De quoi ça parle ?
D’un homme qui se retrouve soudain propulsé dans le corps d’une femme et part en quête de son enveloppe corporelle.
Oui, ça peut sembler bizarre, mais c’est bien le principe du film :
David Zimmerman (Niels Schneider) est un quadragénaire assez solitaire, qui passe son temps à photographier des lieux. Il recherche des rues et ronds-points de Paris et sa banlieue, présents sur d’anciennes cartes postales ou de vieilles photographies, et refait le cliché aujourd’hui, pour montrer l’évolution des bâtiments au cours du temps. Son travail n’est pas exposé. Il se contente de remplir des carnets entiers avec ses photos.
Il semble n’avoir aucun ami, aucune autre compagnie que sa mère (Valérie Dréville) et sa soeur (Shanti Masud). Cette dernière, lasse de le voir aussi solitaire, l’incite à sortir et rencontrer d’autres personnes. Elle réussit à le traîner jusqu’à une sorte de carnaval.
Là, il accepte le comprimé tendu par l’un des convives, “pour le détendre”. Le pauvre est tellement dans son monde qu’il n’a sans doute jamais eu vent du slogan “la drogue, c’est de la merde…”. Les effets ne tardent pas à se faire sentir. David aperçoit dans la foule une femme qu’il a prise en photo deux jours auparavant, Eva (Léa Seydoux). Il la suit et ils font l’amour comme des bêtes – on est plus dans l’accouplement bestial que dans le chabadabada. Tout de suite après, ils se séparent. Mais dans l’opération, ils semblent avoir échangé leurs enveloppes corporelles. David se réveille dans le corps d’Eva, qui, elle, s’est volatilisée dans le corps du photographe.
Un peu déboussolé – et nous donc ! -, David décide de partir à la recherche de son corps, tout en s’habituant à sa nouvelle “carrosserie”. Il essaie de remonter la piste d’Eva en revenant sur les lieux où il a pris la photo et en faisant des recherches sur internet. Il finit par repérer son corps mais la personne à l’intérieur n’est pas Eva. C’est Samia, une adolescente qui a croisé la route d’Eva – Eva dans le corps de David, donc – et qui, par le même concept, a effectué le body-swap. Mais si David est juste troublé de se retrouver dans le corps d’une femme, Samia, elle, est dégoûtée d’être désormais un homme et d’avoir perdu vingt-cinq ans dans le processus – on la comprend…
Ensemble, ils décident d’enquêter sur ce phénomène et de trouver le moyen de revenir à un état normal.
Pourquoi on n’aime pas à corps perdus ?
L’Inconnue d’Arthur Harari est l’adaptation du roman graphique “Le Cas David Zimmerman”, que le cinéaste a coécrit avec son frère Lucas (1).
Le sujet est en soi intéressant car il permet de livrer une réflexion sur ce qui définit l’identité, le genre, tout en croisant les points de vue entre les sexes et les générations. Il peut être vu, également, comme une allégorie de l’évolution de la société et les difficultés qu’ont certaines personnes à accepter ces changements. Il y avait clairement de quoi signer une oeuvre complexe et envoûtante, permettant de multiples interprétations ou, au contraire, l’idée de ne pas savoir du tout de quoi il retourne.
Mais pour cela, encore faut-il accepter de se laisser porter et autant le dire tout de suite, le cinéaste ne parvient jamais à nous embarquer dans son récit. Le film est sordide, apathique, gris, cru, très laid à regarder. Les personnages sont moches. Niels Schneider ressemble à un clochard illuminé, très maigre dans un jogging affreux, avec cheveux filasses et barbe cradingue. Léa Seydoux est filmée dans une lumière brute qui ne met pas du tout en valeur sa beauté naturelle. L’ambiance est morne, déprimante et nous entraîne de zones hideuses en pavillons sans charme, désincarnés.
Pourquoi avoir pris le contrepied de l’ambiance de la bande dessinée, toute en rouges, bleus et mauves assez marqués, qui lui conférait une ambiance singulière ? Pourquoi avoir opté pour une esthétique aussi immonde ? Il y avait pourtant matière à réinventer le matériau original et créer une oeuvre plus sensorielle, jouant davantage avec les codes du cinéma. C’est d’autant plus frustrant que ses films précédents, justement, bénéficiaient d’une esthétique très travaillée. Ici, on est dans de la vidéo brute, difficile à regarder sur grand écran.
On ne peut donc s’appuyer ni sur la forme, ni sur le fond, l’intrigue restant désespérément absconde, sans enjeux clairement identifiables. Rien ne vient jamais transcender le récit, atone, ni apporter la moindre explication ou résolution au problème de David et Samia.
Comme le film dure près de 2h30, on finit rapidement par s’ennuyer. Les péripéties sont redondantes, les personnages n’évoluent pas vraiment, sauf pour s’enfoncer un peu plus dans la dépression. Nous aussi, on se laisse gagner par l’ambiance moribonde. Et on finit très agacés par le temps perdu devant cette oeuvre, certes atypique, mais vraiment pas aimable.
Il ne suffit pas de citer Kafka et Antonioni (Harari cite Blow-Up comme une référence) pour atteindre leur génie. Un peu plus de mystère, un peu plus de cinéma et d’esthétisme n’auraient pas été du luxe. En l’état, L’inconnue ne nous semble pas gagner à être connue.
(1) : “Le Cas David Zimmerman” de Lucas et Arthur Harari – éd. Sarbacane
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