[Cannes 2026] Jour 12 : Une clôture sous forme d’une longue odyssée

Par Boustoune

Le 79e Festival de Cannes a officiellement fermé ses portes après la traditionnelle cérémonie de clôture, particulièrement longue en raison des choix du jury présidé par Park Chan-wook, qui a multiplié les prix ex-aequo et les prix d’interprétation collectifs, et offert une tribune à des cinéastes engagés qui n’ont pas manqué l’occasion de s’exprimer.
La Palme d’or a été remise à Fjord, de Cristian Mungiu, une oeuvre puissante qui bouscule le spectateur avec des questions morales à la fois simples et complexes, et raconte la difficulté à faire coexister des cultures différentes, des modes de vie différents.
Pour rappel, il s’agit d’un film qui se déroule dans une petite ville norvégienne, au bord d’un fjord. Suite au constat de la présence d’hématomes sur le corps d’une adolescente, une professeure enclenche la procédure réglementaire et sollicite l’intervention des services sociaux.
Le débat principal, sur la définition de ce qui relève du châtiment corporel ou de la “tape éducative” est déjà de nature à diviser l’opinion, mais dans le cas présent, il ouvre sur une confrontation d’idées et de modes de vie plus large. La famille de l’adolescente vient de Roumanie, un pays qui a connu un régime autoritaire et plusieurs années de dictature, est catholique très pratiquante, voire prosélyte. La Norvège a longtemps été assez conservatrice, et soumise à un protestantisme rigoureux, mais est aujourd’hui un pays plus “woke”, qui punit sévèrement la discrimination, les comportements homophobes ou le prosélytisme. Un peu paradoxale, cette liberté de culte, de sexualité, ne se fait que dans un sens.
Cette opposition des points de vue radicalement opposés, sans nuances, sans recherche de la vérité, est un mal qui ronge les rapports humains un peu partout sur la planète, avec la montée des partis extrémistes, le populisme, les conflits armés. Le film de Cristian Mungiu pourrait se décliner sur d’autres sujets de société. Il montre que, dans bien des cas, les choses ne sont jamais simples. Il n’y a pas de noir et de blanc, mais de nombreuses nuances de gris, des zones d’ombre. Le cinéaste ne veut pas prendre parti pour un mode de vie ou l’autre, pour une famille ou une autre. Il semble juste indiquer que le bon sens doit dominer et que souvent, le dialogue, l’empathie et la bienveillance sont la solution adaptée aux problèmes.
Il est assez logique de voir le film ainsi récompensé puisque c’est un sujet universel, abordé frontalement et forçant le spectateur à se questionner sur ses propres préjugés, ses idées et ses valeurs.

Andreï Zviaguintsev aurait aussi pu prétendre à la précieuse récompense. Son Minotaure est un petit bijou de mise en scène, qui montre comment des hommes brillants, à qui tout réussit, peuvent perdre pied, céder à leurs pulsions animales et perdre leur humanité. A la vue du film, qui multiplie les allusions aux “opérations spéciales” en Ukraine, on se disait qu’une des lectures du film pouvait être une charge contre le pouvoir russe. Venu sur scène recevoir le grand prix, le cinéaste l’a confirmé en interpelant Vladimir Poutine et en le suppliant de mettre un terme à cette guerre qui brise des vies des deux côtés de la frontière.

Le jury a choisi de récompenser L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach, en lui offrant le Prix du Jury. Usuellement, cette distinction permet de mettre en avant un film inclassable, dont le genre n’est pas clairement défini ou qui propose des séquences inédites, hors des sentiers battus. Le film, trop long, ne nous a pas convaincus, mais vu sous cet angle, on ne peut qu’accepter ce choix. Il s’agit effectivement d’un film atypique, entre documentaire, film de gangsters, errance d’art et d’essai, voire western moderne, donc assez inclassable.

Pawel Pawlikowski a obtenu le prix de la mise en scène. Une récompense plutôt méritée. On aime, en effet, sa façon de composer des plans qui font sens, avec beaucoup de minutie et de finesse. Mais de façon assez curieuse, le jury a choisi de lui faire partager ce prix avec les deux “Javis”, réalisateurs de La Bola Negra. Les jeunes cinéastes espagnols ont un style très différent du polonais. Mais tel est le choix d’un jury que l’on devine très divisé quant aux oeuvres à primer. On ne va pas se plaindre de voir La Bola Negra figurer au palmarès, tant le film a conquis la Croisette lors de sa projection. Bon, cela signifie qu’il faut trouver deux autres trophées à remettre, car un seul trophée pour trois, c’est un peu “cheap”. Pawel Pawlikowski l’a fait remarquer aux organisateurs avec son humour pince-sans-rire.  On vous rassure, le joaillier Chopard devrait éditer, après la cérémonie, un exemplaire pour chaque personne primée. Mais c’est pour éviter ce genre de situation que le jury doit se limiter à un seul prix ex-aequo.

Park Chan-wook et ses acolytes ont cependant été malicieux pour contourner la règle, en offrant des prix d’interprétation à des duos.
Côté actrices, Virginie Efira et Tao Okamoto se partagent le prix d’interprétation féminine pour leurs rôles dans Soudain de Ryusuke Hamaguchi. Il aurait été dommage de ne primer que l’une des deux tant le film repose sur leur parfaite harmonie. On aurait aimé un prix plus prestigieux pour cette oeuvre qui nous a véritablement emballés, mais c’est aussi une façon de reconnaître sa valeur et de le faire figurer au palmarès.
C’est pour cela qu’on est moins enthousiaste à l’égard du prix d’interprétation masculine remis aux deux acteurs de Coward, Emmanuel Macchia et Valentin Campagne. Nous n’avons rien contre eux. Ils sont très bien dans ce film. Mais en les primant, on prime aussi Coward, au détriment d’oeuvres qui auraient mérité un meilleur sort, ou de performances d’acteurs supérieures. On aurait bien vu Javier Bardem, par exemple, pour récompenser autant son parcours que pour valoriser El Ser querido, l’un des grands oubliés du palmarès.

Idem côté scénario. On aime beaucoup Notre salut pour ce qu’il raconte de notre société contemporaine à travers le prisme du passé, mais est-ce que le prix du scénario était le prix adapté ? Après tout, le scénario s’inspire de la correspondance de l’arrière-grand-père du cinéaste avec son épouse. Emmanuel Marre n’a rien inventé. Il était d’ailleurs surpris d’être sur scène pour le scénario, lui qui demandait justement à ses acteurs d’oublier le scénario lors du tournage.
Mais c’est hélas le jeu d’un festival de cinéma compétitif. Il n’y a qu’un nombre limité de prix et peu d’élus. C’est ainsi que James Gray et son Paper Tiger repartent bredouilles, malgré d’évidentes qualités artistiques. Idem pour Pedro Almodovar et son Autofiction, pour Asghar Farhadi et ses Histoires parallèles. Rien non plus pour le très beau film de Hirokazu Kore-eda, qui a divisé sur la Croisette, mais reste du cinéma plein de charme et d’humanité, ou pour Garance, l’émouvant portrait d’une jeune actrice alcoolique. Tant pis, ils retenteront leur chance une autre fois. Espérons juste qu’ils trouvent leur public en salle.

On ne va pas commenter plus longtemps une soirée de cérémonie déjà interminable et sans originalité. Eye Haïdara a semblé bien plus à l’aise que lors de la cérémonie d’ouverture, mais cela n’a pas empêché quelques erreurs, comme l’annonce, l’an prochain, du 90e Festival de Cannes. Euh… 79 + 1, ça fait 80, mais bon… On va finir par l’appeler “Miss Boulette”, car en deux cérémonies, elle en a produit plus que Mehmet, le roi de la boulette, dans son food-truck en bord de mer lors de la journée de clôture.
Arrêtons là toute critique supplémentaire, car avec notre profil de mâle blanc hétéro de plus de cinquante ans, on risque de s’attirer l’ire des passionaria du mouvement #MeToo.
C’est le sujet du nouveau long-métrage d’Agnès Jaoui, L’Objet du délit, dans lequel joue justement Eye Haïdara. Il est question des répétitions d’une nouvelle version des Noces de Figaro de Mozart, donnée dans le cadre d’un festival.
La partie musicale et orchestrale a été confiée à Igor (Daniel Auteuil), chef d’orchestre réputé. Pour la mise en scène, Poirier (Patrick Mille), l’un des principaux sponsors, a imposé de faire appel à Mirabelle (Claire Chust), une influenceuse mode qui ne connaît rien à l’opéra. Dans le rôle principal, Baptiste (Maxime Pambet) a la charge d’incarner Figaro. Deux stars de l’opéra, la soprano-lyrique Hannah (Agnès Jaoui) et le baryton italien Piazzoni (Vincenzo Amato) incarnent la Comtesse et le Comte Almaviva.
Lors du casting, Igor choisit de confier le rôle de Chérubin à Cora (Eye Haïdara), dont la voix l’a séduit, et celui de Suzanne à Sophie (Tiphaine Daviot). Plus étonnant, car la jeune femme n’est pas dans le rythme et ne semble pas à son aise. Mais c’est la fille de l’un des généreux mécènes de l’opéra, Pastourel (Hervé Pierre).
En coulisses, Clothilde (Lucie Gallo), l’assistante de la metteuse en scène, et Samir (Oussama Keddham), le régisseur, tentent de gérer tant bien que mal les nombreux problèmes liés aux décors (notamment des colonnes monumentales en forme de phallus, imaginées pour dénoncer la société patriarcale), les désaccords entre Igor et Mirabelle et autres problèmes de planning. Mais quand surviennent des accusations d’agression sexuelle sur le plateau, tout menace de s’effondrer.
Les circonstances étaient déjà particulières avec l’annonce d’un prochain #MeToo Opéra. Une cantatrice célèbre a promis de révéler une liste de dix célébrités de l’art lyrique ayant abusé d’elle, ce qui donne quelques suées à Igor. Il y avait aussi l’idée de Mirabelle de dénoncer, à travers sa mise en scène, la domination masculine.

Dans ce contexte, l’arrivée de Piazzoni, vieux beau qui s’impose illico comme le mâle dominant de la troupe, fait grincer quelques dents. Il s’attire immédiatement l’inimitié de Baptiste, de Cora, qui le trouve raciste et méprisant, et de la plupart des femmes du plateau qui le voient comme un odieux macho. Sophie, déjà consciente de ses limites sur le plan lyrique, n’est pas très à l’aise de jouer dans les bras de ce baryton un peu trop tactile. Quand elle s’en plaint, cela provoque une petite révolution sur le plateau.
Le dispositif permet à Agnès Jaoui de montrer la chaîne de réactions qu’un tel incident déclenche dans le milieu artistique, avec ses réflexes de défense, ses lâchetés, ses prises de conscience et ses récupérations.
Il y a le déni de Piazzoni, qui a toujours eu le même comportement avec ses partenaires et trouve injuste d’être vilipendé pour avoir suivi les instructions de Mirabelle. Les doutes d’Igor, qui se demande s’il n’a pas eu lui-même un comportement insistant avec les femmes. La révolte de Cora, qui en tant que jeune femme racisée, s’enflamme dès qu’elle constate des comportements déplacés. La sidération de Mirabelle, qui ne sait que penser de la situation. Hannah, elle, essaie de relativiser les choses. Elle sait que Piazzoni a toujours eu ce comportement de coq insupportable, mais qu’il a été recruté pour cette raison, parce que le rôle du Comte l’exige. Même si elle ne remet pas en question le malaise de Sophie, elle pense que l’incident est minime. Cela lui vaut l’hostilité des jeunes femmes du plateau, qui dénoncent sa duplicité, sa propension à défendre “l’ancien monde”. Cela fait beaucoup de passions et de tensions dans un si petit groupe, de quoi inquiéter quant à l’issue de la production. A moins que l’intelligence collective, la volonté de travailler ensemble, l’écoute mutuelle ne finissent par l’emporter et transformer l’énergie négative en énergie positive.

L’Objet du délit aurait fait un très beau film de clôture, s’il n’avait pas été projeté la veille, hors compétition. Comme Fjord, il donne matière à réflexion sans prendre parti pour les uns ou les autres. Il constate juste le fossé entre les générations, la difficulté d’aborder certains sujets sensibles, les limites du “politiquement correct”. On devine cependant qu’Agnès Jaoui, comme son personnage, prône plutôt l’apaisement, la réserve sur des questions aussi sensibles, qu’elle s’oppose à ces tribunaux populaires qui se substituent à la justice et nuisent à un combat féministe par ailleurs toujours nécessaire. Fidèle à ses valeurs, elle prône le vivre-ensemble, la tolérance, et fait de la création artistique (musicale, cinématographique) une façon d’apaiser les douleurs du monde.

Il nous reste à parler d’un film, Ulysse, qui a fait, lui, la clôture de la section Un Certain Regard vendredi soir. Même si le titre évoque un héros de la mythologie grecque, ce n’est pas du tout le sujet du long métrage de Laetitia Masson. Toutefois, il nous propose bien une véritable odyssée, une aventure de vie d’exception. Celle d’Alice et de son fils, Ulysse, atteint d’un syndrome génétique qui ralentit son développement. Au début, tout semble normal. Ulysse a tout du bébé ordinaire. Mais peu à peu, on comprend qu’il y a un problème. Ses parents Alice (Elodie Bouchez) et Luc (Stanislas Merhar) s’inquiètent de son petit gabarit, son retard à la marche, son absence de parole. Les pédiatres les incitent à mener des tests complémentaires, qui décèlent un syndrome génétique. Ulysse sera différent. Il mettra plus de temps que les autres enfants à se développer et à apprendre. Mais, bien entouré, il pourra malgré tout évoluer et trouver sa place. Alice décide de tout faire pour que son fils puisse trouver sa place dans le monde, mais se lance dans une aventure dont elle ne mesure pas la difficulté. Chaque étape est longue et compliquée. Ulysse doit apprendre à marcher, à parler, à comprendre le monde qui l’entoure. Sa mère essaie de trouver les meilleurs éducateurs, un peu livrée à elle-même. Elle découvre les tracasseries administratives auxquelles sont confrontées les familles d’enfants handicapés, ces formulaires interminables qu’il faut remplir chaque année pour espérer obtenir une aide financière. Au début, elle réussit à trouver des éducateurs patients, attentionnés, qui font des miracles pour que le garçon puisse se développer et s’épanouir.
Mais quand vient le moment de le scolariser, c’est plus compliqué. Peu d’établissements sont adaptés à l’accompagnement d’enfants handicapés, et ceux qui existent ne sont pas forcément à la hauteur. Et plus Ulysse (Alphonse Roberts) grandit, moins les structures sont adaptées. Le jeune homme aimerait devenir chef cuisinier, mais se heurte à des personnes qui lui refusent ce rêve. Il est jugé trop lent, trop maladroit, pas adapté à ce genre de métier, sans jamais lui donner la chance d’apprendre à son rythme, de tester ses limites.
Alice essaie de lui trouver un établissement de formation adapté mais, en guise de pays des merveilles, découvre un univers complètement fou. Des organismes gérés par des personnes non qualifiées, n’offrant aucune activité épanouissante pour les pensionnaires, des structures inadaptées qui n’accordent aucune attention aux jeunes handicapés, mais qui encaissent les frais d’inscription, démesurés, et les généreuses subventions de l’Etat, jamais contrôlées.
Ulysse finira pourtant par trouver sa voie. Et là encore, c’est l’intervention de personnes bienveillantes, patientes et offrant un autre environnement, qui lui permettra de devenir un adulte épanoui et heureux.
Laetitia Masson signe une oeuvre différente de ses précédents films. Son récit est très personnel, puisqu’elle raconte une histoire très proche de ce qu’elle et son fils – Alphonse Roberts, qui incarne Ulysse – ont vécu. Mais on y trouve matière à une réflexion plus large sur la société dans laquelle nous vivons et sur ses travers.
On fait le parallèle avec En avoir (ou pas), sa première réalisation, qui était centrée autour d’une femme (Sandrine Kiberlain) cherchant sa place dans un monde marqué par le chômage, la précarité sociale et amoureuse. Ici, Ulysse n’est pas cette girafe attachante, mais il est lui aussi confronté à une société froide et insensible, où subsistent encore, heureusement, quelques belles âmes, généreuses et aimantes – le personnage de Romane Bohringer, solaire, celui de la manager qui, in fine, accueille le jeune homme et l’accepte tel qu’il est, ou l’orthophoniste, incarné par le rappeur Gringe, très bien. Le film invite à cette attitude bienveillante, au changement de regard sur le handicap et les capacités des personnes handicapées. Il invite aussi l’Etat à se pencher sur certaines structures qui profitent de ses largesses en n’apportant rien aux jeunes personnes qu’elles ont en charge. En ces temps d’économie et d’austérité budgétaire, ce serait l’occasion de se pencher sur ce qui ne fonctionne pas et ce qui, au contraire, mériterait d’être généralisé.
Le film a été très applaudi en salle Debussy, pour les retrouvailles entre la cinéaste et la section Un Certain Regard, vingt-huit ans après la projection de A vendre.

C’est sur ces deux appels à l’intelligence collective, à la générosité et à l’humanité, que nous bouclons ce 79e Festival de Cannes. Une édition riche en oeuvres différentes, en propositions de cinéma subtiles et intelligentes, en émotions diverses.
Merci d’avoir suivi nos chroniques quotidiennes, que nous allons compléter avec quelques critiques dans les jours à venir.

A l’année prochaine, on l’espère pour la 80e édition !