De quoi ça parle ?
Comme le titre l’indique, de Jean Moulin, ancien préfet devenu héros de la Résistance française durant la Seconde Guerre mondiale. En 1941, il a rencontré le général de Gaulle, dont il est devenu l’un des principaux relais auprès de la Résistance intérieure. Il a notamment oeuvré à fédérer les différents mouvements résistants, les partis et les syndicats, permettant la création du Conseil national de la Résistance.
Moulin s’intéresse plus précisément aux jours qui précèdent son arrestation par la Gestapo à Caluire-et-Cuire, près de Lyon, en juin 1943, puis à ceux qui suivent, où il est torturé pour donner des informations sur la Résistance et les plans des Alliés concernant un possible débarquement.
Mais le film de László Nemes parle presque autant de Klaus Barbie, officier SS et chef de la Gestapo de la région lyonnaise, responsable du calvaire de Jean Moulin. Leur face-à-face devient presque une allégorie du combat entre le bien et le mal absolu.
Pourquoi on en parle (même sans être soumis à la torture) ?
Comme dans Le Fils de Saul, László Nemes fait le choix de plonger le spectateur dans l’horreur, de l’entraîner en enfer et lui faire ressentir la folie des hommes. Le cinéaste ne s’embarrasse pas de présentation du contexte, écartant l’idée d’un biopic classique. Il filme peu de scènes introductives, juste de quoi comprendre pourquoi Jean Moulin et ses camarades sont arrêtés et torturés. Ce qui l’intéresse, c’est essentiellement la confrontation entre Jean Moulin (Gilles Lellouche, parfait dans le rôle) et Klaus Barbie (Lars Eidinger, glacial).
Au début, c’est une joute verbale feutrée et courtoise, dans un salon luxueux. Le SS fait preuve de patience et même d’une certaine politesse à l’égard de Jacques Martel, le nom d’emprunt de Jean Moulin, le temps que les vérifications d’usage soient effectuées. Pour autant, il devine rapidement que son interlocuteur n’est pas celui qu’il prétend être. Martel est bien trop calme, subtil et intelligent pour n’être qu’un simple décorateur d’intérieur innocent.
Alors, le ton change et se fait nettement moins amical. Quand il convoque la dernière “cliente” de Martel, la Comtesse de Forez (Louise Bourgoin), Barbie commence à montrer son vrai visage. Il se montre menaçant, haineux, bouscule physiquement et psychologiquement ses interlocuteurs. Il humilie la comtesse et commence à exercer une emprise mentale sur son prisonnier.
Barbie est un fonctionnaire zélé, prêt à tout pour obtenir des résultats, mais aussi un humain à l’âme entièrement corrompue. Il ressemble beaucoup à un autre officier nazi, fictif celui-là, le Hans Landa joué par Christoph Waltz dans Inglourious Basterds. Même affabilité policée, même masque de civilité, de courtoisie et d’intelligence qui dissimule une personnalité violente et cruelle, impitoyable. Un Mal à visage humain, ce qui le rend d’autant plus terrifiant.
Jean Moulin en est le parfait contrepoint. C’est un ancien fonctionnaire, un préfet, qui a choisi de ne pas servir un Etat devenu moralement inacceptable. Il a d’abord refusé de signer un document allemand accusant faussement des tirailleurs sénégalais d’avoir massacré des civils, son premier acte de résistance, pour lequel il a été arrêté et maltraité, avant de tenter de se suicider. Puis il se montre peu disposé à appliquer les ordres du gouvernement de Vichy, au point d’être révoqué en 1940, juste avant son entrée dans la Résistance française.
Barbie est volubile. Jean Moulin se tait, même sous la contrainte. L’officier SS est emblématique d’un pouvoir brutal et oppressant. Moulin incarne la Résistance au joug nazi et la résistance physique et mentale face à la torture. Barbie devient un symbole du Mal. Son prisonnier, avec son sacrifice, devient une sorte de figure christique, en tout cas un héros national, qui sera salué comme il se doit quelques années plus tard, après la fin de la guerre.
C’est cet affrontement symbolique que semble vouloir mettre en avant le cinéaste. Faire un simple film historique ne l’intéresse pas. Pas plus que de réaliser un biopic consacré au héros de la Résistance française. Son cinéma est à la fois ancré dans le réel et les pages sombres de l’Histoire, mais toujours nimbé d’une forme d’onirisme noir. Ses films ne sont pas des films historiques, même s’ils se situent toujours dans un contexte temporel bien défini. Ce sont des contes défaits, des fables cruelles qui évoquent la folie des hommes.
Le Fils de Saul était moins un film sur Auschwitz qu’un voyage au coeur de l’enfer. Sunset allait crescendo dans le chaos, dépeignant un contexte social tendu propice au conflit et à la guerre mondiale. Orphelin adoptait la forme d’une fable – avec une figure d’ogre au coeur du récit – pour évoquer le passage de l’occupation nazie à l’oppression soviétique en Hongrie.
Moulin s’inscrit dans la même veine. C’est aussi une plongée dans un univers sombre et violent, qui décrit le martyre d’un homme confronté à la brutalité, et placé face à un choix déterminant pour l’humanité. Même si les tortures sont laissées hors champ, le spectateur les ressent par le biais des cris, des bruits inquiétants et de la peur qui se lit sur le visage de ceux qui restent en vie. Précisons donc que le voyage est éprouvant et ne conviendra sans doute pas aux spectateurs les plus sensibles.
On peut adhérer ou non à ce parti pris de mise en scène assumé, et il est clair que le film va diviser, comme Le Fils de Saul en son temps.
Ce n’est pas du cinéma “plaisant”. Moulin dérange par certains choix, certains traitements. Cependant, on peut reconnaître au cinéaste une certaine cohérence dans ses thématiques et ses choix narratifs. Sa filmographie suit une certaine logique et entend dénoncer, à travers l’évocation des pages les plus sombres de l’histoire, les dérives de pouvoir et les aspects les plus noirs de l’humanité.
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