De quoi ça parle ?
Des retrouvailles heurtées d’un père et de sa fille, après treize années de séparation et de silence.
Esteban Martínez (Javier Bardem) est une figure du cinéma mondial. Ce réalisateur palmedorisé, oscarisé, multi-primé dans tous les festivals mondiaux est admiré de tous et ses films font l’objet d’un culte. Artistiquement, il est au sommet, reconnu et idolâtré. En tant qu’être humain, c’est loin d’être aussi évident. Certes, il est aujourd’hui heureux en ménage, et père d’un nouveau-né. Mais pour en arriver là, mener cette brillante carrière en Espagne, puis aux Etats-Unis, il a abandonné son ex-compagne, et délaissé sa fille aînée, Emilia (Victoria Luengo). Avec cette dernière, il a été totalement absent, inconsistant, en dessous de tout. Quand il est parti à Hollywood pour donner une autre dimension à sa carrière, il a brusquement rompu tout contact, sans vergogne.
Aujourd’hui, Esteban revient en Espagne pour les besoins d’un nouveau film, “Desierto”, qui traite justement d’un abandon – celui des habitants du Sahara Occidental par le gouvernement espagnol, durant la décolonisation des années 1930 – et, pris de remords, il veut renouer avec Emilia. Comme la jeune femme est actrice – essentiellement des petits rôles dans des productions médiocres – il décide de lui offrir l’un des rôles principaux du film. Il pense que le temps passé sur le tournage sera l’occasion de réparer leur relation, abîmée par des années de silence, mais aussi un passé tumultueux. La jeune femme, surprise par ce retour et pas forcément prête à supporter ces retrouvailles trop tardives, accepte cependant l’offre, moins pour donner un coup de pouce à sa carrière que pour apprendre à connaître réellement ce père qui n’était pour le moment qu’un mauvais souvenir.
Pourquoi on chérit le film ?
Le sujet est des plus classiques. Une relation père-fille faite d’affection et de rancoeur, de non-dits et de regrets, de souvenirs vécus différemment selon le personnage. C’est une histoire assez intimiste, qui ne repose que sur des émotions complexes, difficiles à restituer à l’écran. Cela passe par les échanges de regards entre Javier Bardem et Victoria Luengo, tous deux très expressifs, et l’intensité mise dans leurs joutes verbales. On découvre peu à peu les blessures du passé qui refont surface et pèsent dans la possible construction d’une nouvelle relation, apaisée. Rien n’est exprimé de façon démonstrative, mais les tensions sont subitement exacerbées lors du tournage d’une scène en apparence anodine. La plupart des personnages de “Desierto” sont attablés pour un repas mondain, où seules des banalités sont échangées. Mais des problèmes techniques et artistiques obligent le cinéaste à multiplier les prises, ce qui finit par provoquer le fou rire chez les comédiens, avant de donner lieu à une colère homérique d’Esteban, qui perd complètement pied et révèle sa véritable personnalité, entre comportement tyrannique et besoin de contrôle absolu. Il s’attache à des détails insignifiants – la façon de mastiquer d’un comédien –, fustige le professionnalisme des uns et des autres, crie sur certains de ses collaborateurs et se montre in fine odieux vis-à-vis de sa fille, jusqu’au point de rupture.
Le cinéma, ici, devient le révélateur des personnalités et des points de tension. Mais c’est le cas dès la séquence initiale, magistrale. Encore un repas, une simple scène de déjeuner entre Esteban et Emilia, filmée de manière a priori classique, en champ/contrechamp. Au début, ils ne s’échangent que des politesses, un peu gênés par ces retrouvailles tardives, mais plus la discussion avance, plus les points de crispation, enjeux du récit, sont mis en avant. La mise en scène continue d’alterner champ/contrechamp, mais en ajoutant une touche originale, propre à Sorogoyen : des cadrages étranges, des morceaux d’image qui mettent en valeur un regard, une parole, des plans de plus en plus rapprochés, pour toucher à la vérité des sentiments et instiller une tension dramatique qui ne redescendra plus avant la fin du film. Tout est contenu dans ce dispositif : le profil des personnages, les enjeux, les non-dits, les points qui seront creusés par la suite.
Le film contient d’autres beaux moments de cinéma, où Rodrigo Sorogoyen déploie toute sa maîtrise du langage cinématographique. Tout est pensé avec minutie. Il y a cette idée d’une distance entre les personnages, qui s’est créée avec le temps, l’éloignement physique des deux côtés de l’Atlantique, mais aussi de la proximité inhérente à leurs liens familiaux. Alors, cela donne des plans qui jouent sur les reflets, les effets d’échelle, la profondeur de champ. Tout vient appuyer le propos de ce mélodrame familial mais sans aucune pesanteur, aucune lourdeur.
Au contraire, il y a une certaine beauté dans cette mise en scène, qui, alliée à une ambiance visuelle très solaire, concoctée par Alejandro De Pablo, collaborateur habituel du cinéaste, vient contrebalancer la noirceur du récit.
L’Être aimé ne possède pas l’intensité dramatique d’As Bestas ou la douleur de Madre, deux de ses précédents films, mais Sorogoyen montre qu’il a passé un cap dans sa carrière. Pour la première fois en compétition officielle du Festival de Cannes, il prétend clairement à une place au palmarès. On parierait bien, à ce stade, sur un prix de la mise en scène ou un prix d’interprétation pour Javier Bardem, formidable en figure paternelle “monstrueuse”. Victoria Luengo pourrait elle aussi prétendre à un prix, pour ce film ou pour Autofiction de Pedro Almodovar, également en lice pour la Palme d’or.
Crédits photos : Copyright Manolo Pavón – Images fournies par le FDC