant qu’ex-flic, a quelques contacts intéressants pour résoudre les problèmes du gang. Gary refuse de travailler pour cette mafia et pense pouvoir trouver facilement l’argent. Il est persuadé que ces gangsters russes ne sont que des “tigres de papier” (le titre du film), qui n’oseront jamais s’attaquer à un ancien policier et à sa famille. La suite lui donnera tort, car ces gangsters, plus violents, plus impitoyables, ne respectent aucune règle…
Pourquoi Paper Tiger et nous sommes félins pour l’autre ?
James Gray est un cinéaste touche-à-tout qui peut aborder différents genres : thriller (Little Odessa), polar (La Nuit nous appartient), mélodrame familial (The Yards), comédie romantique (Two Lovers), film d’aventures (The Last City of Z), film historique (The Immigrant) et même science-fiction (Ad Astra). Dans son dernier film, Armageddon Time, il avait signé une chronique intimiste racontant de façon fictionnelle un récit plus personnel, autour de son enfance. Paper Tiger en est le prolongement, même s’il s’agit évidemment d’une légère variante. Les lieux et le milieu social sont voisins : le quartier juif du Queens, la classe moyenne inférieure. Les protagonistes ne sont plus les membres de la famille Graff, mais ceux de la famille Pearl. Les parents, pourtant, ont des prénoms très proches. Dans Armageddon Time, le père, joué par Jeremy Strong, s’appelait Irving. Ici, c’est Irwin, incarné par Miles Teller. Scarlett Johansson interprète brillamment Hester dans Paper Tiger, quand Anne Hathaway jouait (non moins efficacement) Esther dans le précédent film. Les personnages évoquent clairement les parents du cinéaste (1), un père ingénieur modeste, une mère décédée alors que le cinéaste était encore adolescent, d’un cancer foudroyant. C’est d’ailleurs l’un des éléments secondaires du scénario : alors qu’Irwin et ses fils sont pris malgré eux dans les histoires de la mafia russe, et gardent le secret pour ne pas perturber Hester, cette dernière doit faire face à d’étranges troubles de la vue et de violents maux de tête, signes avant-coureurs d’un mal plus profond (2).
On reste donc dans la continuité d’un récit intimiste et d’inspiration autobiographique, exposant les évènements familiaux fondateurs de la personnalité du cinéaste.
Mais c’est bien la partie thriller qui, ici, prend le pas sur le récit initiatique. James Gray semble vouloir renouer avec ses premiers films, quelque part entre Little Odessa, The Yards et La nuit nous appartient. Il mélange avec beaucoup d’habileté plusieurs arcs narratifs. Un drame familial autour des relations complexes, à la fois complices et antagonistes, de deux frères que tout oppose. Des intrigues mafieuses liées aux modifications profondes de la ville et aux jeux de pouvoir qu’elles induisent. Une plongée au coeur d’une police compromise et sa collusion avec les malfrats. Ou encore la menace – visible ou invisible – qui rôde autour d’Irwin et ses fils. C’est parfaitement tissé, avec une économie appréciable de scènes explicatives ou d’effets de style.
De même, si certains films du Festival de Cannes – et parfois ceux de Gray – souffrent de gros problèmes de rythme, ce n’est absolument pas le cas ici. D’emblée, la mise en scène instille de la tension, une sorte d’énergie tout d’abord joyeuse, enthousiaste, qui se teinte très vite de noirceur quand les antagonistes font irruption dans la vie de la famille Pearl. La première confrontation entre les enfants Pearl et les hommes de main de Bogoyavich est terrifiante et fait comprendre au spectateur que ces types-là sont tout sauf des “tigres de papier”. Ce sont des prédateurs, des animaux dangereux et imprévisibles, furtifs et puissants, capables d’éclats de furie meurtrière ou de faire peser une menace permanente.
Cette épée de Damoclès au-dessus des têtes des Pearl tranche avec le calme de Gary, qui est sûr de son aura et de sa force. Mais à mesure que le récit progresse et que l’ancien policier réalise le pouvoir de ses adversaires, l’angoisse se fait de plus en plus grande, permettant au film de nous tenir en haleine d’un bout à l’autre.
Le mélange de genres donne au film une dimension intéressante et nous permet de nous attacher aux personnages qui peuplent le film, fragiles et forts à la fois. La mise en scène de James Gray fait le reste. Mature, au sommet de son art, le cinéaste américain nous offre plusieurs sublimes moments de cinéma, parmi lesquels une scène de homejacking éprouvante, sans rien montrer d’autre que des ombres et des frôlements, une traque meurtrière sublime au milieu des roseaux, où le véritable tigre de papier du film se montre encore capable de rugir, ou encore la dernière scène, très belle leçon de vie sur les liens fraternels et la solidarité familiale.
Mais c’est surtout la dernière apparition d’Hester, en route vers une destination incertaine, cette “évaporation” sublime de Scarlett Johansson qui hantera longtemps nos mémoires.
Paper Tiger ne constitue pas une surprise. On connaît déjà le talent de conteur de James Gray et son art à entrelacer fiction et éléments autobiographiques. Mais il convient de saluer les qualités d’un film parfaitement abouti, qui avait toute sa place dans la compétition de ce 79e Festival de Cannes.
(1) : Les vrais parents de James Gray se prénommaient Irwin et Esther. On est à la fois dans la proximité et la fiction.
(2) : La configuration familiale était identique dans Little Odessa, avec encore des variantes.
Crédits photos : Copyright SND – Images fournies par le FDC