De quoi ça parle ?
De huit ans de la vie d’une jeune comédienne pleine d’entrain, ses difficultés à trouver des rôles rémunérateurs, ses galères sentimentales, ses déménagements multiples, ses rencontres et ses nuits de fête. Mais aussi son problème d’alcoolisme qui, peu à peu, la fait glisser sur une pente dangereuse.
Au début du récit, Garance (Adèle Exarchopoulos), jeune femme solaire et pleine de vie, semble n’avoir aucun problème majeur. Elle exerce un métier qu’elle adore, comédienne, et travaille régulièrement avec la même troupe et le même metteur en scène. Certes, ce ne sont pas toujours de grands rôles, et la notoriété n’est pas au rendez-vous, mais au moins a-t-elle l’occasion de faire ses preuves. Elle a aussi un petit ami, mais qui passe plus de temps à jouer de la musique avec ses potes qu’à chercher un travail. Alors Garance encaisse. Elle boit un peu pour diluer sa colère. Jusqu’à ce qu’elle se lasse de la situation et se décide à reprendre sa liberté.
On la retrouve un peu plus tard, dans un nouvel appartement, célibataire, et entourée d’une nouvelle bande d’amies de son âge. Cela l’incite à sortir faire la fête, à multiplier les nouvelles rencontres, tenter de nouvelles expériences. Sa consommation d’alcool augmente encore un peu. Elle-même se définit comme “alcoolique”, mais sur le ton de la blague, quand on lui fait remarquer qu’elle devrait modérer sa consommation. Elle est persuadée de “gérer”.
Au théâtre, les membres de la troupe en sont de moins en moins convaincus. Le metteur en scène ne lui confie plus que des rôles secondaires, avec peu de texte à apprendre, afin qu’elle ne risque pas de rater une réplique importante ou une entrée en scène. Professionnellement, sa carrière se délite. Moins d’apparitions, c’est moins de possibilités de se faire connaître, donc moins de propositions. Elle passe de comédienne de second plan à comédienne de seconde zone. Son physique s’efface derrière des déguisements, des masques, puis elle n’est plus retenue pour jouer sur scène. Elle ne devient plus qu’une voix, engagée pour doubler des télénovelas ringardes. Et même pour ce type de job, son alcoolisme nuit à ses performances artistiques.
Désoeuvrée, elle boit davantage et poursuit sa lente autodestruction. Les effets de son alcoolisme empirent : hallucinations, crises de panique, pertes de connaissance…
Malgré les suppliques de ses proches, Garance ne parvient pas à arrêter. Tout l’enjeu du film est de savoir où s’arrêtera cette lente descente aux enfers.
Pourquoi le film nous enivre ?
Cela pourrait être absolument sordide ou filmé avec un ton mélodramatique appuyé, englué dans le pathos. On se rappelle le mauvais souvenir laissé par Pour l’amour d’une femme de Luis Mandoki, qui souffrait de ce défaut, ou celui d’autres films hollywoodiens abordant le problème avec misérabilisme et excès lacrymaux. Mais c’est Jeanne Herry qui s’empare de ce sujet et elle le fait en s’appuyant sur les qualités fondamentales qui ont fait de ses films précédents une réussite : un mélange d’observation à bonne distance, de bienveillance, de douceur et d’humanisme. Elle use de la même approche que dans Pupille et Je verrai toujours vos visages pour accompagner ce personnage à la dérive.
Cela commence par une observation de Garance au quotidien. Elle scrute son mode de vie, expose ses petites failles, ses blessures personnelles, les raisons potentielles de son alcoolisme, que l’on devine au fur et à mesure, par la grâce du montage. A chaque séquence, la jeune actrice finit avec un verre de vin à la main. C’est d’abord discret, puis de plus en plus manifeste. Garance, elle, ne se sent pas “malade”. Elle est même dans un certain déni par rapport à sa consommation, du moins dans un premier temps. Mais quand elle passe du petit verre à deux ou trois, puis à la bouteille et au cubitainer, parce que “c’est plus pratique”, il lui faut bien admettre l’évidence.
Heureusement pour elle, la jeune femme est d’une constitution solide et d’un optimisme à toute épreuve. Elle peut aussi compter sur un entourage sain, qui a conscience de ses problèmes et tente de la raisonner. Simplement, ce n’est pas suffisant pour la stopper. Elle devra toucher le fond pour espérer remonter à la surface sans alcool et reconstruire son existence.
La cinéaste ne lui refuse pas cet espoir. Jeanne Herry choisit de ne pas faire sombrer le film dans la déprime ou la noirceur absolue. Elle montre juste les conséquences d’une consommation déraisonnable et les effets de la dépendance. Garance réalise à quel point sa vie se délite, mais cela ne fait que renforcer sa consommation d’alcool, en dépit du bon sens. Elle ne pourra s’en sortir que grâce à l’écoute, la bienveillance, et à l’intervention patiente de professionnels qualifiés. La rencontre avec une médecin plus abrupte que les autres, et sans filtre – formidable Hélène Alexandridis – saura enfin la sortir de son déni et à l’engager sur une voie de guérison qui s’annonce délicate.
Le film séduit par le jeu des comédiens, tous parfaits, que ce soient les premiers rôles ou les seconds rôles. Evidemment, Adèle Exarchopoulos, alliage parfait de force et de fragilité, comme dans La Vie d’Adèle, est formidable dans le rôle-titre. Mais on peut aussi saluer les performances de Sara Giraudeau, Sarajeanne Drillaud, Anne Suarez, entre autres.
On peut aussi louer le talent d’écriture de Jeanne Herry, ses dialogues ciselés, sa façon d’aborder les différents problèmes liés à l’alcool sans que cela ne donne l’impression d’un catalogue. La mise en scène est parfaitement rythmée et d’une sobriété qui tranche avec l’ébriété permanente du personnage.
C’est un film solide, qui s’inscrit tout à fait à la suite des oeuvres précitées. On peut lui préférer Je verrai toujours vos visages, qui possédait les mêmes qualités, mais les mettait au service d’une oeuvre chorale plus complexe. Mais Garance n’en demeure pas moins une réussite, qui confirme le talent de Jeanne Herry. Sa place en compétition officielle à Cannes, en tout cas, est tout sauf usurpée.
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